Nymphéa
Chapitre 35
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ROXANE
Si je pensais que ma proposition indécente allait me permettre de me sortir Matthieu de la tête, je me trompais. Loin de réussir à atténuer cette tension qui subsiste entre nous, j’ai l’impression qu’elle a été multipliée au centuple. Plusieurs jours ont passé et je n’arrête pas de rêver de lui, de nous… et ces rêves sont loin d’être chastes, cela va sans dire. Même au travail, j’ai la tête ailleurs. Ma libido frise des sommets mais, aussi doué que soit mon partenaire, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce que ça serait si Matthieu était à sa place.
Résultat, je suis allée courir tous les matins depuis le début de la semaine pour essayer de me vider l’esprit et me concentrer. Si ce dernier point est un échec, au moins, ça aura le mérite de me maintenir en forme. Après m’être descendu la moitié de ma bouteille d’eau, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à mes messages. Encore une fois.
Le matin après la soirée à la colocation, Matthieu m’a écrit. Rien de spécial, il m’a seulement demandé si j’avais passé une bonne nuit et si j’étais d’attaque pour la Chambre verte – j’en étais même venue à oublier mon stress à ce sujet. Seulement, depuis ça, nos échanges par SMS ne sont pas comme d’habitude. J’ai l’impression que chaque mot écrit est à double sens, et je ne sais pas si Kabinsky le fait exprès ou si c’est mon esprit échauffé qui invente ça. Quoi qu’il en soit, j’attends notre prochaine entrevue avec impatience…
– Ah, tu es là ! Je me demandais si tu bossais aujourd’hui, s’exclame Olympia en entrant dans la cuisine.
Je secoue la tête, ma bouteille d’eau fraîche plaquée contre mes joues qui irradient, et pas seulement à cause de l’activité physique que je viens de faire.
– Je n’ai pas de mission avant demain soir.
Olympia s’appuie contre le bar tout en picorant des fruits secs dans un bocal qui est toujours en libre-service.
– Ça va, toi ? J’ai l’impression que tu as la tête ailleurs depuis quelques jours.
C’est le moins que l’on puisse dire. Les images de ce moment hot partagé avec Kabinsky me hantent. J’ai été la première surprise par mon audace, et je l’ai été encore plus quand Matthieu a accepté mon petit jeu.
Et quel jeu, mes aïeux. Je revois encore son regard voilé par le désir, la veine saillante sur son cou, sa main qui…
– Ça va très bien. J’ai juste beaucoup de choses à faire, entre le travail, l’exercice et tout ça, dis-je en m’efforçant d’afficher un air innocent.
J’ai hésité à me confier sur ce qui s’est passé avec Olympia. Après tout, c’est la personne de qui je suis la plus proche, dans et en dehors de La Galerie. Je sais qu’elle ne me jugerait pas. Au contraire, j’ai plutôt peur qu’elle s’emballe et qu’elle m’oblige à mettre des mots sur ce qui est en train de naître entre Matthieu et moi… Et la vérité, c’est que je n’en sais rien, et que je n’ai pas envie d’y penser. Cette tension latente entre nous est similaire à une douce torture et, aussi frustrante soit-elle, je ne suis pas encore prête à y mettre un terme.
– C’est l’enquête qui te donne du fil à retordre ? Tu ne m’en as plus parlé depuis un moment, je me demandais si tu avais pu avancer.
– Je ne t’en ai pas parlé parce qu’il n’y a rien de nouveau. On attend toujours des informations des contacts de Matthieu, et de mon côté, je tiens ma parole de ne pas tenter de recontacter Manuela.
C’est la vérité. Rien n’a avancé depuis la soirée chez Mikheev, on ne sait rien de plus concernant cette mystérieuse application. Côté Alexeï, tout semble tranquille. Je ne l’ai plus croisé à La Galerie depuis un moment. Seulement, je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou se méfier.
Olympia est sur le point de répondre quand la voix guillerette de Narcisse nous salue. Je lance à Olympia un regard d’avertissement pour lui signifier de faire attention à ce qu’elle dit à présent.
– Narcisse, ça fait plaisir de te voir ! Que nous vaut l’honneur de ta présence ?
Je me hisse sur la pointe des pieds pour répondre à l’accolade de mon ami.
– Je venais prendre des nouvelles de mes deux copines préférées, s’exclame-t-il sur un ton badin. Ça fait une éternité qu’on ne s’est pas vus pour papoter. On baise, on baise, mais on ne discute plus !
Sa remarque nous fait rire. Il y a quelques mois de ça, ça m’aurait sans doute choquée. À croire qu’on s’habitue à l’humour d’hôte !
– Tu as l’air bien en forme. Tu as reçu des bonnes nouvelles ? demandé-je en lui faisant signe de s’asseoir avec nous.
– Mieux encore. Le grand jour approche mesdames. Ne me dites pas que vous l’avez oublié ?
Olympia et moi échangeons un regard entendu. Celle-ci s’exclame :
– Comment oublier ? Tu nous casses les oreilles au sujet de ton anniversaire depuis une semaine !
Il fait semblant d’être vexé, une main posée sur son thorax.
– Vingt-cinq ans avec un tel corps de dieu, ça se célèbre ! Et croyez-moi, ça va donner. Pour l’occasion, La Galerie sera fermée pour soirée privée et nous aurons accès à toute l’aile de la Chambre violette.
Il se lève pour se servir un café, puis se rassied en croisant les jambes. Il a l’air excité comme une puce.
– J’espère que vous avez acheté mon cadeau.
Je pouffe.
– T’inquiète, on s’est déjà occupées de tout, répond Olympia.
– Et vous avez vos tenues ? Non pas que vous alliez les garder longtemps, bien entendu.
Il tape dans ses mains, ravi, tandis que je lève les yeux au ciel.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne t’es toujours pas faite à l’idée de participer à une soirée libertine ?
– Elle a dit qu’elle viendrait seulement boire quelques verres, mais qu’elle ne ferait rien avec personne, intervient Olympia en mimant un bâillement d’ennui.
Je me penche pour lui pincer le bras.
– On n’est pas tous fans des ébats en public, vous savez !
– Tu ne disais pas ça l’autre jour dans la Chambre jaune, me lance Narcisse avec un clin d’œil.
Évidemment, mes joues s’empourprent. Être audacieuse dans les chambres, j’y arrive de mieux en mieux, mais en parler reste toujours terriblement gênant pour moi. Et mes amis le savent, bien sûr.
– Elle est trop mignonne quand elle se la joue petite prude, ricane Olympia.
– C’est ma fête ou quoi ? grommelé-je.
– Non, mais ça pourrait l’être après-demain soir !
Puis, avant que je comprenne ce qu’il se passe, il se met à genoux devant moi et attrape ma main.
– Oh, dame Nymphéa, écoutez mon humble requête ! Ouvrez votre cœur et vos cuisses à la fête. Et si, lors de cet événement folâtre, vous croisiez un ou plusieurs bellâtres, ne déclinez pas leur désirable proposition, et laissez-les vous la mettre dans le…
– Ma parole, tu es survolté !
Narcisse se relève puis esquisse une courbette, le sourire aux lèvres face à une Olympia secouée par un fou rire.
– J’aurai tout essayé pour te convaincre de rester ouverte à l’imprévu, soupire-t-il. Mais finalement, c’est comme tu le souhaites bien sûr, trésor. L’important, c’est que vous soyez présentes toutes les deux, et pas trop loin de moi, c’est encore mieux.
En disant cela, il nous presse l’épaule.
– Tu parles ! Tu vas être le roi de la soirée, à mon avis tu auras autre chose à faire que de rester avec nous.
– En tout cas, Anton doit être sacrément mordu pour t’avoir organisé une pareille soirée, ajouté-je en le regardant avec malice.
Je sais que Narcisse est raide dingue d’Anton. Bien plus qu’il ne veut l’avouer.
– Il faut dire que je l’ai bien orienté sur ce qui me ferait plaisir !
– Tu parles, je suis sûre qu’il n’a jamais rien préparé de tel pour aucun autre de ses partenaires, renchérit Olympia.
Narcisse cache son visage derrière sa tasse, mais on voit bien qu’il est ravi. Il me fait rire. On dirait un enfant à qui on a annoncé que Noël arriverait en avance cette année.
– Alors, vous deux, c’est du sérieux ? questionné-je.
Narcisse hausse les épaules, sans se départir de son sourire.
– C’est la première fois que j’ai une relation aussi ouverte – mes ex n’étaient pas vraiment aussi réceptifs qu’Anton à cette idée – et je me rends compte qu’aujourd’hui en tout cas, c’est ce qui me convient le mieux.
– Tu n’es jamais jaloux ?
Il hausse les épaules.
– Pas vraiment. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve à Anton et moi, mais pour l’instant, je ne veux pas m’en préoccuper. Dans le contexte actuel de nos vies, ce serait difficile de prétendre à une relation monogame classique, on en souffrirait plus qu’autre chose. Alors, dès qu’on s’est avoué notre attirance mutuelle, on a été clairs sur les règles du jeu, et ça nous va très bien. Aujourd’hui, je veux juste profiter de chaque instant passé avec lui. C’est ça qui est précieux ; demain, tout peut changer, on n’en sait rien. Tu sais, il y a un proverbe chinois qui dit : « Hier est derrière, demain est mystère, et aujourd’hui est un cadeau. C’est pour cela qu’on l’appelle le présent. »
Un ange passe. Narcisse est sérieux comme un pape. Olympia, elle, s’agite sur sa chaise et finit par exploser de rire.
– J’y crois pas, tu viens de citer Kung Fu Panda là ? Je te rappelle qu’on a regardé ce dessin animé ensemble !
Narcisse se met à pousser Olympia du pied sous la table d’un air outré.
– Espèce de bécasse, tu viens de casser mon moment philosophique ! Oui, je l’ai entendu dans Kung Fu Panda la première fois, et alors ? C’est un vrai proverbe, j’ai vérifié !
Je souris distraitement devant leurs chamailleries. Mon esprit est parti ailleurs. Les paroles de Narcisse tournent dans ma tête. Je n’ai jamais été le genre de fille spontanée, même si mon tempérament sanguin me fait parfois partir au quart de tour. J’ai tendance à ruminer les situations, à les inciser pour en découvrir les revers et les endroits, à les disséquer au scalpel comme les pauvres petites grenouilles de mes cours de biologie, à l’école.
Depuis mon arrivée à La Galerie, j’ai appris à lâcher prise. À accepter comme normaux des idées et des actes qui me paraissaient impensables, que ce soit à cause de mon éducation ou de ma pudeur. Surtout, j’ai appris à saisir les opportunités, à croquer dans l’instant présent comme dans une pomme rouge bien juteuse – et tant pis si le jus me dégouline sur le menton et me colle aux doigts.
Oui, décidément, cette philosophie carpe diem prônée par beaucoup de mes amis me séduit. C’est à moment-là qu’une nouvelle notification apparaît sur mon portable.
Matthieu : Un de mes contacts vient de me répondre. Il a
trouvé des informations sur l’application de Mikheev, on va se voir après-demain en début de soirée pour en parler de vive
voix. Je te rejoins après pour débriefer ?
Après-demain, c’est l’anniversaire de Narcisse… Pourquoi pas, après tout ? Jusque-là, prendre les choses en main m’a plutôt bien réussi.
Roxane : Je serai à la fête de Narcisse. On se retrouve là-bas ? On pourra discuter… et plus si affinités.
C’est le point de bascule. Le moment de choisir si on va au bout de ce petit jeu qu’on a commencé, ou si on s’arrête et qu’on rembobine tout. Pour ma part, le choix est fait. J’espère qu’il sera le même que le sien…
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