Nymphéa
Chapitre 41
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ROXANE
– Elle est morte ! À cause de moi… C’est ma faute, sangloté-je. Parce que je l’ai laissée toute seule. Si j’avais été avec elle, j’aurais pu empêcher ça.
Après avoir tendu le bras pour couper le jet d’eau de la douche, Matthieu secoue la tête. Comme le froid me fait grelotter, il s’approche pour poser ses mains sur mes bras humides.
– Ce n’est pas ta faute ! Tu ne pouvais pas prévoir ce qui allait lui arriver. Personne ne le pouvait. Tu as entendu Anton ? Quelqu’un s’est introduit dans le bureau. Même si tu étais partie avec elle, tu ne sais pas combien ils étaient. Tu n’aurais rien pu faire. Tu aurais peut-être même risqué de finir comme elle…
Sa voix s’étrangle sur la fin de la phrase. Je lève les yeux vers lui. Il a l’air profondément secoué lorsqu’il répète :
– Tu n’aurais rien pu faire. Elle était au mauvais endroit, au mauvais moment.
J’entends ce qu’il me dit, je le comprends, mais je ne l’intègre pas. La culpabilité me ronge comme un acide corrosif, brûlant tout sur son passage.
Le regard figé vers un point indistinct derrière lui, je me recroqueville sur moi-même en me balançant d’avant en arrière, frigorifiée par le contact de mes vêtements collés à ma peau. J’inspire profondément pour essayer de me calmer, mais ma poitrine est encore parcourue de spasmes. Après un long moment où l’unique bruit est celui des gouttes qui tombent sur le carrelage, Matthieu reprend la parole, la voix brisée.
– Ne fais pas ça. Ne pense pas que tu aurais pu d’une quelconque manière empêcher ce qui est arrivé. Crois-moi, ce type de regrets finit par te hanter et t’empêcher de vivre… Je ne le sais que trop bien.
Je repousse une mèche humide qui retombe lourdement devant mes yeux. Sans que je demande rien, il poursuit :
– Je t’ai dit qu’Anton avait traversé une mauvaise passe, quand on était jeunes.
Il prend une grande inspiration.
– Il a fait une tentative de suicide. C’est moi qui l’ai retrouvé pendu dans le garage.
Le choc me fait tressaillir. Je ne m’attendais pas à cette révélation, surtout après tout ce que je viens de balancer à la figure d’Anton.
La souffrance se lit sur le visage crispé de Matthieu.
– Pourquoi il a fait ça ?
Il soupire en se passant une paume sur le visage. Il est à présent assis au sol, le dos appuyé au mur. Si près que je peux percevoir l’inspiration qu’il prend.
– C’était juste après le décès de ma mère. Même si elle était malade depuis un moment, ça a tout de même été un choc. Nous étions tous les deux proches d’elle, Anton encore plus. Il est né deux minutes avant moi donc, techniquement, c’était son fils aîné, celui qui l’avait fait devenir mère. Quand elle est morte, Anton l’a très mal vécu. Il commençait déjà à dérailler. Il a toujours été hypersensible, il a toujours tout ressenti plus intensément que les autres. Il avait déjà eu des épisodes dépressifs, adolescent. Il prenait des médicaments puissants pour dépasser ces phases. Mais ce jour-là… Je n’ai jamais su ce qui s’était passé. On n’en parle pas. J’imagine que c’était trop.
Il ferme les yeux un instant. Le simple fait d’évoquer ces souvenirs à voix haute semble lui être physiquement douloureux. Plus je le connais, plus je me rends compte de sa sensibilité et de tout ce qu’il a enduré.
– Nous n’étions pas du même sang, mais je considérais Olympia comme une sœur. Je suis prête à tout pour faire payer celui qui lui a fait ça, répliqué-je d’une voix douce.
– Je veux que tu saches que je ne laisserai jamais rien t’arriver. Je te le promets.
– Je le sais.
À cet instant précis, je le crois. J’ai la certitude absolue que tant que je resterai près de Matthieu, que nous serons ensemble, tout ira bien. Nous avons mis du temps, mais nous avons fini par nous apprivoiser et je me rends compte aujourd’hui que même si nos caractères et nos opinions divergent parfois, nous sommes les mêmes. Taillés dans la même étoffe. Deux solitudes qui se rencontrent enfin, cachées derrière le voile de leurs insécurités.
Nos regards s’ancrent, cherchant l’un dans l’autre un réconfort silencieux que nous ne nous autorisons pas à nous donner. Lentement, il vient poser une paume sur mon cou, puis ma joue. Ce contact m’arrache un frisson douloureusement évocateur. Mon épiderme se charge d’électricité. Brusquement, je comprends l’immense chance que j’ai d’être en vie.
Alors, je rends les armes. Je me débarrasse de toute la colère, la culpabilité, l’anxiété qui me colle à la peau pour me concentrer uniquement sur cet homme qui est devant moi. Si beau avec toutes ses failles et ses écorchures.
Sans plus réfléchir, j’embrasse Matthieu.
– Fais-moi ressentir autre chose que de la peine.
– Roxane…
Mon vrai prénom dans sa bouche agit comme un baume sur mes blessures. Le monde autour de nous a beau être rempli de mensonges et de laideur, cet instant, lui, est vrai. Matthieu et moi, c’est du vrai.
– S’il te plaît, supplié-je en caressant du bout des doigts ses lèvres pulpeuses.
Le temps se fige. Une, deux, trois secondes, suspendues dans le temps, où plus rien ne semble exister, si ce n’est le regard intense de Matthieu sur moi. Nos deux corps frémissants, presque l’un contre l’autre.
Il se décide enfin à prendre possession de mes lèvres. Les doigts enfouis dans mes cheveux trempés, il vient plaquer son torse contre ma poitrine, m’envahissant de sa chaleur, me ramenant à la réalité, me rappelant une chose essentielle.
Je suis en vie. Nous sommes en vie.
Nos langues s’entremêlent avec l’ardeur brûlante du désespoir. On se mord, on se lèche, on s’apprivoise. Je n’ai jamais eu autant conscience de le désirer, mon être tout entier a envie de le caresser, mon cœur ralenti bat au rythme du sien.
– Oh, Matthieu, gémis-je alors qu’il recouvre mon cou de ses lèvres.
Nos mains jouent avec nos ceintures pour nous défaire de nos jeans qui pèsent une tonne. Mon tee-shirt trempé passe au-dessus de ma tête. Nos halètements remplissent la pièce, pleins d’espoir.
– Tu me rends fou, grogne Matthieu en parcourant ma poitrine de ses doigts légers.
Il descend le long de mon abdomen, puis passe sur mes cuisses. Lorsque sa langue rentre en contact avec mon intimité, je renverse la tête en arrière pour profiter de cette gâterie.
– Ne t’arrête pas.
Je me cambre au maximum. Mon plaisir se met à grimper, grimper, grimper…
Tout à coup, la tension se relâche, des petites étincelles se mettent à crépiter dans mon bas-ventre et remontent le long de ma colonne vertébrale. Matthieu, à genoux devant moi, se redresse, un adorable sourire aux lèvres. Je ne peux m’empêcher de le lui rendre en passant mes doigts dans ses cheveux mouillés.
– J’ai tellement envie de toi, chuchote-t-il à mon oreille d’une voix rauque.
Il caresse son sexe dressé et se relève, admirant mon corps nu sans la moindre gêne tandis que je fais de même. La seconde d’après, je me retrouve plaquée contre la paroi carrelée. Le contact froid me fait frémir.
Ses deux mains sous mes fesses, il me soulève avec empressement. Instinctivement, mes jambes se serrent autour de sa taille, mes bras s’enroulent autour de son cou, comme si ça avait toujours été leur place. Ma respiration s’accélère lorsqu’après avoir enfilé un préservatif, il vient frotter son membre contre mon clitoris déjà gonflé. Il esquisse des petits cercles, allant de gauche à droite, puis de haut en bas, sans se décider à pousser plus loin. Je mords son lobe d’oreille, aussi frustrée qu’excitée par son petit manège. Je m’agrippe de toutes mes forces à ses épaules pour lui signifier mon envie – pire, mon besoin – de le sentir en moi.
Quand il se décide enfin, tout doucement, à me pénétrer, j’en ai le souffle coupé. Mes gémissements emplissent l’air tandis que Matthieu se met à battre avec ses hanches la cadence de mon cœur, coup de reins après coup de reins.
Matthieu grogne mon nom en répétant avec ardeur ses va-et-vient en moi. Les muscles de ses bras sont bandés, je les caresse un instant avant de venir enfoncer mes ongles dans son dos, pour lui signifier d’augmenter encore la cadence.
– Fais-moi jouir, dis-je en plantant mon regard dans le sien.
Le souffle court, je me cambre pour accompagner ses mouvements, les cuisses et les abdominaux brûlants. De nouveau, la boule de chaleur grandit dans mon ventre. La jouissance se fraie un chemin en moi.
– Roxane, hoquette Matthieu, comme un avertissement.
Mes yeux plongés dans les siens, je m’abandonne alors complètement. J’atteins la ligne d’arrivée une seconde après lui, laissant exploser un plaisir si intense que j’en tremble de la tête aux pieds. Chancelant, Matthieu me repose au sol mais ne me lâche pas pour autant. Encore au chaud dans ses bras, j’enfouis ma tête dans son cou, l’esprit délicieusement vide, flottant dans une mer de coton.
Le pouce sous mon menton, il m’oblige à lever le visage vers lui et m’embrasse de nouveau. Ce n’est plus le baiser plein de rage, de désespoir, de désir qui nous a fait basculer de l’autre côté il y a encore quelques minutes. Ce baiser-là est rempli de tendresse, d’aveux silencieux et d’espoir. Un cocktail bien plus explosif qui me terrifie et me bouleverse.
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