Nymphéa
Chapitre 23
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ROXANE
Un silence absolu suit ma déclaration. On pourrait entendre une mouche voler. Je crois que Matthieu s’attendait à tout, sauf à ça.
– Du moins, j’enquêtais, m’empressé-je d’ajouter. Maintenant qu’il est clair que vous n’avez rien à vous reprocher, je vais pouvoir concentrer tous mes efforts sur Mikheev.
– Ça veut dire quoi, que tu enquêtes sur nous ?
– J’écris un article. À la base, je voulais parler des dessous d’un bar à champagne, c’est pour ça que j’ai tenu à me faire embaucher au Millésime. Quand j’ai découvert qu’Alexeï Mikheev fréquentait La Galerie, la donne a changé. J’avais une occasion en or de m’infiltrer au plus près de lui et de ses business…
– Qui d’autre travaille avec toi ?
– Personne. Je suis toute seule.
Matthieu me regarde avec des yeux ronds, comme si ce que je disais n’avait aucun sens.
– Tu as donc accepté de devenir hôtesse… tout ça pour une enquête ?
Je sens mes joues chauffer.
– Pas uniquement. Je te l’ai dit, j’avais aussi besoin d’argent.
Et le désir brûlant de mettre fin à une existence en pointillé, pour enfin vivre quelque chose de fort, d’excitant, de vrai. Mais ça, je préfère le garder pour moi.
– Tu n’es qu’une fille de vingt-quatre ans, à peine sortie de l’école. Tu n’as aucune expérience, aucune protection extérieure au cas où ça tourne mal… Bon sang Roxane, Anton et moi, on aurait très bien pu être de dangereux criminels comme Mikheev ! Tu as choisi en toute conscience de te jeter dans le vide, sans filet de sécurité. Sais-tu à quel point c’est imprudent, dangereux et irréfléchi ?
Je fronce les sourcils et croise les bras sur ma poitrine comme pour me protéger de ses assauts verbaux.
– À t’entendre, on dirait que je ne suis qu’une gamine inconsciente. Si tout se passe comme prévu, mon article peut non seulement faire décoller ma carrière de journaliste, mais peut-être également envoyer Alexeï derrière les barreaux.
Cette fois, il se met franchement à rire.
– Excuse-moi d’être sceptique. Tu n’as pas vraiment l’allure d’une investigatrice.
– C’est justement pour ça que j’ai mes chances. Il ne se doutera de rien.
Mon argument a l’air de faire mouche. Il semble réfléchir intensément avant de déclarer avec calme :
– J’ai cru que tu nous espionnais. Que tu étais une taupe envoyée par Mikheev.
– Pourquoi tu pensais ça ?
– Des rumeurs qui se sont propagées. Apparemment, il va essayer de placer des pions chez nous pour récupérer des informations confidentielles.
– Sais-tu de quel type d’informations il s’agit ?
Il secoue la tête.
– Les registres, les identités des clients peut-être… Pourquoi je suis en train de te raconter tout ça ?
Je réfléchis à toute vitesse. À présent, je comprends mieux l’hostilité de Matthieu à mon égard et son insistance à surveiller mes moindres faits et gestes. Il pensait que j’avais rejoint La Galerie sous un prétexte – ce qui est le cas, mais certainement pas au service du mafieux.
– Je peux t’aider, déclaré-je avec assurance. S’il y a une taupe en interne, elle ne peut être que parmi le personnel. Je suis la mieux placée pour la débusquer.
– Hors de question.
Je penche la tête sur le côté.
– Quelle autre option as-tu ?
– Celle de te licencier sur-le-champ et de reprendre ma vie comme si de rien n’était, déclare-t-il avec une calme froideur.
Mon sang se glace dans mes veines.
– Tu ne le feras pas.
Il ne peut pas faire ça. Tout ne peut pas s’arrêter maintenant, ce n’est pas possible ! Je viens juste d’être initiée aux chambres, j’ai dépassé mes appréhensions et j’ai même réussi à me lier avec Olympia et Narcisse… Pour la première fois depuis longtemps, j’ai enfin l’impression d’être exactement là où je devrais être. Je ne veux pas partir et revenir à ma vie triste et sans saveur !
Il me décoche un regard sombre.
– Ça serait plus simple pour moi si tu n’étais plus là. À bien des niveaux.
Mon cœur manque un battement. Avant que je ne puisse le questionner davantage, il lâche un soupir.
– Mais je ne vais pas te virer. Je pense que malgré tout ça, tu as du potentiel en tant qu’hôtesse et l’équipe a bien besoin de renfort. Puis… les informations que tu peux glaner de l’intérieur peuvent être intéressantes, concède-t-il.
Alors que je m’apprête à exprimer ma joie, il me ramène sur terre :
– Mais tu ne fais rien sans m’en avertir en amont, d’accord ? La sécurité de l’équipe est ma priorité, la tienne y compris. Et surtout, tu arrêtes de fourrer ton nez dans mes affaires !
Je ne retiens pas un grand sourire.
– Promis. Je vais essayer.
– Nymphéa !
Je lève les yeux au ciel.
– Ça va ! Je plaisantais. Tu n’es vraiment pas marrant.
– Il n’y a rien de marrant dans toute cette histoire, grommelle-t-il dans sa barbe.
La main sur le côté de ma tête, j’esquisse un salut style militaire. L’agacement que je lis sur son visage n’a pas de prix.
– Bon, si tu n’y vois pas d’inconvénient, j’aimerais bien rentrer chez moi.
Alors que je m’apprête à quitter la pièce, il me retient. Le contact de ses doigts sur mon poignet me ramène à des souvenirs auxquels je m’efforce de ne pas penser.
– Je peux te poser une dernière question ?
– Au point où on en est.
– L’autre jour, au parc… quand tu m’as embrassé. C’était aussi pour ton enquête ? Tu jouais un rôle ?
Son regard me harponne et je sens le sang affluer à mon visage encore une fois. Qu’a-t-il derrière la tête quand il me demande ça ? Son expression est indéchiffrable, comme toujours. Souhaitant m’épargner un nouvel embarras, je décide de mentir.
– C’est ça. Si j’ai voulu t’embrasser, c’était uniquement pour essayer de te séduire, te pousser à tout m’avouer. Ça n’était pas ma meilleure idée, je te l’accorde, conclus-je.
Il esquisse un pas dans ma direction sans rien répondre. Le parfum de son eau de toilette vient chatouiller mes narines. Un parfum musqué, mais pas agressif comme la plupart des parfums pour homme. Il est près, si près que je peux observer à loisir les détails de son visage. Ses pommettes hautes, son menton anguleux, sa barbe de plusieurs jours…
Il est vraiment séduisant.
Troublée par son magnétisme et l’électricité que je sens crépiter autour de nous, je m’entends demander :
– Et toi, si tu m’as embrassée ce soir-là… C’était pour me tester ? Pour voir si j’étais capable d’aller jusqu’au bout du défi tordu d’Anton ?
Il ne fait pas semblant de ne pas comprendre ce à quoi je fais allusion, c’est au moins ça. Il hoche la tête, sans cesser de me regarder :
– C’est exact. Je n’ai jamais eu l’intention de te prendre à même le sol, si c’est ce que tu te demandes.
Oh mon Dieu.
J’ai du mal à avaler ma salive. Des images très nettes de ce qu’aurait pu être notre entrevue fusent dans ma tête. La température semble avoir grimpé de dix degrés dans cette pièce exiguë. Je lance un coup d’œil sur le canapé derrière moi. Je m’imagine tout à fait y chevaucher Kabinsky…
– D’accord, dis-je le plus calmement possible. Je crois qu’on s’est tout dit cette fois. Alors, tu pourrais peut-être… lâcher ma main ?
– Oui.
Pourtant, il n’en fait rien. Au secours. Pourquoi me regarde-t-il comme ça ? On dirait qu’il va me bouffer toute crue. Si je suis le Petit Chaperon naïf et qu’il est le Grand Méchant Loup, je suis prête à lui servir de quatre-heures sans hésitation.
Mes yeux tombent sur ses lèvres, que je crève d’envie d’explorer. Je retiens mon souffle tandis que nos visages se rapprochent. Qui fera le premier pas cette fois ?
À ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvre avec fracas, ce qui nous fait tous les deux sursauter.
– Papa, papa ! J’ai fini mon goûter, je m’ennuie. Tu viens jouer ?
Matthieu me lâche, comme si mon contact lui était tout à coup insupportable.
– Bien sûr ma puce, on a fini, j’arrive. Il faut juste qu’on ramène Roxane chez elle avant.
Je profite de cette diversion pour me faufiler hors de la pièce.
– Ce n’est pas la peine Matthieu. Je vais appeler un taxi, ne t’embête pas.
– Tu es sûre ?
– Mais oui. Reste avec ta fille, tu lui as promis un jeu !
En dégainant mon portable, j’ai dans l’idée d’appeler Hans pour voir s’il est disponible, mais après réflexion, mieux vaut m’abstenir. Il connaît sans aucun doute l’adresse de Matthieu, et c’est le genre de ragot qui peut vite se propager au sein de l’équipe. Nymphéa qui sort de l’appartement privé du patron… Je sais déjà ce qu’ils imagineraient.
Oui, je le sais très bien. Je l’imagine en détail à ce moment même.
Je ravale ma frustration et salue Mya. Tandis qu’il me raccompagne vers la sortie, Matthieu me glisse tout bas :
– Si ça te va, je préfère qu’on ne parle pas de tout ça à Anton, pas pour l’instant du moins. Il a assez de choses à gérer, je ne veux pas qu’il s’inquiète plus que nécessaire.
Je lève mon pouce en l’air pour signifier mon accord.
– C’est bien compris. Ce sera notre petit secret.
Matthieu me dévisage d’un air las, comme si je le fatiguais rien qu’en ouvrant la bouche. Alors que je pourrais si bien le fatiguer autrement…
Une fois dans le taxi, je me dis que, vraiment, il n’est pas marrant.
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