Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 48 sur 54

Pages du PDF

Nymphéa

Chapitre 48

OceanofPDF.com

ROXANE

 

Deux jours plus tard.

À l’heure convenue, Hans vient me chercher en bas de l’appartement de Matthieu. J’y vis toujours pour l’instant, mais nous nous sommes à peine croisés ces deux derniers jours, occupés tous les deux à essayer de trouver une solution. Le Porsche Cayenne se gare devant moi et, en ouvrant la portière, je découvre Joconde déjà assise sur la banquette arrière. Ses bras sont croisés, son air est grave. Pour la première fois, je vois l’inquiétude qu’elle s’efforce de cacher sous son masque de digne indifférence. C’est un fait, ce qui est arrivé à Olympia, ce qui arrive aux Kabinsky, ce qui va probablement arriver à La Galerie… Ça nous affecte tous.

– Alors, tu as réussi à retrouver la trace de ta sœur ?

Joconde pince les lèvres, signe évident que le sujet la contrarie. Même si nous n’avons jamais été très proches, nous travaillons ensemble depuis des mois. Je commence à la connaître.

– J’ai questionné les quelques connaissances que nous avions en commun, mais elles ne m’ont été d’aucune utilité. Manuela s’est isolée de tous ceux dont nous étions proches. Et, comme je te l’ai dit, ça fait des mois qu’on ne se donne plus de nouvelles.

Même si je m’y attendais, cette information me donne un coup au moral. Je lâche un soupir.

– C’est la seule qui serait susceptible de nous aider à retrouver Mya.

– Je sais, rétorque-t-elle. C’est pourquoi j’en ai discuté avec Hans… et une idée nous est venue.

Elle échange une œillade énigmatique avec le garde du corps à l’avant du véhicule. Tout de suite, je pressens que ça ne va pas me plaire.

– Narcisse, dit-elle simplement.

J’appuie mon front contre l’appuie-tête de mon siège en prenant une profonde inspiration.

Voilà, j’avais bien senti que ça n’allait pas me plaire.

– Quoi, Narcisse ? répété-je.

– Il a été la taupe de Mikheev pendant des mois. Il doit savoir comment le joindre, ou à défaut, ceux qui travaillent pour lui.

– Peut-être, mais aux dernières nouvelles, il était planqué à triple tour derrière une porte blindée avec sa famille et des policiers chargés d’assurer sa tranquillité. Et puis, ce n’est vraiment pas dit qu’il accepte de nous aider, vu tout ce qui s’est passé.

– C’est justement au vu de tout ce qui s’est passé que je pense qu’il va nous aider, rétorque Joconde. On a exposé l’idée à Matthieu, il a déjà communiqué son adresse à Hans. C’est à une trentaine de minutes d’ici, en direction de Louvain. Ça vaut le coup d’essayer, non ?

*

* *

Alors que Hans se gare devant une grande bâtisse un peu à l’écart de la ville, je ne peux m’empêcher d’observer avec appréhension les lieux autour de nous. Tout semble calme. On est devant une petite maison de ville, parfaitement anodine, au milieu d’un quartier dont je n’ai jamais entendu parler.

– Je suis désolé, mais je ne crois pas pouvoir venir avec vous, déclare brusquement notre chauffeur. Je croyais que j’en étais capable, mais en voyant Narcisse… J’ai peur de ne pouvoir penser qu’à Olympia, vous comprenez ? C’est trop dur.

Ses grands yeux bleus d’enfant parsemés de cils blonds, presque blancs, se voilent de larmes. Je détache ma ceinture et le serre brièvement contre moi.

– Ne t’inquiète pas, on va très bien s’en sortir avec Joconde. Attends-nous ici.

Hans hoche la tête et, tandis que nous nous extirpons du véhicule, je l’entends renifler. Le nœud dans mon estomac se serre à mesure que nous approchons de la porte en bois. Assis devant l’entrée, un homme est en train de lire un livre, mais en l’écoutant échanger avec Joconde, je comprends qu’il s’agit d’une des personnes chargées de la protection de la famille de Narcisse. Par chance, il travaille aussi à La Galerie et se souvient de nous ; il finit par se laisser convaincre de nous accorder l’accès.

À peine dix secondes passent avant qu’une silhouette longiligne ne vienne nous ouvrir.

– Nymphéa et Joconde ? s’exclame Narcisse. Mais… qu’est-ce que vous faites là ? Toutes les deux, en plus ?

– On a besoin de te parler.

Son visage, d’abord perplexe, devient circonspect. Toutefois, il hoche la tête et recule d’un pas en nous invitant à le suivre.

– On va monter à l’étage, on sera plus tranquilles.

Alors que nous traversons un petit couloir étroit, des éclats de rire me font tourner la tête. Je tombe nez à nez avec deux fillettes aux traits identiques qui doivent avoir une dizaine d’années, et une troisième plus grande, au teint beaucoup plus hâlé. À part ça tout, depuis leurs yeux sombres jusqu’à leurs cheveux noirs, trahit leur lien de sang avec Narcisse. Elles nous adressent un petit signe de la main auquel nous répondons après une seconde d’hésitation.

– Les filles, retournez dans le salon s’il vous plaît. Maman ne va pas tarder à se réveiller de sa sieste, et vous n’avez toujours pas fini vos devoirs, les gronde-t-il.

Il se retourne ensuite vers Joconde et moi, l’air de plus en plus embarrassé.

– Désolé, mes petites sœurs ne sortent plus, alors dès qu’elles voient une personne de l’extérieur, elles sont ravies.

Nous montons un escalier étroit qui conduit à un étage à la décoration tout aussi impersonnelle que le rez-de-chaussée. Seule la chambre, au plafond haut et aux murs peints en gris clair, atteste d’un peu de vie. Les vêtements de Narcisse sont éparpillés aux quatre coins de la pièce, ainsi que deux énormes valises.

– Ta famille… Qu’est-ce que tu leur as dit ? demande tout à coup Joconde.

Après avoir refermé avec précaution la porte derrière nous, Narcisse s’adosse au mur, les bras croisés.

– À mes sœurs, pas grand-chose. Qu’on devait déménager et que pour un temps, elles suivraient l’école à la maison. À ma mère, j’ai dit la vérité… Enfin, presque toute la vérité. Je lui ai avoué qu’il y avait eu un décès à La Galerie et que l’on devait partir se cacher pendant un temps. Elle a fui une situation plus que tendue au Brésil, comme tu le sais. Elle est donc prête à faire ce qu’il faut pour assurer sa sécurité et celle des siens.

Joconde hoche la tête sans rien ajouter. Mon regard s’attarde sur les traits tirés de Narcisse, ses cernes encore visibles. Sa mère est-elle au courant de la réalité de son emploi ? Mille questions me traversent l’esprit, je me rends compte que j’en sais très peu à son sujet. Ce qui est assez normal, étant donné qu’une des premières règles de La Galerie est de préserver l’anonymat de son personnel… Mais tout de même. Jusqu’à il y a peu, je le considérais comme mon ami.

– Nous n’allons pas abuser de ton temps. Nous sommes venues pour une raison bien précise : je souhaite entrer en contact avec Manuela. Est-ce que tu sais où on peut la trouver ?

Il fronce les sourcils, de plus en plus étonné.

– C’est possible, dit-il très lentement. Mais pourquoi veux-tu renouer avec elle, maintenant ?

On échange un regard et je décide d’opter pour la vérité.

– On veut la convaincre de venir témoigner contre Mikheev.

Mauvaise pioche. Ces paroles plongent Narcisse dans une profonde agitation.

– Tu n’es pas sérieuse ? Vous avez vu de quoi il est capable, c’est un fou ! Et vous, vous seriez tout aussi folles d’aller lui chercher des noises après tout ce qui s’est passé. De toute façon, c’est peine perdue, laissez-moi vous le dire : jamais Manuela ne se mettra en danger comme ça, pas maintenant, pas après tout ce qui s’est passé.

– C’est précisément maintenant qu’on a le plus besoin d’elle, Narcisse. Il y a quelque chose que tu ne sais pas…

À voix basse pour éviter qu’un membre de sa famille ne nous entende, je lui résume les derniers événements. En apprenant que la fille de Matthieu a été enlevée, il devient blanc comme un linge. Joconde lui présente une chaise sur laquelle il se laisse choir, la tête entre les mains. Malgré mon impatience et mon envie de le secouer comme un prunier, j’attends quelques minutes, le temps qu’il digère les informations.

– Écoutez, je comprends ce que vous essayez de faire. Mais c’est inutile, croyez-moi. Mikheev surveille tout et tout le monde. Si Manuela esquisse ne serait-ce qu’un geste pour vous aider, il sera au courant et elle risque gros. Et… moi aussi.

Il prend une profonde inspiration avant de poursuivre.

– Ce qui intéresse Mikheev depuis longtemps, c’est La Galerie. Une fois qu’il aura eu ce qu’il veut, il rendra Mya à son père et il nous laissera tous tranquilles. Je suis désolé, je ne peux rien pour vous. Le mieux qu’il y a à faire, c’est attendre les deux jours qu’il reste avant que la négociation soit finalisée.

– C’est impossible, réplique Joconde qui commence elle aussi à perdre patience. D’ici deux jours, les Kabinsky auront cédé La Galerie. Toi comme moi, on va tout perdre, Narcisse. C’est ça que tu veux ? Tu as envie de travailler sous les ordres de Mikheev, après ce qu’il t’a fait ? Ce qu’il a fait à Olympia ?

Narcisse se met à fixer ses pieds, l’air penaud.

– Ce ne sera pas un problème pour moi. Anton m’a fait comprendre qu’une fois que ma famille et moi serions hors de danger, il ne voudrait plus rien avoir affaire avec moi. Personnellement comme professionnellement.

Je demeure silencieuse un moment, encaissant le coup. Matthieu m’avait dit que son frère avait été particulièrement blessé par la trahison de Narcisse, mais je ne pensais pas qu’il irait jusque-là. Plus d’Olympia, plus de Narcisse.

– Anton souffre beaucoup, tu sais. Je suis sûre que sa décision n’est pas irrévocable. Et pense à nous, Narcisse. À Joconde, Judith, Hans, moi… Nous allons être à la merci de Mikheev et de ses larbins ! Qui sait ce que La Galerie va devenir ?

– Tu peux faire le choix de partir, toi aussi. De toute façon, soyons réalistes, tu n’aurais sûrement pas fait ce métier toute ta vie, non ? Peut-être est-il temps de reprendre un quotidien plus normal.

Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes au point qu’ils risquent d’y laisser des traces. Je m’étais promis de ne pas m’énerver, mais c’est peine perdue. J’explose alors, ignorant Joconde qui essaie de me calmer :

– Putain, mais tu ne peux pas être aussi lâche ! Olympia est morte, Narcisse, on l’a assassinée, et tu es le dernier à l’avoir vue ! On ne pourra plus jamais reprendre une vie normale, ça n’existe plus, ça ! On en a trop vu, trop entendu toi et moi. Moi aussi, j’ai peur, mais je me refuse à rester les bras croisés quand tout fout le camp. On a encore des cartes à jouer avant que ce soit trop tard, alors jouons-les.

Un instant, je me demande si je n’ai pas été trop dure. Les yeux foncés et si expressifs de Narcisse deviennent humides, et je me sentirais presque coupable si je n’étais pas persuadée que cet électrochoc était nécessaire pour le sortir de sa léthargie. Je m’approche et pose ma main sur son bras.

– Je sais que tu t’en veux et que tu te sens coupable de ce qui s’est passé, murmuré-je en le regardant droit dans les yeux. Mais tu n’as rien à voir avec la bande de Mikheev. Tu es une bonne personne, j’en suis persuadée. Tu ne peux pas juste te cloîtrer derrière quatre murs et laisser la peur te gouverner. Ce n’est pas ça, la vie ! La vie, c’est sortir, rire, pleurer, prendre des risques ! On a cette chance immense d’être vivants, alors, utilisons-la. Aide-nous à réparer les dégâts et à rendre justice à toutes les personnes que Mikheev a persécutées.

Dans un premier temps, il me fixe sans rien dire, comme dans un état second. Il cligne des yeux et une larme vient perler sur le bord de ses cils épais avant de rouler le long de sa joue. Son chagrin me touche mais je reste stoïque, campée sur mes positions.

Je veux qu’il se secoue, j’ai besoin qu’il réagisse. Enfin, contre toute attente, il franchit d’une enjambée la distance qui nous sépare et me serre dans ses bras.

Surprise, je me crispe à son contact mais finis par me détendre et par entourer son large dos de mes bras. On ne se connaît que depuis quelques mois, mais on a déjà vécu beaucoup de choses ensemble. Cette étreinte inattendue renforce ma certitude que ce qu’on a vaut la peine d’être sauvé.

Il se recule et essuie ses joues d’un revers de la main.

– D’accord, je vais vous aider.

Mes épaules s’affaissent comme si on les avait libérées d’un poids immense.

– Alexeï Mikheev m’avait donné différents numéros de téléphone pour le contacter. Ils étaient tous contrôlés par une seule et même personne, une femme. Je n’ai jamais connu son nom, mais c’était toujours elle qui prenait les rendez-vous. Je devais lui envoyer un SMS et, au lieu de lui décrire la fille que je voulais, je lui donnais un mot de passe pour demander une entrevue avec Mikheev ou un de ses hommes. J’imagine qu’il nous suffira de demander à réserver Manuela, comme si nous étions un client régulier… Après ça, elle devrait nous donner une heure et un lieu de rendez-vous.

Joconde se crispe à côté de moi. J’admire son sang-froid, ça ne doit pas être facile pour elle de retrouver sa sœur dans ces conditions.

Quand je suis allée la voir pour lui exposer mon plan et lui demander son aide, j’ai cru qu’elle allait m’envoyer paître. Mais elle a été étonnamment conciliante. La mort d’Olympia semble l’avoir plus affectée que ce qu’elle ne montre, et je crois qu’au fond d’elle, elle souhaite tout autant que moi voir Mikheev croupir dans une cellule de prison…

Si ce n’est plus.

En quelques minutes, nous montons tous les trois notre plan : Narcisse nous confie la liste des numéros à contacter ainsi que les mots-clés à utiliser pour accéder à notre requête. De notre côté, Joconde et moi, nous nous occuperons d’acheter un téléphone jetable pour la prise de contact et d’organiser notre escapade avec Hans. D’après Narcisse, nous devrions obtenir un rendez-vous dès ce soir. Pour le reste… Ce sera à nous de jouer.

Au moment de partir, je me sens un peu plus légère. Même si la partie est encore loin d’être gagnée, on ne baisse pas les bras. J’ai déjà réussi à convaincre Joconde et Narcisse, c’est une petite victoire.

Alors, on va se battre jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce que la dernière petite lumière d’espoir soit perdue au plus profond du brouillard.

OceanofPDF.com