Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 16 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 16

 

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ROXANE

Je soupire de bien-être, le corps immergé dans l’eau bouillante. Cette pause détente avant de me coucher était plus que nécessaire : la séance de cardio-training d’aujourd’hui a été un véritable calvaire, mes muscles sont tout endoloris. Aussi, j’ai besoin de faire le point, seule, et la frénésie qui règne la plupart du temps dans la colocation m’en empêche.

Ces deux dernières semaines sont passées à toute vitesse. Il faut dire que le protocole d’intégration est réglé comme du papier à musique. Au milieu de tout ça, j’ai essayé de récolter le maximum d’informations sur La Galerie et ses équipes.

Les filles – et les hommes, car il y a des hôtes aussi – travaillent souvent le soir, mais parfois aussi en journée. Le reste du temps, ils sont plutôt libres, si ce n’est qu’ils sont tenus de suivre un minimum d’entraînement physique pour rester en forme. À mon grand malheur, tout le monde a l’air d’adorer ça : Olympia ne jure que par le yoga et le Pilates, Joconde s’entraîne au moins deux heures par jour et Matthieu s’évertue à me vanter les mérites de la course à pied. Jusque-là, ma pratique sportive se cantonnait à avaler des chocolats devant la télé. Autant dire que je galère.

En glanant des informations l’air de rien, principalement auprès d’Olympia qui n’a pas sa langue dans sa poche, j’ai pu esquisser un semblant d’emploi du temps pour les Kabinsky. Ils alternent un soir sur deux au Millésime, mais Anton passe la plus grande partie de ses journées dans son bureau à La Galerie, à gérer les contrats et les clients. Matthieu vient chaque jour à la colocation pour vérifier que tout se passe bien, et pour discuter avec moi de choses et d’autres. Je sais qu’il est souvent à La Galerie lui aussi, mais il demeure des trous dans son emploi du temps que je n’arrive pas à expliquer. D’après ce que j’ai compris, il est absent tous les mercredis soir, pendant au moins deux heures.

Que fait-il ? Est-ce à ce moment-là qu’il s’adonne à son activité annexe, impliquant un potentiel trafic de drogue ? Je n’ai pas encore réussi à trouver la réponse à cette question.

En attendant, j’ai eu confirmation qu’aucun des frères Kabinsky n’est marié. Avec toutes leurs activités, ça ne m’étonne pas. Comment trouveraient-ils le temps pour une vie de famille ?

– Nymphéa ! Nymphéa ! Matthieu veut te parler.

Je tressaille tandis que la porte s’ouvre avec fracas sur un amas de boucles rousses. Allongée dans l’immense baignoire multi-jets de l’étage, je manque de boire la tasse. Je m’empresse de brasser de la mousse au niveau de mes parties intimes.

– Olympia, pu… naise ! Tu ne vois pas que je suis occupée, là ? m’écrié-je.

– Désolée. C’est juste que Matthieu est là, et il a demandé à te voir.

Je fronce les sourcils. Cette visite n’était pas prévue, on s’est déjà vus ce matin. Est-il toujours aussi présent pour les nouvelles recrues ou ai-je droit à un traitement de faveur ?

– Il a dit pourquoi ?

Ma colocataire fait non de la tête, mais vu la lueur d’excitation qui brille dans ses pupilles, je la soupçonne de mentir. Qu’est-ce que Kabinsky m’a encore inventé ?

– Tu veux que je lui dise de repasser plus tard ?

– Non, j’allais sortir de toute façon. Dis-lui que j’arrive dans dix minutes, le temps de m’habiller.

Tandis qu’Olympia s’exécute et referme la porte de la salle de bains, je me redresse et enroule mon corps trempé dans une immense serviette blanche duveteuse. Quand même, il faudra que je pense à avoir une sérieuse discussion avec elle concernant les limites et l’intimité au sein de la colocation ! Alors que j’enjambe la superbe baignoire-jacuzzi, je laisse de grosses flaques d’eau derrière moi. Tant pis. Je nettoierai plus tard.

Après avoir enfilé mon pyjama et un peignoir, je descends à la cuisine, les cheveux encore mouillés. Olympia est en train de discuter avec Matthieu. Celui-ci me regarde de haut en bas. Je croise les bras sur ma poitrine. Il s’attendait à quoi ? Il est 20 heures, je sors de mon bain. Je ne comptais pas sortir ma robe de soirée pour lui !

– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? m’enquiers-je en guise de salut.

Je ne sais pas pourquoi, mais quand il me regarde avec cet air inquisiteur, j’ai l’impression d’être une gamine qui a encore fait une bêtise.

– J’ai une livraison pour toi.

Ce disant, il me tend une grande enveloppe en papier brun. Le pli est encore scellé. Mon cœur manque un battement. Je regarde Olympia, qui sourit comme si c’était Noël.

– Est-ce que c’est…

– Mais oui, c’est ça, me coupe-t-elle. Ta première mission d’hôtesse ! Allez, vas-y, ouvre !

M’efforçant d’ignorer l’appréhension qui me noue l’estomac, je déchire l’enveloppe qui contient un tas de feuillets imprimés. Tout y est. Le contrat. Les clauses. Le scénario. Je retiens mon souffle et parcours avec fébrilité les lignes écrites sous mes yeux.

– Alors ? s’impatiente Olympia.

– Je suis attendue après-demain soir dans la Chambre jaune, en compagnie d’un certain Narcisse. Tu le connais ?

Olympia joint les deux mains devant elle, l’air ravie.

– Oh c’est parfait, Narcisse est adorable et c’est l’un des hôtes les plus anciens. Il est arrivé peu après Judith. Tu ne pouvais rêver mieux pour ton premier essai !

J’esquisse un sourire pour la forme, mais le cœur n’y est pas. Ça y est. Le moment tant redouté est arrivé. Celui où je vais devoir faire mes vrais premiers pas en tant qu’hôtesse.

Ça fait des jours que je me prépare à cette éventualité, consciente que je ne vais pas pouvoir y échapper éternellement. Après tout, c’est ce pour quoi je me suis engagée. Mes maigres avancées sur l’enquête ne me permettent pas de me défiler. Plus maintenant. Si je dois percer à jour les secrets des Kabinsky, il faut que je le fasse de l’intérieur.

– Eh oh, tu m’écoutes ?

Matthieu agite sa main devant moi, ce qui me fait sortir de ma torpeur.

– Pardon, tu me parlais ?

Il lève les yeux au ciel.

– Je te disais que le rendez-vous commencera à 20 heures samedi, c’est Hans qui viendra te chercher pour t’y amener. Tu retrouveras directement Narcisse, ton partenaire, sur place.

Olympia nous fausse compagnie tandis que Matthieu commence à m’expliquer en détail le déroulement de la soirée. Il n’en a pas vraiment besoin, on a passé en revue le fonctionnement d’une prestation au moins dix fois. Il me rappelle également le protocole de sécurité des chambres.

– Est-ce que tu as des questions sur ta mission ?

Je secoue la tête, l’esprit ailleurs. Matthieu se lève pour prendre congé.

– Très bien. Je ne serai pas là samedi soir, j’ai des obligations ailleurs. Mais de toute façon, on se retrouve dimanche matin pour le débrief.

– Tu seras où ? ne puis-je m’empêcher de demander à brûle-pourpoint.

Il penche la tête sur le côté, un sourcil levé.

– Ça ne te regarde aucunement, mais j’ai des projets personnels.

Toujours aussi aimable ! Par politesse, je le raccompagne jusqu’à la porte. J’ai surtout hâte de me retrouver seule pour pouvoir faire le point sur ce qui m’attend.

Quand nous parvenons sur le seuil, je m’attends à ce qu’il sorte, mais il n’en fait rien. Il se passe la main dans les cheveux, l’air gêné. Est-ce qu’il regrette de m’avoir répondu aussi sèchement ? Il pose son avant-bras sur l’encadrement de la porte, et je me raidis en le voyant se pencher vers moi.

– Tu sais, essaie de ne pas trop te prendre la tête. La première fois, on est toujours stressé, mais on s’en fait souvent une montagne pour pas grand-chose.

Ses paroles chuchotées ainsi que l’odeur de son eau de toilette viennent achever de me troubler.

– Tu as déjà fait ça, toi ? finis-je par demander.

Il ouvre de grands yeux.

– La Chambre jaune ?

– N’importe quelle chambre.

– Non, jamais. Je dirige l’endroit avec Anton, mais je n’ai jamais été acteur de ce qui s’y passe… Ni spectateur, en réalité.

J’imagine qu’il dit ça en référence à la Chambre jaune du voyeurisme.

– Tu devrais peut-être essayer. Après tout, tu formes les hôtesses. On ne connaît jamais mieux un sujet qu’en l’ayant expérimenté soi-même.

Mon cerveau arrive enfin à intimer à ma bouche l’ordre de se la fermer. Mais qu’est-ce que je raconte ? C’est sorti de nulle part, je ne sais pas pourquoi je lui ai dit ça.

Matthieu me regarde comme si j’étais un puzzle particulièrement alambiqué.

– Je vais y réfléchir, finit-il par dire. Bonne nuit Nymphéa, et surtout…

Ses mots restent en suspens.

– Surtout ?

– Ne foire pas tout, OK ?

Dépitée, je claque la porte sur son dos. La confiance règne, ça fait plaisir ! Et ça motive, surtout.

De retour dans la cuisine, je récupère mon téléphone pour y découvrir un nouveau message de ma mère. Elle me raconte que grâce à l’argent que je leur ai envoyé – soit la totalité de mes pourboires du Millésime –, ils ont pu appeler quelqu’un pour réparer la fuite du toit. Cette nouvelle me met du baume au cœur. Elle me rappelle pourquoi j’ai choisi d’être là et de prendre tous ces risques. Ce n’est pas seulement pour écrire mon article, c’est aussi pour aider ma famille.

Olympia est en train d’écouter de la musique quand j’arrive dans la chambre. Elle ôte ses écouteurs pour me demander :

– Comment tu te sens ?

J’inspire profondément.

– Stressée au possible.

Elle me regarde d’un air compatissant.

– C’est normal. Mais tu verras, Narcisse sera là pour te guider. Tu vas vite oublier qu’il y a du monde qui vous regarde.

Je gémis. Je n’avais même pas commencé à angoisser sur cet aspect des choses. Je n’en étais qu’au constat de ma première séance de sexe tarifé.

Misère… Dans quoi je me suis embarquée ?

– Je n’ai jamais compris les gens qui prenaient du plaisir à mater les autres. Ça m’a l’air plus glauque qu’excitant.

Les grands yeux verts d’Olympia pétillent.

– Je ne sais pas pour ce qui est de mater les autres, mais en ce qui me concerne, je dois avouer que ça m’émoustille toujours pas mal de savoir qu’on me regarde. Savoir qu’on suscite du désir chez quelqu’un d’autre, je ne sais pas… Il n’y a rien de tel pour me faire sentir sexy et ça fait grimper ma libido en flèche ! Tu vois ce que je veux dire ?

– Je t’avoue que j’ai rarement organisé des réceptions à la Eyes Wide Shut chez moi.

– Tu n’as jamais fait l’amour en public par exemple ?

Je réfléchis. Il y a bien eu cette fois où, un peu trop éméchés, Thibault et moi n’avons pas résisté à l’envie qui nous dévorait… Nous avons fait l’amour sur un banc, dans un parc public, en pleine nuit. Ça avait été une expérience terriblement excitante, grisée comme je l’étais par l’alcool et par le risque qu’on nous surprenne. Mais ce n’est pas vraiment comparable… si ?

– Je crois que je comprends ce que tu veux dire.

Elle m’adresse un sourire complice.

– C’est ça que je trouve formidable à La Galerie, m’avoue-t-elle. Tu peux vivre librement tes envies, sans complexer ou sans te soucier de ce que les autres vont penser de toi. Avant, je me suis fait traiter de tous les noms, simplement parce que je suis une femme, que j’aime le sexe et que je ne le cache pas. Même mes ex-partenaires, aussi ouverts d’esprit qu’ils disaient être, finissaient toujours par se sentir effrayés, menacés dans leur ego, ou que sais-je. Beaucoup d’hommes disent vouloir une femme qui prend les devants et qui exprime ses envies au lit, mais dans la réalité, quand ils en rencontrent une, ils ne savent pas comment gérer.

Je regarde Olympia, si jeune et qui pourtant a déjà vécu tellement plus que moi. Ce morceau de philosophie qu’elle me partage, je ne m’y reconnais qu’en partie – je ne suis pas aussi libérée qu’elle semble l’être – mais je le comprends à cent pour cent. Ça ne fait pas disparaître mon anxiété par rapport à ma séance de samedi, mais ça a au moins le don de la calmer un peu.

– Beaucoup d’hommes sont comme ça… sauf Pablo, ajouté-je dans un sourire.

Elle joint ses deux mains devant elle. Son visage s’illumine.

– Sauf Pablo, confirme-t-elle, alanguie.

Je me mets à rire. Olympia me parle de son Pablo matin, midi et soir. Leur relation est peut-être atypique à beaucoup de niveaux, mais ce qui est sûr, c’est que même si elle adore son job d’hôtesse, elle n’en oubliera jamais son fiancé. Elle en est raide dingue.

– J’étais justement en train d’écouter sa dernière chanson, il me l’a envoyée tout à l’heure. Tu veux l’entendre ?

Curieuse, je décide d’accepter. Après tout, ça sera toujours mieux que de cogiter sur ce qui m’attend dans les prochains jours…

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