Nymphéa
Chapitre 53
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ROXANE
C’est impossible. Je dois rêver. La scène qui se déroule sous mes yeux est tout bonnement ridicule, digne du plus cliché des films d’action. Devant moi, deux types pointent leur arme sur Mya, terrorisée, tandis que je tiens moi-même en joue Mikheev.
Et pour en rajouter encore à cette image déjà surréaliste, il y a Tatiana.
Tatiana, la beauté froide, la mère en devenir, l’épouse bafouée. Elle ne cille même pas en enfonçant son canon dans le visage de son mari, qui tout à coup se montre beaucoup moins loquace.
– Tatiana ? Je peux savoir ce que tu fais ? finit-il par demander, stupéfait.
– C’est pourtant clair, non ? Je mets fin à ton règne tyrannique et je t’empêche de verser encore plus de sang que tu ne l’as déjà fait. Et vous là, les molosses, vous feriez mieux de baisser vos armes si vous ne voulez pas que je tire une balle dans le crâne de votre chef.
Les deux hommes observent à tour de rôle Tatiana et Alexeï, confus. Ce dernier, toujours parfaitement immobile et raide comme un piquet, hoche lentement la tête.
– Faites ce qu’elle dit.
Mya pleure toujours et, pendant une longue minute, ses sanglots sont le seul bruit qui résonne dans le grand entrepôt vide. Enfin, les types obtempèrent et baissent leur arme.
Je hoquette tandis que l’air emplit à nouveau mes poumons en voyant la fillette libérée de sa mortelle couronne de métal. À côté de moi, son père pousse un juron. Je me risque à jeter un coup d’œil. À demi prostré sur le sol, Matthieu garde sa tête entre ses mains tandis qu’Anton appuie son poing contre sa bouche, comme s’il voulait s’empêcher de crier, entouré par Hans et deux autres vigiles, sur le qui-vive.
– Maintenant, moya dorogaya, tu peux aller retrouver ton papa. Vas-y, je te promets que le jeu est presque terminé, dit Tatiana sans détourner le regard du profil de son mari.
Mya renifle et son hoquet se calme, elle est surprise par le ton doux de Tatiana. Son regard passe de cette dernière à son père, qui s’empresse d’essuyer ses yeux tout en l’encourageant.
– Tout va bien, ma puce. Tu peux venir me voir !
Après quelques secondes d’hésitation, elle esquisse un pas, puis un autre, avant de courir se jeter droit dans les bras ouverts de Matthieu. Il expire bruyamment. J’entends sa voix se briser tandis qu’il murmure à sa fille des mots que je ne comprends pas.
Je garde ma position, les deux mains sur le pistolet, incertaine de la conduite à adopter. La voix aigre de Mikheev interrompt mes pensées.
– Je ne sais pas à quoi tu joues, Tatiana, mais tu vas me le payer si tu n’arrêtes pas tout de suite. Ne crois pas que parce que tu portes mon enfant, je serai plus clément ou que j’éprouverai de la pitié au moment de te châtier comme tu le mérites.
– De la pitié ? répète-t-elle. En as-tu seulement fait preuve une fois dans ta vie ? Tu n’as jamais eu une once de clémence quand tu passais tes colères sur moi, Alexeï.
– Depuis que tu es enceinte, j’ai fait des efforts, tu ne peux pas le nier…
Elle l’interrompt une nouvelle fois en éclatant d’un rire qui me glace les sangs tout autant que ses paroles.
– Ah oui, depuis que je suis enceinte, tu as consenti à ne plus me frapper dans l’estomac, c’est vrai. Je devrais m’estimer chanceuse ! Je subis tes coups seulement sur tout le reste de mon corps, sans parler des brûlures, des insultes et des femmes dont tu profites juste sous mes yeux.
Les abominables vérités énoncées par son épouse ne semblent pas secouer Mikheev plus que cela. Il hausse les épaules avant de rétorquer d’un ton froid :
– Tu étais prévenue. Tu savais ce que c’était, de m’épouser. Et pourtant, tu as tout de même accepté.
– Comme si on pouvait te dire non, s’écrie-t-elle, sa voix partant dans les aigus pour la première fois.
Elle se reprend très vite et poursuit plus calmement :
– Mais tu as raison sur un point : je savais tout ça et j’ai préféré fermer les yeux, dans l’espoir égoïste qu’au moins, tu me laisserais tranquille. Je connaissais tes combines, tes menaces, ton sang-froid lorsqu’il s’agit d’éliminer ceux ou celles qui deviennent gênants… Et je t’ai laissé faire en toute connaissance de cause. Mais plus maintenant.
– Mon amour, écoute-moi, susurre Mikheev sur un ton doucereux.
Il esquisse un geste en sa direction, mais elle enfonce plus profondément l’extrémité de l’arme dans sa peau blafarde. En faisant cela, sa paume remonte sur son ventre rond, qu’elle effleure d’une caresse. Puis, sous nos yeux ébahis, elle crache avec dédain aux pieds de son mari qui se met à jurer.
– Tu as dépassé les bornes lorsque tu as enlevé cette enfant. Je ne te laisserai pas la chance de faire du mal à notre fille quand elle sera née.
– Espèce de petite salope, tu vas me le payer !
– Oh non mon amour, c’est toi qui vas payer pour tous tes crimes et tous tes vices. Tu vois ça ?
Elle soulève le col de sa robe, dévoilant une minuscule pastille noire collée sur son décolleté.
– Il s’agit d’un microphone. Un appareil de surveillance directement relié au récepteur d’une patrouille de police, installée à quelques mètres seulement de l’entrepôt. Tu commences à comprendre où je veux en venir ? J’ai déjà fait ma déposition au poste, mais au cas où tes aveux de meurtre ne seraient pas suffisants, j’ai également communiqué aux policiers l’adresse de tes box sécurisés, du moins, de ceux que je connais. À l’heure qu’il est, ils ont déjà sûrement saisi tous les téléphones qui servaient à faire le lien entre tes prostituées et les clients, et ils ont épluché les comptes pour découvrir en détail tes petits blanchiments d’argent. C’est fini.
Des officiers vêtus de gilets pare-balles, l’arme au poing, commencent à apparaître de part et d’autre de la salle, entrant depuis chaque ouverture. Tout comme mes amis à côté, je reste interdite, les bras ballants, tandis qu’ils rattrapent les hommes de Mikheev qui tentent de s’enfuir, paniqués. Pendant un instant, tout n’est que confusion. On m’attrape le bras, on me tire sur le côté, pourtant, je n’arrive pas à détacher mes yeux du visage livide de Mikheev. Tandis qu’il se fait passer les menottes aux poignets, il vocifère des mots en russe à celle que, il y a quelques heures encore, il considérait comme sa femme et son alliée.
Les vingt minutes qui suivent se déroulent comme dans un rêve. Je suis là et pourtant, pas vraiment. Je suis encore tellement sous le choc de ce revirement inattendu que tout me passe au-dessus, je suis comme dépossédée de mon corps, mon esprit flotte dans une sorte de brouillard. On me questionne, on me donne des informations sur la suite mais je ne suis capable que de réagir comme un automate. Maintenant que la pression est retombée, je me demande si je vais me sentir rassurée, heureuse, ou peut-être même si je vais me mettre à pleurer. En réalité, je me sens juste… vidée.
Ce n’est que lorsque je me rends compte que les policiers sont en train d’emmener Tatiana, que je me débarrasse du verre d’eau qu’on m’a apporté et me remets en mouvement.
– Attendez ! Je souhaiterais lui dire un mot, si possible.
Tatiana interroge du regard un officier qui hoche la tête, avant de nous laisser en tête à tête. Je passe ma paume sur mon front, un mal de crâne commence à poindre. Je regarde la femme que j’ai si vite jugée et qui vient de tout faire basculer.
– Je voulais seulement… Eh bien… Merci, en fait. Merci pour votre courage. Sans vous, il est certain que les choses se seraient beaucoup moins bien terminées.
– On peut dire que c’était mal parti, oui.
Un court instant, le visage de Tatiana s’éclaire et je la vois pour ce qu’elle est réellement. Une jeune femme, sûrement pas beaucoup plus âgée que moi, qui est allée visiter le bas-fond des Enfers et qui en est revenue. Pas indemne, sûrement recouverte de bien plus de cicatrices que celles que j’ai entrevues, mais vivante.
– Je n’étais pas au courant pour l’enlèvement de Mya avant que vous m’en parliez. Ça m’a mise hors de moi. Je m’en doutais déjà, mais lorsque j’ai demandé au médecin, il m’a confirmé que le bébé que j’attends est une fille. Lorsque j’en ai fait part à Alexeï, il m’a juré qu’elle ne manquerait de rien et qu’elle serait sous sa protection, comme ses autres enfants… Mais ça m’a frappée. Comment puis-je le croire ? Comment puis-je lui faire confiance ? Au fil de ces dernières années, j’ai vu ce dont il était capable. J’ai accepté d’être sa complice par peur, par couardise… Mais j’ai décidé de prendre mes responsabilités pour arrêter ses actes monstrueux. Pour ma fille… Et pour toutes les autres.
De nouveau, elle pose ses deux mains sur son ventre et le caresse avec tendresse. Mon estomac se serre. Bien qu’elle soit loin d’être innocente, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine compassion pour elle. Qui suis-je pour juger qu’elle ne mérite pas de seconde chance ? Quand on entre dans une spirale d’horreur et de violence, il ne doit pas être facile d’en sortir. Après tout, c’est la dure loi de la nature : dévorer ou être dévoré.
J’ai envie de croire qu’après toute sa succession de mauvais choix, dénoncer son mari aux autorités est le premier pas vers la rédemption.
– Qu’est-ce qui va vous arriver à présent ? Vous ne risquez pas des poursuites ?
– Je me suis arrangée pour couvrir mes arrières. J’ai négocié pour être protégée et obtenir un allégement des charges à mon encontre en échange de mon témoignage et de ma totale coopération. Avec les preuves matérielles que je leur ai fournies, je devrais être assez vite tirée d’affaire, même en passant devant un juge.
Un officier l’interpelle à ce moment-là. Après un bref échange, elle me fait signe et s’éloigne avec lui. Le cœur un peu plus léger, je retourne vers les Kabinsky. Anton m’adresse un sourire radieux tandis que Matthieu est assis sur une chaise, Mya sur les genoux. Cette dernière pousse des exclamations enthousiastes dès qu’elle me voit approcher.
– Roxane, on va aller manger des frites, puis une glace ! Tu vas venir avec nous ? Dis oui !
Je souris à mon tour, touchée par son innocence enfantine. Maintenant qu’elle est auprès de son père, elle semble aller nettement mieux. J’espère qu’elle ne gardera pas de séquelles de tout ce qui vient de se passer. À son âge, on se remet bien plus vite de ses blessures que lorsque l’on est adulte.
Face à mon silence prolongé, Matthieu toussote, gêné.
– Ma puce, je ne suis pas sûr que Roxane ait envie de venir avec nous. Elle doit sûrement être très fatiguée, il est tard.
Je l’interromps en posant délicatement mes doigts sur son bras. Comment lui avouer qu’au contraire, j’en rêve ? Lorsque père et fille me dévisagent de leurs prunelles noisette si semblables, c’est bien simple, je fonds.
– Non, j’en ai envie. En fait, je crois que c’est exactement ce dont j’ai besoin : une bonne frite et une glace. Et peut-être une croquette au fromage !
– Je vais partir avec Hans, nous allons repasser à La Galerie. J’ai promis à l’équipe de les tenir au courant. Mais je vous rejoins tout de suite après, d’accord ? ajoute Anton.
Je me joins à l’enthousiasme communicatif de Mya tandis que nous quittons l’entrepôt sordide. Alors que nous nous engouffrons dans notre voiture, je ne parviens pas à détacher mon regard de Matthieu.
Il est radieux. On dirait un autre homme, rien à voir avec la pâle copie que j’ai côtoyée ces derniers jours. Je ne peux même pas imaginer un tiers du soulagement qu’il doit ressentir en retrouvant son enfant après ce cauchemar.
Je détaille son profil parfait, son menton anguleux, son nez droit. Ses fins cheveux blonds qui retombent sur sa nuque, ce sourire si sincère qu’il adresse à sa fille.
Toute la tension que j’avais accumulée ces derniers jours s’évapore. Mes muscles se détendent enfin, mon corps se transforme en un grand marshmallow.
Je ne me souviens plus de la dernière fois que je me suis sentie si bien.
Le futur et son lot d’incertitudes ne me paraissent plus si menaçants.
Tout va bien. Tout est terminé.
Ou plutôt, tout va enfin pouvoir commencer.
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