Nymphéa
Chapitre 50
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MATTHIEU
Ces dernières années, j’en ai vécu, des moments difficiles. Le décès de ma mère, mon père qui nous a tourné le dos, la tentative de suicide de mon frère, mon divorce, mon addiction à la cocaïne… Combien de fois ai-je cru que ma vie était sur le point de s’effondrer, pour finalement réussir à m’en sortir ? De justesse, l’âme et parfois le corps cabossés, mais j’ai tout de même réussi à aller de l’avant.
Cette fois, c’est différent. Ça fait des jours que je tourne en rond, que je me démène sans résultat. Mya a disparu. Elle a été enlevée. Ils ont pris la chair de ma chair, mon bébé, ma fille unique. Et je sais déjà que si quelque chose lui arrive, je ne m’en remettrai pas. Je ne peux même pas y penser.
D’une main fébrile, je me sers un nouveau verre d’eau. Je viens de rentrer chez moi, déposé par Amar qui m’a accompagné à une réunion des Narcotiques anonymes. J’y suis allé tous les jours cette semaine. C’est paradoxal : me défoncer la tête n’a jamais semblé aussi tentant, et pourtant je n’en ai pas envie. Jamais je n’ai autant voulu garder la tête froide et être conscient de ce qui se passe. Si je me suis rendu à ces réunions, c’était pour m’occuper l’esprit. J’ai voulu aider Anton et nos agents de sécurité, mais on m’a renvoyé chez moi car, selon mon frère, je ne suis « pas en état ».
Conneries. C’est ce salopard de Mikheev qui ne sera plus en état de quoi que ce soit si jamais il touche à un seul cheveu de ma gamine.
Trois nuits que Mya n’est pas là. Trois nuits que je ne dors pas. Amar m’a filé des somnifères, mais je n’ai pas voulu en prendre. C’est stupide car j’ai besoin d’être en pleine possession de toutes mes facultés pour la rencontre de demain soir, mais je ne me sens pas en droit de me reposer. Ni de manger, ni de rire, ni de respirer en réalité. Mon souffle est parti en même temps que Mya, caché Dieu sait où. C’est ma punition pour avoir trop longtemps été un père médiocre. Un père même pas foutu de garder sa fille en sécurité !
D’un geste plein de rage, je balaie d’un coup de main ce qui se trouve sur la table. Le verre et la carafe d’eau explosent au sol en mille morceaux. Sans réfléchir, je me baisse pour les ramasser. Je me recule d’un coup : un éclat de verre a tailladé ma paume. Je regarde une goutte de sang qui roule jusqu’au parquet, comme hypnotisé.
Où est-elle ? Que fait-elle ? Est-ce qu’elle a peur ? Elle doit sans doute se demander où est passé son papa…
Je serre le poing et le sang s’étale sur mes doigts.
Juste au moment où je songe que je suis en train de devenir fou, la sonnette de l’entrée retentit. Je me dirige vers la porte comme un zombie, sans trop savoir ce que je fais.
– Oui ?
En passant ma tête par l’entrebâillement, je la vois. Roxane. Belle comme le jour. Belle comme une lumière au milieu de cette obscurité qui m’entoure. Nous ne sommes pas restés en tête à tête depuis le soir de l’enlèvement. Je n’étais pratiquement pas chez moi, et elle a décidé de retourner dormir dans la chambre d’amis que je lui avais initialement attribuée.
Ces derniers jours sont flous dans ma tête, la temporalité est distordue : j’ai l’impression que le temps a filé et en même temps qu’il s’est passé une éternité depuis notre dernière nuit ensemble. En la voyant devant moi, je m’aperçois du point auquel elle m’a manqué.
– Salut… C’est moi. Enfin, comme tu le vois…
En se rendant compte de l’absurdité de sa phrase, Roxane affiche un sourire gêné.
– Je vois ça, répliqué-je d’une voix rauque.
J’ouvre la bouche pour lui signifier d’entrer, mais elle me fait signe de me taire en levant le doigt.
– Je vais parler en premier, si tu veux bien. J’imagine que je suis la dernière personne que tu as envie de voir, mais si tu m’accordes cinq minutes, j’aimerais te dire quelques mots. Si après ça tu veux que je parte, je le ferai.
Je la regarde, sans trop comprendre ce qu’elle raconte. Elle enfouit son visage dans ses mains un bref instant avant de redresser la tête et de me regarder droit dans les yeux.
– Je suis désolée. Je suis tellement désolée, Matthieu ! Tout ça, c’est ma faute. Si j’avais été plus prudente, moins naïve, Mya serait encore avec nous, enfin, avec toi, et rien de tout ça ne serait arrivé ! Anton et toi ne devriez pas vendre La Galerie, cette entreprise que vous avez bâtie ensemble. Tu m’as demandé de garder ta fille quelques heures, et même ça, j’ai réussi à le foirer ! Juste quand les choses commençaient à aller bien entre nous. Je foire toujours tout, de toute façon…
– Roxane, dis-je d’une voix rauque.
– S’il te plaît, laisse-moi finir. Je veux être honnête, je te dois au moins ça après le bordel que j’ai foutu dans ta vie. J’ai voulu aider et encore une fois, tout est allé de travers. Je suis allée voir Manuela, la sœur de Joconde, pour lui demander de témoigner, mais la femme de Mikheev était là. Non seulement elle nous a empêchés de la voir, mais en plus, elle a déjà dû tout raconter à son mari. Qui sait ce qu’il est encore en train de manigancer pour nous pourrir la vie ! Je te jure que je croyais bien faire.
J’entends les mots qui sortent de sa bouche, mais elle va si vite que je ne suis pas sûr de tout comprendre. À l’évocation de Mikheev, mes muscles se crispent.
– Tu m’as beaucoup aidée à gérer la mort d’Olympia et je voulais être là pour toi à mon tour. Ces derniers jours passés ensemble, je me suis sentie si bien, j’ai cru… J’ai cru que quelque chose était peut-être possible entre nous. Maintenant, j’ai tout gâché. Tu dois me détester, je ne t’en blâme pas. Mais sache que moi, je tiens à toi. Énormément. Et si jamais tu voulais encore de moi, je ne serais pas loin, achève-t-elle, les larmes aux yeux.
Son laïus s’interrompt aussi vite qu’il a commencé. Je reste planté là, les bras ballants, plein de toutes ces émotions qui me bouffent de l’intérieur. Ce n’est pas elle qui est à l’origine du kidnapping de Mya. Ils l’ont endormie, elle a eu de la chance. Ils auraient pu faire bien pire. Mon estomac se tord à cette idée.
Je la plaque contre mon torse et enfouis mon nez dans ses cheveux. J’inspire son odeur sucrée comme si elle avait un pouvoir apaisant. Soudain, je comprends pourquoi je n’ai pas eu envie de me faire un rail quand tout est allé en empirant.
C’est elle, ma nouvelle came. La serrer contre moi, si douce et si forte à la fois… C’est comme si je remontais à la surface prendre une bouffée d’oxygène après des jours et des jours à me noyer.
– Reste, s’il te plaît.
Elle relève son visage vers moi, et je m’aperçois qu’elle pleure. Moi aussi, d’ailleurs.
– Alors, tu ne me détestes pas ? demande-t-elle d’une toute petite voix.
Je secoue la tête.
– Non. Loin de là, même.
Je mets ma main sur sa joue.
– Ce n’est pas ta faute, poursuit-il. Tu t’es fait agresser, jamais je ne pourrais t’en vouloir pour ça. C’est moi qui aurais dû être là pour vous protéger, ma fille et toi. Tu sais, Roxane, ma vie était un énorme foutoir bien avant que tu n’en fasses partie. S’il faut rejeter la faute sur quelqu’un, c’est sur moi, personne d’autre.
Je me perds dans les grands yeux bleus de Roxane et je me souviens qu’il y a quelques jours à peine, tout était différent. J’en étais venu à croire que le bonheur m’était de nouveau accessible. Elle tend les bras pour glisser ses doigts entre les miens, ce qui m’arrache une grimace. Elle remarque alors ma blessure et ouvre de grands yeux.
– Comment tu t’es fait ça ?
– Mon verre m’a glissé des mains.
En voyant mon expression, elle comprend que c’est faux, mais elle s’abstient de tout commentaire.
– Viens, il faut nettoyer la plaie.
Je vais chercher ma trousse de premiers secours et nous nous installons dans la cuisine. Lorsque Roxane appuie la compresse imbibée de produit sur ma paume, je grimace. Curieusement, la douleur sur ma chair à vif m’apporte un certain réconfort. C’est comme si, l’espace d’un instant, elle me permettait d’alléger celle de mon âme.
– Je n’arrive pas à croire que ça va vraiment se terminer comme ça. Que La Galerie va appartenir à Mikheev, dit Roxane en face de moi, en attrapant les pansements.
– Anton garde espoir, mais je ne vais pas te mentir, ça s’annonce mal. Même si ses méthodes t’ont parfois fait douter, la protection des salariés est un des points qui le préoccupent le plus. D’ailleurs, Hans est déjà venu nous parler de votre initiative concernant Manuela, il n’a pas du tout apprécié.
Je ne peux pas dire que ça m’étonne.
– À quel point est-il en colère ?
– Au début, beaucoup. Mais je l’ai calmé en lui disant que si Manuela et Hans ont accepté de te suivre, c’est que ça n’était pas une idée si folle que ça.
Elle fait la moue et je vois dans son regard qu’elle n’aime pas mon raisonnement.
– Je dois comprendre que vous avez plus confiance en eux qu’en moi ?
Pour la première fois depuis ce qui me semble être une éternité, un sourire naît sur mon visage.
– Ce n’est pas la même chose. Pour ma part, j’ai confiance en toi, mais je connais Hans depuis longtemps. Je sais comment il réfléchit, contrairement à toi.
– Et moi, tu ne le sais pas ? Tu parles, s’exclame-t-elle. Je suis aussi transparente qu’un livre ouvert… Ou un truc du genre.
– Tu plaisantes ? Depuis que je te connais, pas une seule fois je n’ai réussi à comprendre ce que tu avais en tête. Chaque fois que j’étais persuadé de savoir comment tu allais réagir, tu n’as fait que me surprendre. C’est ce qui m’a plu chez toi, je crois. Tes mille et une facettes.
J’observe avec un plaisir non dissimulé les joues de Roxane qui virent au cramoisi. J’adore qu’elle soit si facilement affectée par mes paroles. Elle a le même effet sur moi, même si elle ne s’en rend pas compte.
– Tu veux qu’on en parle, des mille et une facettes, Kabinsky ? Au début, tu changeais de personnalité si souvent que je me suis demandé si tu n’étais pas cinglé.
Un petit rire m’échappe, et ça me fait un bien fou. D’être là, avec elle, de nous taquiner comme si tout était normal. Elle a ce don de me faire oublier mes craintes et mes angoisses pour me concentrer sur le moment présent.
– Désolé pour ça. J’admets que mes attitudes à ton égard ont peut-être été un peu confuses, mais qu’est-ce que je peux dire ? Tu me rendais fou ! C’est toujours le cas, d’ailleurs. Mais plus tout à fait de la même façon… Enfin, pas que.
Nos regards se harponnent, l’atmosphère autour de nous change. Je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu s’imaginer que je la détestais. Loin de là. Mes sentiments à son égard sont de plus en plus forts, et dans d’autres circonstances, ça m’aurait fait peur. Aujourd’hui, il y a bien assez de choses qui me terrifient et l’idée de faire de ses bras mon refuge n’en fait plus partie.
Tout à coup, je ressens le désir brûlant de la sentir contre moi. Ma main valide sur sa nuque, je me redresse pour venir frôler ses lèvres des miennes. Notre baiser est beaucoup plus doux que tous ceux que nous avons échangés jusque-là.
Je fais courir mes doigts sur son cou. Sa peau chaude et douce ravive en moi des envies auxquelles je ne peux pas succomber. Pas maintenant, alors que la vie de Mya est en danger.
Je repousse gentiment ses doigts qui se faufilent sous mon tee-shirt.
– Roxane, j’ai toujours envie de toi, mais ce soir… Je ne peux pas, tu comprends ?
Elle se redresse, l’air confuse.
– Bien sûr, à quoi est-ce que je pensais ! Ta fille a été enlevée, et moi je te saute dessus. Oh mon Dieu, je suis désolée Matthieu. Évidemment que tu n’as pas la tête à ça ! Excuse-moi.
– Eh, eh, calme-toi, dis-je en posant mon front contre le sien. Tu n’as rien fait de mal. Et on devrait peut-être arrêter de s’excuser, tu ne crois pas ?
Elle hoche la tête, puis se mord la lèvre inférieure.
– Est-ce que tu peux rester avec moi cette nuit ? Ta présence m’aide à mieux supporter tout ça.
Les mots sont sortis tout seuls. C’est plus fort que moi, j’ai besoin de la toucher, de sentir sa présence. Demain, les dés seront jetés, notre sort à tous sera scellé entre les mains d’Alexeï Mikheev. Mais ce soir, il nous appartient à nous et à personne d’autre.
Elle acquiesce sans rien dire. Je l’entraîne avec moi dans ma chambre plongée dans une semi-obscurité. Tant mieux : une migraine commence à poindre et je me sens tout à coup très, très las. Tout habillés, nous nous allongeons sur le lit et Roxane se met dos à moi. Je l’entoure de mes bras et pose mon menton sur son épaule. Lorsqu’elle me demande d’une voix timide si elle peut venir au rendez-vous avec Mikheev, je n’ai pas la force de refuser. J’ai besoin qu’elle soit là pour m’éviter de disjoncter, et sa présence rassurera Mya.
Je soupire. La douceur de son cou sur lequel je fais courir mes lèvres m’enivre, tout comme son parfum : ce mélange de fleurs et d’amande douce qui lui est si propre. La torpeur m’envahit et, pour la première fois en soixante-douze heures, j’envisage de dormir plus d’une heure.
Un dernier aperçu du paradis avant de me rendre tout droit en enfer. Ce n’est pas du sexe, mais c’est tout aussi bon, si ce n’est meilleur.
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