Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 42 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 42

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ROXANE

– Tu es sûr que c’est là ? insisté-je, nerveuse.

De son ton bourru, Hans me rétorque :

– Oui, j’en suis sûr. C’est ici qu’Anton m’a demandé de faire livrer la gerbe de fleurs. Il me fait confiance, Anton…

Tandis qu’il se gare, j’observe ses traits tirés, son air inquiet. Même si j’ai réussi à le convaincre de venir avec moi à l’enterrement d’Olympia, je vois qu’il se sent coupable de trahir ainsi la confiance de son patron.

– C’est d’Olympia qu’il s’agit.

Il hoche la tête. Je n’ai pas besoin d’en dire plus. S’il est là, c’est qu’Olympia comptait énormément pour lui, comme pour moi. Il n’était pas seulement son chauffeur et l’homme qui veillait à sa sécurité. Avec le temps, ils ont créé des liens d’amitié solides et son absence lui pèse comme à moi.

Cinq jours ont passé depuis la découverte de son corps. Cinq jours où je n’ai pas réussi à mettre le pied dans mon ancienne chambre. Je me suis contentée de séjourner à l’hôtel, profitant des visites régulières de Matthieu et, parfois, des autres membres de l’équipe et d’Anton, qui vient vérifier qu’on a tout ce qu’il nous faut.

Tout oublier dans les bras de Kabinsky a été facile, mais je me rends compte que ça ne pourra pas durer éternellement. Bientôt, il va falloir reprendre du service, recevoir des clients et surtout avancer sur ce qui est désormais devenu mon objectif principal : faire arrêter Alexeï Mikheev.

Mais aujourd’hui encore, je m’accorde un dernier instant de calme. Encore quelques heures où je vais laisser libre cours à ma douleur, pleurer mon amie disparue. Demain, je me remets au travail. Il le faut, sinon je vais devenir dingue.

Nous arrivons au lieu dédié à la cérémonie et apercevons, à quelques mètres de nous, une dizaine de personnes habillées en noir. Elles sont recueillies autour d’un homme à la tenue facilement reconnaissable : un prêtre. Ça m’étonne jusqu’à ce que je me rappelle qu’Olympia venait d’une famille très catholique.

La tristesse m’envahit en voyant un couple d’âge moyen qui se serre l’un contre l’autre autour du cercueil. La femme a les cheveux d’un roux flamboyant. Les parents d’Olympia. Mes yeux se mettent à piquer en songeant que, malgré tous leurs désaccords, ils sont présents.

– Oh.

Hans se paralyse sur place, et voyant ce qui a attiré son attention, j’en fais autant. Posée sur un chevalet, il y a une grande photographie d’Olympia en couleurs. Ses cheveux sont plus courts, son teint, plus juvénile. Elle est au naturel, sans aucun maquillage, aucun artifice. Sa peau laiteuse parsemée de taches de rousseur met en exergue la lueur de malice qui brille dans ses grands yeux émeraude, si pleins de joie.

Oh, Olympia.

J’ai l’impression qu’une main glacée vient m’enserrer les entrailles. Tout compte fait, je me demande si c’est une bonne idée d’être là. Hans vient naturellement serrer ma main, et je m’accroche à lui comme à une bouée salvatrice.

– On va rester ici, dans notre coin, d’accord ? Et on ira lui rendre hommage une fois que la cérémonie sera terminée.

Je hoche la tête tout en enfilant mes lunettes de soleil. Je ne sais pas si c’était le souhait de la famille ou l’idée d’Anton, mais les funérailles ont lieu en plein air, dans un petit cimetière à l’est de Bruxelles. Comme nous sommes restés à distance, nous n’entendons pas distinctement les paroles du prêtre. Ce n’est pas plus mal. Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter d’entendre ses grands discours sur ma collègue et amie. Quant à ses parents, depuis combien de temps ne la côtoient-ils pas ? Comment peuvent-ils prétendre la connaître vraiment, alors qu’ils l’ont rejetée quand elle était à peine majeure ?

Mon chagrin me pèse. La sueur commence à perler sur ma nuque. En ce milieu d’après-midi, la chaleur est écrasante. Le soleil brille haut dans le ciel, comme un pied de nez à la convenance établie. Comme s’il était à l’image du caractère d’Olympia. Chaleureux, réconfortant, plein de joie.

Comme une ode cruelle à la vie dans cette journée dédiée à sa mort.

Des larmes silencieuses dégringolent sur mes joues. La douleur que j’ai essayé de refréner ces derniers jours m’assaille, plus vive que jamais. Je ne tourne pas le regard vers Hans, mais, à en juger par les soubresauts de son corps qui se répercutent jusque dans ma main qu’il étreint, il n’est pas dans un meilleur état que moi.

Comme convenu, nous attendons la toute fin des discours et la dispersion du convoi pour nous approcher. Le cercueil a été mis en terre, il n’est pas encore recouvert. Après un dernier regard humide au portrait, je jette une fleur dans le trou fraîchement creusé.

Un coquelicot. Sa fleur préférée.

Je me recueille sur la tombe de celle qui fut mon amie dès le premier jour, envers et contre tous. Envers et contre moi. Qu’est-ce que je peux être stupide, parfois.

Jamais plus je n’entendrai son rire chantant. Jamais plus elle ne me racontera ses histoires rocambolesques avec ses clients. Jamais plus je ne me confierai à elle.

– On s’attend à la voiture, susurré-je.

Submergée par une épaisse montée d’angoisse, je fais signe à Hans qui sanglote à côté de moi. Je m’éloigne en direction de la sortie, tremblante et transpirante comme si j’avais de la fièvre.

Je suis désolée Olympia, mais c’en est trop pour moi. Tu es à peine partie que tu me manques déjà.

Alors que je me retourne pour jeter un dernier coup d’œil à la scène, je remarque une silhouette sous un platane, à quelques pas de Hans et de la tombe fraîchement creusée. Un homme, assez jeune à en juger par les traits lisses de son visage que j’arrive à apercevoir. Il est vêtu tout en noir, lui aussi, et, un mouchoir à la main, il semble attendre que Hans lui libère la place. Ses cheveux noirs lui arrivent juste au-dessus des épaules.

J’écarquille les yeux. Je ne l’ai vu qu’en photo, mais le téléphone d’Olympia était suffisamment rempli de son image pour qu’aucun doute ne soit permis sur son identité. Le cœur animé d’une fureur nouvelle, je contourne le petit chemin qui traverse le cimetière pour arriver à ses côtés sans qu’il m’aperçoive.

– Pablo ?

Le jeune homme, occupé à se ronger l’ongle du pouce, sursaute violemment et visse son regard apeuré au mien.

– Je suis désolé, vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre.

Je le vois hésiter, puis il amorce un geste pour partir. Je le retiens par le bras.

– Attends ! S’il te plaît. Je suis Nymphéa.

À ces mots, il s’arrête, hésitant. Il passe sa paume sur son visage, l’air complètement perdu.

– Nymphéa, je suis désolé, murmure-t-il. Si quelqu’un apprend que je suis ici… Mais je ne pouvais pas, tu comprends… Oh mon Dieu, elle me manque tellement !

Ses traits se décomposent sous mes yeux. J’aimerais savoir quoi faire, quoi lui dire pour le réconforter, mais le temps presse.

– Elle me manque à moi aussi, Pablo. Ce qui lui est arrivé est horrible et tellement, tellement injuste. C’est pour ça qu’on a besoin de toi. S’il te plaît, si tu sais quelque chose, tu dois le dire.

Pablo ferme les paupières un instant, et lorsqu’il les rouvre, elles sont humides de larmes.

– Je ne peux pas. On m’a prévenu : si jamais je me hasarde à dire quoi que ce soit aux autorités, je subirai le même sort qu’elle, s’étrangle-t-il.

– Je ne suis pas la police. Tu peux me parler.

Il fixe un point au-dessus de moi, l’air absent. Seulement alors, je remarque les cernes sous ses yeux et la pâleur presque maladive de son visage. Il n’a pas l’air en très grande forme, lui non plus.

– Est-ce qu’ils t’ont menacé ? Que t’ont-ils dit ? insisté-je.

Pablo porte ses mains à sa tête, puis se met à marcher en rond devant moi. Finalement, il lâche :

– Ils étaient deux, grands, costauds, style armoire à glace. Je ne les avais jamais vus avant. Ils ont débarqué comme des furies dans mon studio, ils ont tout retourné. Ils m’ont dit que je ne devais plus m’approcher d’Olympia, que je ne devais plus jamais la voir, sous peine de représailles.

En disant cela, il se masse machinalement l’estomac. J’imagine sans peine que ces sales types n’ont pas dû y aller de main morte pour faire passer leur message.

– Au début, j’ai cru qu’il s’agissait de clients jaloux ou quelque chose comme ça. J’ai essayé d’appeler Olympia, mais ça sonnait dans le vide. Je n’osais pas passer à l’appartement de peur de les recroiser. Puis, le lendemain, quand j’ai vu les actualités… J’ai compris.

Son ton solennel me donne la chair de poule. J’ai beau avoir essayé de ne pas lire les informations, il a été difficile de passer à côté de la nouvelle de la mort d’Olympia. L’affaire a été relayée par toute la presse locale, La Gazette libre en tête. Par je ne sais quel miracle, les Kabinsky ont réussi à éviter que La Galerie ne soit citée. Dans les journaux, il était seulement question du suicide sordide d’une jeune femme dans la maison où elle vivait en colocation.

– Et ensuite ? insisté-je en reportant mon attention sur Pablo. Tu les as revus ?

Il secoue la tête. Lorsqu’il reprend, il parle si bas que je dois m’approcher pour tout comprendre.

– Non, mais le lendemain, j’ai reçu une enveloppe sans nom d’expéditeur. Elle contenait un tas de billets et un mot. Je l’ai immédiatement brûlée comme il m’était indiqué de le faire, mais en gros, ça disait : pars, loin, et ne reviens jamais. Il était aussi précisé que j’étais sous surveillance et que si l’idée me venait d’aller voir la police, ils me feraient la peau.

Il prend une profonde inspiration tandis que des petites larmes brillent encore au coin de ses yeux légèrement en amande.

– J’étais effrayé, je n’ai pas réfléchi. Olympia était tout pour moi, tout, tu comprends ? Je ne sais pas ce que je vais faire maintenant. Je n’ai plus personne. Elle était mon âme sœur, celle avec qui je devais passer ma vie…

Pablo déglutit tandis que ses paroles se perdent dans un souffle. Les traits de son visage sont tirés comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs jours, ses yeux me renvoient des émotions confuses.

Peur. Angoisse. Culpabilité.

À peu près le même cocktail explosif qu’on doit lire dans les miens.

La pitié m’envahit en le regardant. Si jeune, si fragile. Ce n’est qu’un gamin ! Tout comme Olympia. Un gamin esseulé et perdu, à qui la vie n’a jamais fait de cadeaux, et qui une fois encore vient de se prendre un uppercut en pleine tronche.

Je me force pour le regarder bien en face et lui dire d’une voix bienveillante :

– Pars, Pablo. Prends cet argent et achète-toi un billet pour le Costa Rica, comme vous l’aviez planifié toi et Olympia. Fais-le pour elle, c’est ce qu’elle aurait voulu. Tu n’as pas à t’en vouloir de sauver ta vie, n’importe qui en ferait autant vu les circonstances.

Pablo ouvre la bouche et me dévisage, aussi stupéfait que reconnaissant. C’est comme s’il avait besoin que quelqu’un lui donne l’autorisation de continuer, d’aller de l’avant. Et pour elle, je me devais de le faire. Il me remercie, prêt à partir, mais avant qu’il tourne les talons, j’ajoute :

– Juste, avant que tu partes, dis-moi… As-tu noté un détail, un signe distinctif, n’importe quoi qui me permettrait d’identifier les salopards qui ont fait ça à Olympia ?

Il semble réfléchir une seconde avant de tourner la tête de droite à gauche d’un air navré.

– Rien qui me vienne à l’esprit, je suis désolé. Je te l’ai dit, ils étaient tous les deux assez grands, la quarantaine je dirais, l’un plus gros que l’autre… Ils parlaient avec un fort accent aussi.

Mon estomac fait un salto arrière.

– Quel genre d’accent ?

– Assez fort, avec des R roulés, du genre pays de l’Est.

– Russe ?

– Oui, je crois ! Ça ressemblait bien à l’accent russe, quand j’y pense.

Pablo continue à me parler mais je n’écoute plus. La seule chose qui compte, c’est de trouver le moyen de faire payer Mikheev pour l’assassinat de mon amie.

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