Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 11 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 11

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ROXANE

Trois coups frappés à la porte me tirent de mes pensées.

– Puis-je entrer ?

Je réponds par la positive et Anton pénètre dans la pièce, un grand sourire aux lèvres. Matthieu a dû l’informer de sa décision. Est-ce qu’il lui a également parlé de ce qui s’est passé entre nous dans le silence de sa petite galerie privée ? J’en doute.

– Prête pour la suite ?

Je hausse un sourcil, incertaine.

– De quoi s’agit-il ?

Je prie en mon for intérieur pour qu’il n’y ait pas un autre rite initiatique tordu à passer, ni aucun autre mec psychorigide à séduire. J’ai assez donné !

– Ne t’inquiète pas, on va juste discuter.

Anton me sourit mais je n’arrive pas à me détendre. Mes épaules sont nouées et une angoisse latente est revenue se nicher dans le creux de mon estomac. Les frères Kabinsky n’arrêtent pas de souffler le chaud et le froid, ça m’embrouille. Je ne sais plus comment je dois me comporter.

Il s’avance en direction de l’immense triptyque qui recouvre un pan entier du mur et glisse sa main derrière le premier tableau. Un déclic se fait entendre. Sous mes yeux ébahis, la paroi se met à pivoter, laissant entrevoir une petite porte. Je passe ma main sur la peinture, incrédule. Moi qui pensais que ce genre de subterfuge n’existait que dans les films… Le patron du Millésime se tourne vers moi avant de s’engouffrer dans l’ouverture :

– Je te laisse me suivre ?

Je me baisse légèrement pour traverser un couloir tout en pierre plongé dans la semi-obscurité. Je réfléchis à toute vitesse. C’est quoi cet endroit, un donjon ? Si son entrée est aussi bien camouflée, les activités qui s’y déroulent ne peuvent être qu’illégales.

Après quelques mètres, nous débouchons sur une grande salle circulaire agrémentée par une multitude de portes closes de couleurs différentes. Aux quatre coins, des canapés en velours sont recouverts de coussins et des tableaux sont accrochés aux murs sans fenêtres. Alors que je m’efforce d’imprimer dans mon cerveau chaque détail de ce que je vois, un raclement de gorge me fait sursauter.

– Bonjour, monsieur. Je ne savais pas que vous aviez prévu de passer aujourd’hui.

L’homme qui a parlé possède un fort accent. Il est collé contre le mur, droit comme un piquet. En posant les yeux sur lui, je me demande comment j’ai pu ne pas le remarquer sur-le-champ. Ce type est une véritable armoire ! Il doit mesurer au moins un mètre quatre-vingt-dix, et ses bras… S’il le voulait, il pourrait m’écraser comme une mouche. Son regard bleu acier me transperce et je ne peux m’empêcher de baisser la tête, intimidée.

– Bonjour Hans ! s’exclame Anton. En effet, ce n’était pas prévu dans le planning. Mais je suis ici pour affaires. Entre Roxane, je t’en prie, et assieds-toi.

Il m’indique d’un geste la première porte à notre droite. Des éclats de voix étouffés me parviennent et je comprends alors que les autres pièces sont occupées. Le cœur battant à tout-va, je débarque dans une copie conforme du bureau d’Anton au Millésime. En y regardant de plus près, je me rends néanmoins compte que la décoration de celui-ci est beaucoup plus impersonnelle. Il n’y a aucune photo accrochée au mur. Seulement des tableaux.

Tandis que je prends place, les toiles devant moi attirent mon attention. L’artiste ne s’est pas foulé, elles sont entièrement peintes en une seule couleur, certes nuancée. Du bleu, du jaune, du vert… C’est un véritable arc-en-ciel là-dedans. S’asseyant à son tour, Anton ouvre grand les bras et déclare d’un ton solennel :

– Bienvenue à La Galerie, ma chère Roxane. Si tu es ici aujourd’hui, c’est que tu aspires à autre chose que la triste routine. Tu as envie de repousser les limites du plaisir, d’en découvrir plus sur toi-même et de donner de nouvelles perspectives à ton quotidien.

Je ne peux retenir un haussement de sourcil nerveux. Rien que ça ! Anton Kabinsky ne serait-il pas un peu mégalomane ? Il m’observe un instant par-dessus ses fines lunettes en écaille.

– Lors de notre première rencontre, je t’ai dit que j’étais homme à me fier à mon intuition. Eh bien, je pense que cette fois encore, elle ne m’a pas trompé : nos chemins étaient voués à se croiser pour que tu arrives ici.

– Et c’est quoi ici, au juste ? questionné-je en tordant mes mains sous la table.

Il se lève de sa chaise et commence à arpenter la salle. Il repasse plusieurs fois devant moi sans rien dire, avant de reprendre la parole d’une voix douce :

– Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est qu’avant tout, La Galerie est un concept. Nous ne sommes pas un établissement classique. Ce qui se passe entre nos murs n’a rien d’une banale prestation érotique rémunérée. Ce que nos hôtes et hôtesses vendent, ici, c’est du rêve. Du fantasme. Du désir, sublimé au rang d’art.

Il passe machinalement une main dans ses cheveux, semant le désordre dans sa coupe si nette. Il répète ce geste, comme pris d’un tic.

– Es-tu familière avec le concept de geisha au Japon ? poursuit-il. À l’origine c’étaient des danseuses, des personnages de scène, destinées à divertir les nobles et les guerriers. Les hommes les plus puissants et les plus riches recherchaient leur compagnie. Elles travaillaient dur pour atteindre la perfection, dans le domaine intellectuel comme physique.

Il s’arrête pour se pencher vers moi, comme s’il s’apprêtait à me partager un secret.

– C’est en partant de cette idée que j’ai créé le principe de La Galerie, et ensuite, des chambres.

À cette évocation, je retiens ma respiration.

– Comme la Chambre rouge ?

– Exactement ! Les chambres sont au nombre de sept. Huit, si on compte la Chambre blanche que nous venons de passer. Mais ce n’est qu’un lieu de passage afin d’accéder aux autres niveaux. Le principe est simple : à chaque chambre correspond son plaisir. Des envies les plus coquines aux fétichismes les plus inavouables, tu trouveras ton bonheur ici.

Il a prononcé ces derniers mots dans un souffle, presque avec tendresse, en me fixant droit dans les yeux pour guetter ma réaction. Je me mords la lèvre pour masquer le trouble qui m’envahit à nouveau à ces paroles. Pourquoi ces Kabinsky ont-ils autant d’effet sur moi ? Je détourne le regard, embarrassée, et prends une profonde inspiration pour calmer les battements effrénés de mon cœur.

– Et vos employés travaillent dans ces pièces, c’est ça ?

– Nous fonctionnons avec un système pyramidal. Nos hôtesses, ou nos hôtes, peuvent décider des niveaux auxquels ils souhaitent s’arrêter. Toute nouvelle recrue chez nous se voit d’office affectée aux trois premières chambres : la Chambre jaune, la pièce qui laisse libre cours au voyeurisme. La Chambre orange, pour l’échangisme. Et enfin la Chambre verte, pour les pratiques homosexuelles. Beaucoup de nos clients hauts placés n’ont pas la possibilité d’assumer leurs désirs au quotidien. Nous sommes là pour y remédier, ajoute-t-il.

Il marque une pause. Voyant que je reste muette de stupeur, d’effroi, mais aussi un peu d’excitation, il faut l’admettre, il ajoute :

– Une fois ces premiers niveaux passés, on accède à la Chambre bleue, pour les adeptes de triolisme.

Je ne peux m’empêcher de le considérer à présent avec des yeux ronds. Il me sourit avec calme, comme s’il venait de m’annoncer qu’il vendait des cannes à pêche et non des prestations sexuelles à partenaires multiples. Je frotte mes paumes moites contre mon jean, essayant de garder mon sang-froid.

– Triolisme ? C’est-à-dire, des trucs à plusieurs ? bafouillé-je.

– En fait, la Chambre bleue est réservée aux expériences à trois. Pour des parties en plus grand nombre, on grimpe à l’échelon au-dessus, à la violette, aussi appelée « Chambre de Bacchus ». C’est là qu’ont lieu les orgies et les fêtes les plus mémorables, lance-t-il en m’adressant un clin d’œil complice.

Cette fois, je ne parviens plus à masquer mon agitation et me lève à mon tour pour marcher autour du bureau. Je n’arrive pas à croire ce que je viens d’entendre. Triolisme ? Orgies ?

Oh Seigneur… à quelles perversions s’adonnent donc les Kabinsky ? J’ai beau être ouverte d’esprit, ça fait beaucoup trop d’informations d’un coup.

Je déglutis, avant de demander d’une voix rauque :

– Quels sont les deux derniers niveaux ?

– Il y a la Chambre noire, pour toutes les pratiques BDSM. Bondage, domination, sadisme et masochisme. Tout ce qui inclut des rapports de soumission et de punition, en restant dans le respect de chacun et de ses limites, bien sûr.

Je hoche la tête, un rictus narquois sur les lèvres. Bien sûr, au point où on en est, il ne manquait plus que le sadisme et la punition à la liste ! L’idée m’effleure que Matthieu pourrait avoir des tendances sadiques… Cela expliquerait bien des choses.

Je retourne m’asseoir, peinant à croire tout ce que j’entends, ne sachant pas quelle attitude adopter. Je commence même à me demander si tout ceci est réel.

– Et la dernière, la Chambre rouge, conclut Anton. Réservée à nos membres premium, triés sur le volet. Cette chambre n’est pas ouverte à tous nos employés. Pour y accéder, il faut déjà avoir fait ses preuves dans les niveaux en dessous et comme tu t’en doutes, le chemin est long. Mais une fois au sommet, il n’y a rien de comparable. C’est le lieu où tous les fantasmes prennent vie. Où tes moindres désirs deviennent possibles.

Ses lèvres pleines s’étirent en un sourire. Le silence qui retombe entre nous m’écrase comme une chape de plomb, ma jambe est prise d’un tic nerveux. Il m’est impossible de nier plus longtemps l’évidence : Anton Kabinsky est complètement fou.

– Je sais que ça fait beaucoup à encaisser, mais n’aie crainte : si tu rejoins La Galerie, tu ne seras pas lâchée au beau milieu des chambres dès le premier jour. À la manière des geishas, nous allons t’aider à polir tes talents, à te hisser à ce rang d’excellence que nous garantissons à tous nos clients. C’est pour ça que dans un premier temps, tu devras accepter d’aller vivre dans un de nos appartements et suivre notre programme de formation. Bien sûr, le loyer ainsi que toutes tes dépenses basiques – nourriture, vêtements de travail… – sont à notre charge.

Ma bouche s’ouvre et se referme sans qu’aucun son en sorte. Ai-je bien entendu ? Mon loyer sera pris en charge ? Je pourrais déménager de mon trou à rats ? Ce qui est certain, c’est que quoi que l’on me propose, ça ne peut pas être pire que mon studio actuel. Anton interprète mal ma réaction puisqu’il m’adresse un sourire d’excuse.

– Je suis désolé, c’est une mesure que nous avons jugée nécessaire à la fois pour accompagner nos nouvelles recrues et pour nous assurer une certaine discrétion de leur part. Mais une fois les six mois d’essai écoulés, tu pourras choisir de partir si tu le souhaites.

Il s’empare de plusieurs feuillets imprimés qu’il me tend.

– Tout est noté en détail dans le contrat. Je te laisse un moment pour le lire avec attention et me dire ce que tu en penses. Tu y trouveras aussi le règlement intérieur des chambres, ainsi que notre politique interne concernant les pratiques interdites, ou les limites à ne pas dépasser pour le client comme pour l’hôtesse. Nous souhaitons que les chambres offrent la meilleure expérience possible, pour toutes les parties concernées, sois-en sûre. Jamais nous ne tolérerons que nos hôtesses subissent des pratiques contre leur gré.

J’observe son visage qui devient fermé, sérieux. D’instinct, je baisse les yeux sur les papiers entre mes mains sans vraiment réussir à les lire. Mon cerveau carbure à toute vitesse. Pour la deuxième fois, Anton m’assure être à cheval sur la sécurité et le respect des règles dans l’un de ses établissements. Pourtant, si Mikheev est mêlé de près ou de loin aux affaires de La Galerie, je doute que tout soit aussi idyllique que ce qu’il veut me faire croire.

Je décide de me pencher sur le contrat que j’ouvre sur une page au hasard. Mon regard se pose sur les premiers paragraphes. Je découvre avec stupeur et une pointe de soulagement que l’établissement interdit un certain nombre de pratiques dont la seule évocation me donne la nausée. À première vue, il n’y a rien d’illégal dans les services proposés. Un passage m’interpelle.

– Il est écrit que les pièces disposent d’un dispositif audio. Ça veut dire que tout le personnel est sous surveillance ?

– Quand on est dans l’une des chambres, oui. C’est une mesure nécessaire pour garantir la sécurité de nos hôtes et de nos hôtesses, comme tu as pu le lire. Cela nous permet de nous assurer que le règlement est respecté, notamment en ce qui concerne les pratiques interdites que tu as dû lire à la suite.

– Et en ce qui concerne les prestations « hors enceinte de l’établissement » ? m’enquiers-je en lisant le terme sous mes yeux. Est-ce que là aussi, vous équipez l’endroit de micros ?

Anton me fixe de ses prunelles perçantes, comme s’il cherchait à lire au plus profond de mon âme.

– Non, en ce qui concerne les demandes spéciales, le dispositif appliqué n’est pas le même. Mais il faut que tu saches que ce type de requête n’est pas accepté pour tout le monde.

J’affiche une moue dubitative, ne sachant quoi penser de cette « politique spéciale ». En un sens, cette présence, bien qu’intrusive, est là pour protéger les employés. Mais c’est extrêmement perturbant de songer que pendant que je ferai l’amour, des personnes m’enregistreront et écouteront ce qui se passe.

Je lève les yeux au ciel, abasourdie par ma stupidité. Faire l’amour, vraiment ? Ce n’est pas d’amour qu’il s’agit ici mais de sexe, rémunéré qui plus est. C’est du business, rien d’autre. Je lâche un soupir. En prenant la décision de revenir au bar aujourd’hui, je ne me doutais vraiment pas de la tournure que prendraient les événements. Pourtant, c’est ce que je voulais. Entrer dans le cercle proche des Kabinsky et de Mikheev, avoir une chance de les démasquer de l’intérieur.

Les enjeux sont très élevés mais serai-je capable de jouer le jeu jusqu’au bout ? À quel point suis-je prête à vendre mon âme au diable ? Malgré les preuves tangibles des activités cachées des Kabinsky, je n’ai pas de quoi monter un dossier contre lui. Après tout, le fonctionnement de cette Galerie ressemble beaucoup à celui d’une maison close de luxe et à Bruxelles, ce type d’établissement est autorisé par la loi.

Je me perds dans la contemplation des boucles blondes d’Anton, de son visage bienveillant. À le voir ainsi, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Est-il possible qu’il soit de mèche avec un mafieux comme Mikheev ?

J’essaie de me rassurer comme je le peux en repensant aux paroles d’Anton. Les premiers temps, toutes les hôtesses doivent intégrer un programme de formation. Si je me débrouille bien, je peux parvenir à monter un dossier solide avant d’en arriver trop loin dans mon ascension des chambres. Je pourrai ainsi retrouver ma liberté et préserver le peu d’innocence qu’il me reste… avant qu’il ne soit trop tard.

Décidée à comprendre tous les tenants et aboutissants du document que j’ai sous les yeux, je m’enfonce davantage encore dans mon siège. Anton attend patiemment que j’aie fini, un vague sourire flottant sur les lèvres.

Quarante-cinq minutes plus tard, je traverse en sens inverse le couloir qui me ramène à l’antichambre de la galerie. La galerie physique, cette fois. Avant de retourner au Millésime pour mon service, Anton me montre l’accès qui donne sur une ruelle à l’abri des regards. D’après ce qu’il m’a expliqué, la plupart des clients entrent par ce côté. La porte est solidement verrouillée par un code qui change tous les deux jours afin de sécuriser au maximum les allées et venues. Sans compter les deux vigiles qui montent la garde à l’intérieur. D’après ce qu’Anton a évoqué à demi-mot, la clientèle de La Galerie compte quelques personnes haut placées dont l’identité doit rester secrète. Inutile de préciser que cette révélation n’a fait qu’accentuer ma curiosité…

Une fois à l’extérieur après mon service, je suis perplexe. Je regarde par-dessus mon épaule toutes les deux minutes comme si je risquais d’être suivie. Tout cela en vaut-il vraiment la peine ? Est-ce que je ne ferais pas mieux de m’enfuir et de tout abandonner derrière moi : ma dette, mes parents, Mikheev, les Kabinsky et leur mystérieuse Galerie du sexe ?

De toute façon, c’est trop tard. J’ai lu et signé ce maudit contrat. Anton m’a concédé vingt-quatre heures pour me rétracter si je ne suis pas certaine à cent pour cent. Si mon choix reste inchangé, un chauffeur m’attendra en bas de chez moi, après-demain à 10 heures pétantes, pour me mener à mon nouveau lieu de résidence. À ma nouvelle vie.

Tandis que je m’engage dans la ruelle déserte à cette heure, les dernières paroles échangées avec Anton me reviennent en tête. J’étais encore à La Galerie, prête à partir, quand il m’a retenue :

– Au fait Roxane, j’ai failli oublier. Comme tu l’as lu, pour assurer la sécurité de nos employés à La Galerie, nous ne dévoilons pas leur vrai prénom. Aussi, nous avons pour tradition d’utiliser des surnoms liés à des œuvres d’art célèbres.

– D’accord, aucun problème. Quel serait le mien ?

– As-tu des préférences en termes de peinture ? Des artistes que tu admires plus particulièrement ?

J’ai pris quelques secondes pour réfléchir. Si je dois jouer le jeu, autant le faire jusqu’au bout.

– Eh bien, j’ai toujours apprécié les peintres du e XIX siècle. Les grands impressionnistes comme Renoir, Monet…

– Voyons voir. Que dirais-tu de Nymphéa ? En hommage à la série peinte par Claude Monet.

J’ai grimacé un sourire en retour avant d’acquiescer sans trop chercher à débattre.

– Va pour Nymphéa !

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