Nymphéa
Chapitre 31
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ROXANE
Un soupir m’échappe. J’ai passé la moitié de la nuit en escarpins et mes pieds me font un mal de chien. Tandis que je grimpe péniblement les marches dans la maison silencieuse, je regarde l’heure. Il est plus de 3 heures du matin. Ça explique mon état de fatigue. J’ai besoin d’une bonne nuit de sommeil et demain, je ferai le point sur tout ce que j’ai appris. Concernant Mikheev, sa fameuse application, Matthieu et… tout ce qui se passe avec lui. À cet instant, mes sentiments sont emmêlés comme une pelote de laine et je n’ai pas la force de faire le tri. J’enlève mes chaussures que je dépose sur le palier et, sur la pointe des pieds, entre dans la chambre plongée dans l’obscurité. Je prends mille précautions pour refermer la porte derrière moi et ne pas réveiller ma colocataire qui dort, quand la lumière s’allume brusquement, me faisant sursauter.
– Merde, tu m’as fait peur ! Tu ne dors pas ? chuchoté-je.
Mon regard se bloque alors sur Olympia. Assise sur le bord de son lit, les mains sur les genoux, elle est encore tout habillée. Ses yeux sont rouges, bouffis, et je peux deviner le sillon creusé par les larmes sur ses joues. Tout de suite, je me précipite vers elle.
– Olympia, ça ne va pas ?
– Ne m’approche pas !
Elle bondit sur ses jambes pour me tenir à distance. Sa voix légèrement tremblante sonne comme un coup de tonnerre dans la pièce. Je m’arrête net, battant des cils, les sourcils froncés. J’espère que rien de grave n’est arrivé. Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter davantage d’émotions fortes pour ce soir. D’une voix douce, je reprends :
– Je ne comprends pas, qu’est-ce…
– Je crois que tu me dois des explications, me coupe-t-elle. Et n’essaie pas de m’embobiner cette fois, Roxane.
Sur le coup, mon cerveau a du mal à faire les connexions. Puis je vois mon ordinateur allumé, posé sur le matelas juste derrière Olympia. Tout s’éclaire.
Un frisson d’effroi me saisit. Prise au dépourvu, la seule chose que j’arrive à lâcher, c’est un misérable :
– Oh.
– Alors, c’est vrai ! Même en ayant vu tes dossiers, en ayant lu les notes horribles que tu as prises sur chacun d’entre nous, une partie de moi espérait encore… Je ne voulais pas y croire.
Elle se tait brusquement, ses grands yeux verts deviennent humides. Je secoue la tête et me décide enfin à déposer mon sac au sol, juste à nos pieds. Je lève les mains en l’air en signe de paix, mais n’ose m’approcher plus.
– Olympia, commencé-je, je suis tellement désolée ! Tu n’étais pas censée voir tout ça.
– Je veux bien te croire ! s’exclame-t-elle avec véhémence. Je venais de dîner avec Judith, je suis remontée dans la chambre pour me servir de ton ordinateur comme tu me l’avais proposé, et là… En allumant l’écran, j’ai vu un document intitulé « Joconde » encore ouvert… Puis j’ai trouvé le dossier et… et j’ai vu mon nom, alors j’ai cliqué dessus !
Cette fois, elle n’y tient plus et fond en larmes. Je passe mes paumes sur mon visage, comme pour vérifier que tout ceci est bien réel.
– C’est quoi tout ça, Nymphéa ? demande-t-elle en faisant défiler les fichiers sur mon écran. Toutes ces notes, ces renseignements que tu as sur chacun d’entre nous, sur les Kabinsky… Puis j’ai vu ce que tu as écrit sur moi… « nymphomane », « déconnectée de la réalité », « une relation vouée à l’échec »… C’est vraiment ce que tu penses ?
Un sanglot éteint sa voix et elle se détourne pour cacher sa détresse. Mon cœur se brise en mille morceaux. S’il y a bien une personne que je ne veux pas voir souffrir, c’est elle ! Je l’attrape par les épaules pour l’obliger à me regarder.
– Non, pas du tout ! Je veux dire, oui j’ai écrit ça, mais c’était il y a très longtemps. Je venais d’arriver, je ne savais rien de toi ni des autres. J’ai écrit mes impressions à chaud, pour m’aider à vous cerner, mais je m’en rends compte maintenant… je vous ai jugés sans chercher à comprendre. Je t’ai jugée et j’en suis désolée.
Je ne sais pas si c’est la fatigue, le choc ou le trop-plein d’émotions vécues aujourd’hui, mais la digue rompt. Moi aussi, je fonds en larmes. Tant bien que mal, je poursuis :
– Maintenant que je te connais, je sais la personne merveilleuse que tu es ! Les gens qui t’ont dans leur vie ont de la chance Olympia, tu es généreuse, attentionnée, toujours en train de voir le meilleur chez les autres.
– C’est vrai ? murmure-t-elle, la poitrine agitée de hoquets. Tu penses vraiment ça ?
– Bien sûr ! Ne laisse jamais personne te dire le contraire. Par pitié, ne sois pas blessée par ce que tu as lu dans ces stupides documents que j’ai écrits il y a des semaines de cela… Je suis si heureuse de t’avoir rencontrée ! Tu m’as aidée depuis mon premier jour ici, sans toi, j’aurais été perdue. S’il te plaît, ne m’en veux pas… Je ne suis qu’une idiote.
Cette fois, c’est moi qui suis obligée de me reculer pour étouffer le raz-de-marée qui me submerge. Tandis que je m’empare d’un mouchoir, Olympia s’approche et me prend la main d’un geste presque timide.
– Arrête de te rabaisser comme ça. Tu n’es pas idiote Nymphéa ! Tu sais, j’adore quand on passe du temps ensemble, je n’ai jamais eu d’amie comme toi avant… La plupart du temps, j’agace les autres femmes car je suis trop envahissante.
J’éclate d’un rire nerveux auquel elle prend part.
– Tu es un vrai chewing-gum, oui. Mais tu es mon petit pot de glu à moi. Je ne voudrais t’échanger pour rien au monde.
– Moi non plus, Nymphéa. Je suis tellement contente de t’avoir rencontrée !
Nous finissons par tomber dans les bras l’une de l’autre, épuisées. Ses mots m’ont fait du bien, ils ont réchauffé mon âme au moment où j’en avais le plus besoin. Pourtant, je ne suis pas complètement à l’aise. Il y a toujours trop de choses que je cache à Olympia, et une fois cet élan d’affection passé, elle va me demander des comptes sur le reste des fichiers qu’elle a probablement regardés.
Je prends une profonde inspiration avant de lancer :
– Je te dois une explication par rapport à ce que tu as vu. J’imagine que tu as des questions.
– Et comment ! m’interrompt-elle en reniflant. C’est quoi toutes ces notes ? T’es un agent du FBI ou quoi ?
– Non, heureusement pour eux ! Mais il est vrai que je n’ai pas atterri ici par hasard. À la base, je suis journaliste. Je me suis infiltrée au Millésime pour mener l’enquête sur les Kabinsky et leur relation avec Alexeï Mikheev. Puis, par hasard, j’ai découvert l’existence de La Galerie et je me suis fait embaucher.
Ses grands yeux verts s’ouvrent, ronds comme des billes.
– Tu enquêtes sur Mikheev ? Vraiment ?
J’acquiesce tandis qu’Olympia s’assied à nouveau en face de moi. La surprise se lit sur son visage. Je ne peux pas la blâmer : en relatant mon histoire à haute voix, je me rends compte à quel point tout ça paraît improbable. Moi, la petite pigiste sans le sou, qui joue les détectives pour faire tomber un mafieux.
Prenant place sur le matelas, j’ancre mon regard dans le sien avant de baisser la voix.
– Je vais tout te raconter, mais tu dois me promettre de garder ça pour toi. C’est sérieux Olympia, pas un mot, à personne ! Mikheev est un type dangereux, il ne faut pas que le bruit courre que quelqu’un tente de déterrer ses secrets.
Une fois qu’Olympia m’a promis de ne rien divulguer, je ne peux plus faire marche arrière. Je me lance et lui raconte en détail mes trouvailles depuis mon arrivée au Millésime, jusqu’aux informations découvertes le soir même, en parlant avec la sœur de Joconde.
Nous discutons un long moment, à voix basse pour ne pas risquer de réveiller une de nos colocataires. Je ne sais même pas comment je fais pour rester encore éveillée tant mes muscles sont endoloris par la fatigue. Nous avons fini par nous allonger l’une à côté de l’autre. Elle m’écoute avec attention, n’osant pas m’interrompre, la joue posée sur son avant-bras replié.
– Et maintenant que tu as appris toutes ces choses grâce à Manuela, tu vas essayer de la recontacter ? Tu penses qu’elle serait d’accord pour t’en dire plus ? demande Olympia après avoir écouté tout mon récit.
– Je ne sais pas. Matthieu a dit qu’il allait prendre contact avec d’anciennes connaissances qui pourraient en savoir plus. Il m’a demandé de ne rien tenter de mon côté. Pour une fois… je crois que je vais l’écouter.
Je suis prise d’un spasme alors que je me rends compte que mes paupières sont en train de se fermer. Je regarde Olympia et je constate que ses yeux aussi commencent à papillonner, elle bataille tout comme moi contre le sommeil qui nous engourdit. J’avance ma main pour la passer dans ses longs cheveux roux.
– On en discutera demain si tu veux. Je pense qu’il est largement temps, pour toi comme pour moi, de nous reposer !
Elle acquiesce, déjà à moitié endormie. Alors que j’essaie de rassembler mes forces pour regagner mon lit, elle rapproche sa tête pour venir la poser contre mon épaule.
– Merci de m’avoir dit tout ça, Nymphéa.
– C’est normal. Je veux que tu saches que j’ai confiance en toi.
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