Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 34 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 34

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MATTHIEU

Je hoche la tête tout en écoutant d’une oreille distraite Hans qui me parle des dernières améliorations qu’il a faites sur sa moto. On partage la passion des deux roues et des grosses cylindrées. Pourtant, je n’arrive pas à me concentrer tout à fait sur ce qu’il dit. Même si j’apprécie toujours de discuter avec lui, ce n’est pas pour lui que je suis venu ce soir. Je balaie la pièce du regard pour la troisième fois. Rien à faire. Roxane reste introuvable. Elle n’est tout de même pas partie se coucher ? Elle m’aurait prévenu. Quoiqu’en y repensant, elle n’aurait eu aucune raison de le faire.

Entre les vapeurs d’alcool et les corps qui se déhanchent, l’air commence à se faire étouffant dans l’appartement. Je décide de m’éclipser dans le jardin pour m’en griller une. Alors que je joue avec un caillou au sol, je l’aperçois enfin. Elle est assise dos contre la façade, sur le côté de la maison. Une couverture recouvre ses épaules tandis que ses bras encerclent ses jambes. Le nez en l’air, elle semble perdue dans ses pensées. J’hésite à la déranger, mais l’envie de lui parler est trop forte.

– C’est donc là que tu te caches, dis-je en m’approchant.

– J’avais besoin de prendre l’air. Tout le monde commence à être survolté, et le karaoké, ce n’est franchement pas mon truc.

– Tu n’aimes pas pousser la chansonnette ? la taquiné-je.

Elle fait la grimace.

– Oh, moi, si. Mais vous autres ne méritez pas de subir ça.

Je ris doucement avec elle. Lorsque le silence retombe, je ne peux m’empêcher de passer une main sur ma nuque. Je me sens embarrassé, un brin fébrile. Rien à voir avec l’alcool ingurgité ce soir. J’ai limité ma consommation à trois verres, c’est mon maximum. C’est la présence de Roxane qui fait que je ne tiens pas en place.

Ridicule. On dirait un gamin de dix-sept ans qui vit sa première amourette.

– Au fait, si je te dérange, je peux te laisser tranquille.

Elle balaie l’air avec sa main.

– Pas du tout.

– Je peux m’asseoir avec toi ?

– Bien sûr, si tu ne crains pas de te rouler dans l’herbe !

Je m’accroupis près d’elle. Nous sommes si proches que nos genoux se frôlent. Moi qui ne suis pas du tout tactile, je ne peux m’empêcher de chercher le contact.

– Tu veux une cigarette ? demandé-je tout en tirant mon paquet de ma poche.

Elle secoue la tête.

– Je crois que j’ai assez fumé pour la soirée. Et puis, je bosse demain. Je ne peux pas me permettre de sentir le vieux cendrier froid. Ça risquerait de ne pas plaire à ma cliente.

Tout à coup, des images d’elle dans la Chambre verte viennent parasiter mon esprit. Après tout, je ne suis qu’un homme. Imaginer Roxane partager un moment sensuel avec une autre femme m’émoustille à tel point que je commence à me sentir serré dans mon pantalon. Mais je crois que le simple fait de me remémorer son corps nu, en train de prendre du plaisir, est ce qui me met le plus dans tous mes états.

Je décide de faire diversion. Je me penche vers elle, la bousculant légèrement de l’épaule.

– Tu sens… un mélange de fleurs et d’amande, je crois ?

J’ai l’impression qu’elle retient son souffle lorsqu’elle me répond :

– C’est mon shampoing, à l’amande douce.

– J’adore. Ça sent très bon. Ça me rappelle les pâtes sucrées qu’on mangeait quand on était petits, et que j’achète parfois à Mya.

– Moi aussi j’en mangeais ! Je l’utilisais pour faire des décorations sur mes gâteaux.

Le sourire qu’elle m’adresse illumine la pénombre dans laquelle nous sommes plongés. Mon estomac se serre. Elle est vraiment belle quand elle sourit comme ça.

– D’ailleurs, comment va Mya ?

– Très bien, merci. Elle est avec sa mère la semaine, je ne l’ai qu’un week-end sur deux. Et parfois, pendant les vacances.

J’ai du mal à croire qu’il y a quelques mois encore, elle n’était qu’une inconnue, que je n’appréciais pas particulièrement et que je soupçonnais de travailler pour mon ennemi. Notre relation a énormément évolué depuis. Elle en sait plus sur moi que beaucoup de gens que je côtoie depuis des années. En fait, je ne m’étais jamais autant confié à quelqu’un sur ma situation personnelle en dehors d’Anton et, à l’époque, d’Amar. J’ai toujours préféré rester discret. D’une, parce que je suis convaincu que moins les autres en savent sur moi, mieux je me porte. Pour vivre heureux, vivons cachés. De deux, parce que je ne suis pas fier de ce que mes abus passés ont eu comme incidence sur ma relation présente avec ma fille.

– Toi et la mère de ta fille, ça fait longtemps que vous êtes séparés ?

Je m’allume une nouvelle cigarette, ce qui me laisse le temps de réfléchir à la meilleure manière de formuler ma réponse.

– On s’est séparés peu après la naissance de Mya. Juliette et moi, on était ensemble depuis l’adolescence. On s’est mariés très jeunes, on avait à peine vingt ans.

– Oh. C’était du sérieux alors.

– Je pensais que c’était l’amour de ma vie.

Roxane détourne le regard pour fixer un point indistinct par-delà le portail. Je me demande à quoi elle songe, tout à coup. J’esquisse un sourire un peu amer.

– On a tendance à être naïf, quand on a vingt ans. J’ai fait beaucoup d’erreurs tout au long de notre relation, surtout à la fin. Ce dont je suis sûr aujourd’hui, c’est qu’on n’était pas faits pour durer. Nous avons grandi et nos chemins ont pris des directions radicalement différentes. Elle avait cette vision d’une vie de famille paisible, le rêve américain avec la grande maison, la clôture et le chien. Et moi, j’avais beaucoup trop de choses à régler avec mon père et mon frère qui sortait tout juste de sa dépression. Quand j’ai commencé à travailler à temps plein avec Anton, elle ne l’a pas supporté. La vérité est que ça faisait déjà un moment que nos liens étaient distendus. Je pense qu’elle n’avait plus de sentiments pour moi depuis longtemps, mais qu’elle n’osait pas se l’avouer. Enfin, je te dis ça avec le recul que j’ai aujourd’hui. À l’époque, notre séparation m’a dévasté. La suite, tu la connais déjà.

Elle hoche la tête tout en remettant en place la couverture sur ses épaules. Un instant, je m’imagine la prendre dans mes bras pour la réchauffer.

– Et maintenant, ça se passe mieux avec Juliette ?

– On arrive à mieux communiquer pour tout ce qui concerne Mya. Elle a encore du mal à me faire confiance, mais elle fait des efforts et moi aussi. Et avec sa nouvelle grossesse, je crois que ça l’arrange que je garde la petite un peu plus souvent.

Roxane écarquille les yeux.

– Elle attend un bébé ?

– Eh oui, elle est enceinte de six mois. C’est un garçon. Mya est ravie d’avoir un petit frère. Elle a refait sa vie assez vite quand nous avons divorcé. Tu veux savoir le plus drôle ? Son nouveau mari, Benjamin, est expert-comptable. Un boulot tout ce qu’il y a de plus normal.

Malgré l’amertume qui transparaît dans mes paroles, j’esquisse un sourire. Je n’ai pas l’habitude de parler de Juliette, le souvenir de notre couple est toujours douloureux. Pas parce que j’ai encore des sentiments pour elle, mais parce que je regrette la façon dont les choses se sont terminées entre nous. Je regrette de l’avoir blessée au point qu’elle en vienne à ressentir le besoin de protéger ma fille de mes démons.

– Et toi, tu as réussi à refaire ta vie depuis Juliette ? demande Roxane à brûle-pourpoint.

Malgré son air détaché, j’ai l’impression que sa question n’est pas si anodine. C’est pourquoi je décide de dire la vérité, toute la vérité.

– Je n’ai fréquenté personne depuis que nous avons divorcé. Je me suis concentré sur Mya, sur ma guérison et sur le travail. Ça me suffisait amplement.

En le disant à voix haute, je me rends compte que ce n’est plus le cas. C’est peut-être ce constat, ou alors le regard clair de Roxane, la proximité de sa peau dont je sens le parfum d’ici, qui me pousse à ajouter :

– Et je n’avais rencontré personne d’intéressant… jusque-là.

Je passe une main dans mes cheveux car je ne sais plus quoi faire de mes dix doigts. Nous nous dévisageons si intensément que j’ai l’impression que ma rétine me brûle.

La perche est lancée. Elle est peut-être subtile, mais je suis certain que Roxane a compris. Va-t-elle la saisir ou me renvoyer dans les cordes, comme lors de notre dernier tête-à-tête ?

– Et toi ? Tu m’avais dit que tu avais aussi vécu une rupture compliquée ?

Je me rends compte que je n’en sais pas beaucoup sur son passé, à part quelques bribes d’informations récoltées dans des discussions ici et là.

– En effet. Ç’a été difficile car nous habitions ensemble et tout mon univers gravitait autour de lui. C’est la première personne que j’ai rencontrée quand je suis arrivée à Bruxelles, mes amis étaient les siens… Enfin, en réalité ses amis étaient ses amis et rien d’autre, comme ils me l’ont prouvé en ne me donnant plus de nouvelles à partir du moment où nous avons rompu, ajoute-t-elle, sarcastique.

– Sympa, commenté-je en haussant un sourcil.

– Ouais. Après ça, je me suis fait la promesse de ne plus jamais laisser un homme devenir ma priorité.

– Tu as raison. Tu dois être ta propre priorité, renchéris-je avec un peu trop de véhémence, ce qui la fait sourire.

– Quoi qu’il en soit, ça fait plus d’un an. De l’eau a coulé sous les ponts.

– Tu n’as pas rencontré d’autres hommes après lui ?

Elle secoue doucement la tête.

– Personne qui en valait la peine… jusque-là.

L’air autour de nous se charge d’électricité. Alors que je ne parviens pas à détacher mes pupilles de ses lèvres, elle ajoute :

– Peut-être que je fais fuir les hommes. Les quelques rendez-vous que j’ai eus après Thibault ont toujours tourné court. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis fait ghoster… Il doit y avoir un truc qui les rebute, je ne sais pas.

Elle dit ça sur le ton de la plaisanterie, mais j’entraperçois la fragilité qui perce sous ses propos. La sensibilité exacerbée qu’elle masque sous ses blagues et les rires. Si La Galerie l’a aidée à prendre confiance en elle et en sa féminité, je crois qu’une part d’elle croit vraiment ce qu’elle dit.

Je rassemble tout mon courage pour franchir les derniers centimètres qui nous séparent et effleurer sa joue du bout des doigts.

– Crois-moi, il n’y a rien de rebutant chez toi. Au contraire. Si ces types n’ont pas vu à quel point tu es spéciale, c’était qu’ils n’en valaient pas la peine.

Ses cils papillonnent tandis que nos visages se rapprochent lentement.

– Tu te souviens de ce que je t’ai dit l’autre fois, au billard ? Avant qu’on parte ? murmure-t-elle si près que je sens son souffle sur mon visage.

Je cligne des yeux pour lui signifier que je sais à quoi elle fait référence.

– Eh bien, je n’ai plus du tout envie d’être raisonnable.

L’instant d’après, ma bouche rencontre la sienne et des frissons remontent le long de ma colonne vertébrale. Mes doigts se glissent dans ses cheveux tandis qu’elle vient se coller à moi, une main sur mon torse, l’autre sur ma nuque. C’est encore mieux que dans mes souvenirs, encore mieux que tout ce sur quoi j’ai fantasmé ces dernières semaines.

La flamme qui s’est allumée dans ma poitrine est en train de se propager à mon corps tout entier. J’ai l’impression que je brûle au contact de sa peau si douce. Sa langue qui vient taquiner la mienne finit d’envoyer valser mes résolutions. Je l’allonge sur l’herbe et me place au-dessus d’elle pour venir frôler la chair tendre de son cou du bout des lèvres. Son parfum est exquis et ses baisers ont un goût de paradis.

– Tu veux qu’on monte dans ma chambre ? halète-t-elle contre mon oreille.

Soudain, je me crispe. Je m’imagine très bien grimper jusqu’à son lit, verrouiller la porte et lui faire l’amour pendant des heures. Puis, quoi ? Se retrouver lors de ses missions dans les chambres, faire comme si de rien n’était quand je lui confierai de nouveaux boulots, tout en entamant une relation de couple à côté ?

Je crève d’envie de me sentir en elle, comme l’atteste l’érection qui pulse douloureusement dans mon jean. Pour autant, dans ce même pantalon se trouve le jeton qui atteste de ma sobriété depuis plus de deux ans. J’ai beau avoir franchi toutes les étapes et ne jamais avoir rechuté, on n’arrête pas de nous répéter à quel point la guérison est fragile. Suis-je prêt à chambouler l’équilibre précaire que j’ai réussi à me construire, tout ça pour une fille que je connais depuis trois mois, et qui vend son corps sous ma direction ?

Je me redresse, plus confus que jamais. Maudit cerveau. Toujours à prendre le dessus dans les pires moments…

– Tout va bien ? me demande Roxane sans oser enlever sa main qui est passée sous mon tee-shirt.

Le contact de ses doigts me fait frémir. Je pourrais lui proposer un coup d’un soir, et en rester là. Assouvir cette tension latente entre nous et passer à autre chose. Mais tout ça, ça fait également partie du passé, et ces vieux schémas n’ont jamais réellement réussi à me satisfaire…

– Arrête de réfléchir. Regarde-moi, dit-elle tout à coup en tournant mon menton dans sa direction.

Je la regarde et je la trouve furieusement belle, avec ses cheveux en bataille et ses lèvres rougies par notre baiser.

– Je sais que tu crains ce qui pourrait arriver si tu perdais le contrôle. Tu as peur de retomber dans une spirale de vices comme par le passé. J’ai une nouvelle suggestion à te faire.

Elle bat des cils puis retire sa couverture pour l’étaler devant nous. Avec une lenteur extrême, elle s’allonge dessus et, sans arrêter de me fixer, commence à défaire les boutons de son pantalon. Mon pouls se met à pulser au niveau de mes tempes.

– Qu’est-ce que tu fais ? On pourrait nous voir, chuchoté-je en jetant un regard paniqué autour de nous.

– Tout le monde est à l’intérieur, personne ne nous cherche. On a la nuit pour se cacher.

C’est vrai que nous sommes à l’abri, cachés par le flanc de la maison et ce vieil arbre. Je finis par m’allonger aussi, la tête tournée vers elle, l’excitation qui palpite au niveau de mon bas-ventre.

– Tu restes de ton côté, moi du mien. Si on ne se touche pas l’un l’autre, c’est un peu comme si rien ne s’était réellement passé, non ?

Le temps s’arrête, tout comme mon cœur qui rate un battement. À l’instant T, le fait qu’elle travaille pour moi, qu’on soit dehors, avec les autres juste à côté, mes angoisses et mes névroses, tout ça n’a plus aucune importance. Seul compte le mouvement incroyablement sensuel des doigts de Roxane qui glissent entre ses cuisses entrouvertes. Sa tête est tournée vers moi, ses yeux sont mi-clos par le plaisir qu’elle se donne. Sans réfléchir, je me retrouve à défaire la boucle de ma ceinture. Elle rouvre les paupières pour m’observer me caresser à travers mon caleçon. Il a beau faire nuit, mes yeux se sont depuis longtemps habitués à l’obscurité. Je parviens même à distinguer les détails de son visage. Ses joues qui s’empourprent. La fine pellicule de sueur qui se forme sur son front. Sa bouche entrouverte.

– Matthieu…

Elle expire mon nom dans la nuit et l’air semble s’embraser. Ou peut-être est-ce moi qui me consume chaque seconde un peu plus, face à cette fille qui me rend complètement dingue. Mon excitation me rend si dur que c’en est douloureux. J’augmente la cadence tandis qu’elle se cambre de plus en plus, son regard toujours accroché au mien. Tous mes sens me semblent décuplés, mon souffle est erratique et mon cerveau s’est complètement éteint. Débranché. Alors, sous ces pupilles couleur ciel d’été qui me harponnent, à la fois candides et effrontées, je m’autorise à lâcher prise.

Roxane a tort. Jamais je ne pourrais faire comme si rien ne s’était passé car pour la première fois depuis longtemps, je ne me perds pas dans les souvenirs de mes erreurs ni dans la crainte d’un futur hypothétique. Je suis bien là, avec elle, ancré dans le présent.

Et je ne regrette rien.

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