Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 4 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 4

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ROXANE

C’est en courant que j’arrive devant les portes du Millésime pour ma première soirée. Je m’arrête un instant, les mains sur les genoux, pour reprendre mon souffle. Le sport et moi, ça fait deux. Je me maudis d’avoir mal estimé le temps des correspondances dans les transports en ce vendredi soir. Cette fois, un vigile vérifie mon identité à l’entrée.

Une musique d’ambiance suave m’accueille. Le club semble bien plus animé qu’hier, sûrement parce que c’est le début du week-end. Même si les clients ne sont pas encore arrivés, les tables sont déjà dressées, les lumières sont tamisées et quelques filles en tenue moulante font des allers-retours, les bras chargés de plateaux. Ma main se resserre autour de la bride de mon sac. Je me sens aussi à l’aise qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine.

– Tu es en retard, déclare Matthieu en se plantant devant moi, les bras croisés.

Je jette un rapide coup d’œil à ma montre.

– Il est 19 h 02, protesté-je, j’étais à l’heure, mais le vigile ne trouvait pas mon nom à l’entrée.

– Peu importe. Suis-moi.

Je retiens une grimace. Matthieu Kabinsky est-il toujours aussi agréable, ou réserve-t-il un traitement de faveur aux nouvelles recrues ?

Je lui emboîte le pas et, en passant, une fille aux longs cheveux auburn noués en une queue-de-cheval me salue. Elle est perchée sur des escarpins qui doivent faire au moins quinze centimètres. Je me demande comment elle fait pour marcher avec ça.

– Voici le vestiaire où tu pourras te changer et déposer tes affaires. Ton casier porte le numéro trois.

Il me remet une clé et enchaîne :

– On a vingt-cinq minutes avant l’ouverture du bar. On est vendredi, ce qui veut dire que les clients vont affluer très vite et rester tard. En semaine, nous fermons à minuit car nous sommes soumis aux horaires en vigueur dans le centre-ville, mais pour le week-end nous avons une dérogation jusqu’à une heure du matin.

– C’est noté. La pause repas est à quelle heure ? demandé-je en sentant mon estomac se réveiller.

Il faut dire que j’ai mangé à la va-vite ce midi. Mes placards commencent à être désespérément vides.

– Il n’y en a pas. Tu démarres ton service à 19 h 30, tu es censée avoir mangé avant.

– Ah…

Devant mon air effaré, Kabinsky lève les yeux au ciel.

– Je vais demander à Ben, au bar, de te préparer quelque chose.

Je le remercie mais il a déjà tourné le dos. Il ouvre le tiroir d’une grande armoire métallique entreposée au fond de la pièce et se met à fouiller dedans.

– C’est quoi tes mensurations ?

– Pardon ?

– J’ai besoin de connaître ta taille pour te donner ton uniforme.

Je déglutis, mal à l’aise.

– Du M pour le haut, et pour le bas… Plutôt du L, voire du XL selon les modèles, dis-je d’une toute petite voix.

En espérant que l’uniforme taille large.

– Tiens, essaye ça. Tu peux aller dans une des deux cabines pour te changer.

Matthieu me plante dans les bras une jupe ultra-courte et un tee-shirt noir à col rond où le nom du bar est écrit en lettres argentées. Le tout m’a l’air terriblement moulant. Un vent de panique me saisit. Comment vais-je réussir à faire passer mes rondeurs là-dedans ?

Je me dirige vers les cabines improvisées dans l’espace, ferme nerveusement le rideau. Après avoir retiré mes vêtements, je passe le tee-shirt qui se colle à ma peau, puis je retiens ma respiration en enfilant la microscopique jupette qui, par miracle, est faite d’un tissu plus élastique qu’il n’en a l’air. Malgré un passage compliqué au niveau des cuisses, je parviens à la fermer. Incroyable ! C’est passé sans même avoir besoin de beurre et d’un chausse-pied. Raide comme une planche de bois, je me présente devant Kabinsky qui me détaille sans émettre de commentaire. Il n’y avait pas de miroir dans la cabine. Je prie de toutes mes forces pour ne pas ressembler à un saucisson bien ficelé.

– Pour les chaussures, le mieux est que tu emmènes les tiennes, mais pour ce soir je devrais pouvoir t’en prêter. Pour coller au dress code de l’établissement, il te faudra des chaussures avec dix centimètres de talon minimum, noires. C’est quoi, ta pointure ?

Dix centimètres minimum ? Mais comment je vais faire pour me mouvoir ? Au lieu d’exprimer à voix haute cette question, je demande à Matthieu une taille trente-neuf. Après quelques longues minutes passées à fouiller le contenu de l’armoire, il secoue la tête.

– Je n’en ai plus en stock. Ça, c’est un trente-huit. En tassant un peu, ça devrait aller.

Sous mes yeux ébahis, il brandit une paire d’échasses qui doivent faire la moitié de ma tête.

– Jamais je ne vais réussir à marcher avec ça, à ma taille ou pas.

– Commence déjà par les essayer. Ça te dépannera, le temps d’en recevoir une nouvelle paire.

Comme prévu, elles sont serrées. Très serrées. J’esquisse quelques pas mal assurés. Bordel, comment je vais faire pour assurer toute la soirée avec ça ?

– C’est mieux, assure Matthieu. Tu verras, avec un plateau tu arriveras à trouver ton équilibre.

J’ai la nette impression qu’il me raconte des salades, mais je me retiens de le lui faire remarquer. Après tout, c’est lui le patron. Et si je dois me fracasser les pieds en exécutant un numéro de danse avec ces escarpins de la mort pour qu’il accepte de me garder dans son équipe, je le ferai.

– Tiens, regarde-toi, propose-t-il en apportant un grand miroir devant moi.

Oh mon Dieu. On dirait que je m’apprête à faire le trottoir ! Le col arrondi du tee-shirt me fait un décolleté pigeonnant, on ne voit que mes seins. Jamais je n’ai porté de vêtements aussi provocants. Je ne me reconnais pas.

– Est-ce que tu as du rouge à lèvres ? Nos clients apprécient les filles qui sont apprêtées, précise Matthieu.

Son regard pèse sur moi. Tout ceci est très étrange. J’ai l’impression d’être la poupée géante de Kabinsky, qu’il s’amuse à vêtir et à préparer à son goût. En plus, avec mes cheveux blonds, la comparaison est pertinente : je suis Barbie version Marilyn Monroe.

En me concentrant sur mon reflet, je me rends compte que je n’ai pas particulièrement fait d’efforts sur mon maquillage ou ma coiffure. Je le regrette. Même si personne ne m’a donné de directives, j’aurais pu l’anticiper. Par chance, je retrouve un rouge à lèvres carmin tapi au fond de mon sac. Je ne sais même pas depuis combien de temps il est là, je ne m’en suis jamais servie à en juger par le tube intact. Tendue à l’extrême, je m’en applique en essayant de ne pas m’en mettre partout.

– Ça fera l’affaire, lâche Matthieu lorsque je me tourne vers lui. On va retourner en salle pour ta formation.

Je roule des yeux face à son absence totale de tact. Un compliment, ça le tuerait ? Je me concentre au maximum pour ne pas tomber tandis que nous retournons dans la salle principale. Autour de nous, les employés s’affairent. Matthieu m’explique le fonctionnement du club et passe en revue le reste de l’équipe. Nous sommes six serveuses en tout, chacune préposée à un coin délimité de la salle. Nous pouvons néanmoins nous rendre dans l’espace de service d’une autre si un client le demande. De toute façon, au Millésime, la politique est claire : le client est roi.

Matthieu parle vite, débitant beaucoup d’informations que je peine à retenir. En réalité, j’ai beaucoup de mal à me concentrer à cause de mon petit orteil gauche, douloureusement comprimé dans ces talons de douze centimètres. Alors que je le suis derrière le bar en marchant comme un pingouin, je me retiens de lâcher une flopée de jurons. Mais il y a déjà des clients attablés, alors je m’efforce de rester courtoise.

Avant que je ne comprenne ce qui se passe, je me retrouve avec un plateau dans les mains. Cette fois, c’est une vraie commande. Le plateau est chargé d’un seau à glaçons plein dans lequel repose une énorme bouteille de champagne. Pour corser le tout, Matthieu y ajoute trois flûtes qui tanguent dangereusement quand j’esquisse un premier pas mal assuré.

– C’est lourd ce truc ! grommelé-je.

– Il va falloir te muscler, rétorque Matthieu avec un sourire en coin.

C’est moi ou ça l’amuse de me voir souffrir ?

– Au fait, avant de te laisser commencer ton service, un conseil : ne donne pas ton vrai nom aux clients. C’est plus sûr, au cas où l’un d’eux deviendrait trop collant. La plupart des filles se choisissent un pseudonyme.

Cette dernière information donnée, Matthieu part en me laissant livrée à mon triste sort. Je regarde autour de moi, paniquée. Comment je vais faire pour enchaîner des heures de service avec cette douleur ? Bon, je réfléchirai à ça plus tard. Servir cette commande à la bonne table me paraît déjà un défi difficile à surmonter. La numéro douze… Bordel, c’est où ça, déjà ?

Heureusement, un peu plus loin à ma gauche, un homme me remarque et m’interpelle.

– Mademoiselle ! C’est notre commande, merci.

Tout en prenant mille précautions, je dépose le magnum et les verres sur la table ronde. Je laisse échapper un soupir, soulagée d’avoir mené à bien cette première mission sans catastrophe. J’essuie mon front avec le dos de ma main et en levant la tête, je remarque que les trois hommes assis à la table m’observent avec un intérêt non dissimulé.

Le plus âgé d’entre eux doit avoir la petite cinquantaine. Il porte un costume taillé sur mesure, il est rasé de près et ses longs cheveux gris sont coiffés en catogan. Il émane de sa personne une prestance, un charisme certain qui me permet de déduire sans trop de difficulté qu’il est le chef. C’est le mâle alpha de la bande, ça se sent.

Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est la couleur atypique de ses yeux. Ils sont d’un bleu très clair, comme de la glace. Son expression est indéchiffrable et, sans que je sache pourquoi, me met très mal à l’aise. Sensation qui disparaît aussi vite qu’elle est venue lorsqu’il m’adresse un sourire aimable.

– Bonsoir ma belle. Tu dois être nouvelle ici, je ne t’ai encore jamais vue.

– Oui monsieur, c’est mon premier jour. Je commence tout juste, il va falloir être indulgent avec moi.

L’homme éclate d’un rire rauque. Il y en a au moins un qui me trouve drôle.

– Ne t’inquiète pas, tu t’en sors déjà très bien, me dit-il gentiment.

Il s’attarde un peu trop longtemps sur mes jambes pour être seulement courtois. Je tire discrètement sur l’ourlet. Vu la longueur de la jupe, il ne lui serait pas trop difficile d’apercevoir ma culotte de là où il est.

– N’hésite pas à revenir nous voir après, d’accord ? poursuit l’homme. Je serais ravi de t’offrir un verre.

Ne sachant si j’ai le droit d’accepter alors que mon service vient juste de démarrer, j’esquisse une révérence avant de me rendre compte du ridicule de mon geste. Mon visage vire au rouge cramoisi. Je m’empresse de repartir en direction du comptoir. Ce n’est qu’une fois face au barman que je me rends compte que j’ai oublié de leur laisser le seau à glaçons.

C’était presque un sans-faute.

Je m’arrête net et me retourne, sans prendre garde à ce qui se passe autour de moi et…

– Putain, mais qu’est-ce que tu fous ?

Je me cogne la tête la première contre une masse dure en mouvement. Sous le choc, le plateau m’échappe des mains, tombant avec fracas au sol et renversant l’intégralité du seau sur l’individu que je viens de heurter de plein fouet.

Horrifiée, je suis du regard un glaçon qui glisse sur un jean noir avant de choir par terre, élargissant une flaque d’eau déjà considérable. Je commence à me confondre en excuses quand je lève le nez et constate avec angoisse qui je viens d’arroser.

Matthieu ! C’est sur Matthieu Kabinsky que je viens de déverser un demi-kilo de glace. Il retire sa veste en cuir pour essuyer les dégâts, laissant apparaître un torse musclé sous un fin tee-shirt en coton gris. Ses iris noisette lancent des éclairs tandis que je me confonds en excuses. Mes yeux s’attardent sur ses épaules carrées et ses bras…

Il n’est vraiment pas agréable, mais qu’est-ce qu’il est canon !

Lorsqu’il s’adresse à moi, c’est pourtant la douche froide.

– Eh bien, bouge ! Nettoie-moi ce bordel ! aboie-t-il.

Après avoir lâché une belle brochette de grossièretés, Kabinsky me plante là, sans esquisser un geste pour me venir en aide. Soit il tient beaucoup à cette veste en cuir, soit il a vraiment un caractère détestable. Quoi qu’il en soit, je ne peux nier ma boulette et me promets d’aller le voir pour lui présenter mes excuses encore une fois lorsque mon service sera fini.

Enfin, si je survis… Et si j’arrive à ne pas me faire virer avant la fin de la soirée.

L’heure avance, les tables se vident petit à petit et je finis par trouver mon rythme sans provoquer d’autre catastrophe. Profitant d’un instant de calme, je décide d’aller flâner du côté du rideau de velours qui agrémente un coin de la pièce. Tout au long de la soirée, j’ai noté que des hôtesses y disparaissaient pour un temps, parfois accompagnées d’un seul homme, parfois de plusieurs.

Matthieu ne m’a pas expliqué de quoi il s’agit. Je me note de le lui demander une fois qu’il sera de meilleure humeur… Si seulement ça arrive un jour.

Au moment où je me rapproche du rideau, les types attablés à la numéro douze m’interpellent. Ce n’est plus moi qui suis assignée à leur zone, mais je ne peux pas rester sans répondre. Les ignorer serait suicidaire pour mon emploi, surtout depuis ma boulette avec Kabinsky.

Je me plante devant le type aux yeux couleur glace qui ne cesse de me sourire.

– Viens donc t’asseoir avec nous un moment, propose-t-il.

Sans attendre ma réponse, il esquisse un signe de tête et son acolyte se lève immédiatement pour me laisser la place. Waouh, quelle autorité ! J’avais vu juste en supposant que c’était le chef de leur bande.

L’homme s’empare d’une flûte de champagne qu’il remplit avant de me la tendre.

– Tiens ma belle, bois. Fais-toi plaisir.

– Merci.

Je m’assieds et hume le champagne avec intérêt. Je savoure l’effet des bulles qui me piquent le nez avant de rouler le long de ma gorge. L’amertume fruitée du champagne fait palpiter mon palais. Quel goût !

– Ça te plaît, ma jolie ?

L’inconnu m’observe avec insistance. Son sourire est un peu de travers mais malgré tout, son assurance lui confère un certain charme. J’essaie de me détendre. Après tout, c’est ça mon job maintenant : boire des verres en compagnie de types ultra-friqués. Tant qu’il ne me demande rien de plus, ça ira. Et puis, ça fait du bien de prendre une pause après l’agitation de ces dernières heures.

– Alors, dis-moi tout. Comment tu t’appelles ?

– Roxane.

Les mots sortent tout seuls. Et mince ! Me maudissant tout bas, je me mords l’intérieur de la joue.

– C’est ton vrai prénom, n’est-ce pas ? demande l’inconnu d’un air goguenard. Ne t’inquiète pas, personne ici ne trahira ton secret.

– Merci, je ne suis pas encore très au fait de toutes ces règles.

– Je n’ai rien entendu. Et si on t’appelait plutôt… Rosie ? Est-ce que ça t’irait ?

Je soupire, soulagée.

– C’est parfait ! Et vous, vous vous appelez comment ?

L’homme visse ses prunelles si particulières aux miennes.

– Moi, tu peux m’appeler Alexeï. Et les deux types là, on va dire que ça n’a pas d’importance. Tu es bien plus intéressante qu’eux. D’ailleurs, ils allaient partir.

J’observe du coin de l’œil ses deux compères qui, une fois encore, lui obéissent sans broncher. Je reporte mon attention sur Alexeï.

– Vous êtes leur boss, ou quelque chose comme ça ?

Il m’observe une seconde avec intensité avant d’éclater de rire.

– Quelque chose comme ça, oui. Alors, comment s’est passé ton premier jour au Millésime ? L’ambiance te plaît ?

Je regarde autour de moi tandis que je sirote mon verre. Il reste encore quelques tables, mais la grande majorité des clients sont partis. Vu son comportement, j’imagine qu’Alexeï doit être un habitué.

– Oui, ça me plaît beaucoup ! m’exclamé-je en forçant le trait. C’est très beau, le personnel est sympa. Ça fait longtemps que vous venez ici ?

– Plusieurs années. Le Millésime est réputé pour être la crème de la crème, tu sais ? La clientèle est très chic, c’est le lieu idéal pour conclure des affaires.

– C’est donc ce que vous êtes ? Un homme d’affaires ?

Il esquisse un grand sourire avant de poser un bras sur le dossier de sa chaise dans une attitude nonchalante.

– On peut dire ça. Mais ce soir, vois-moi seulement comme un homme qui apprécie un bon verre en compagnie d’une belle femme.

Je ne peux m’empêcher de rougir.

– Vous êtes plutôt du genre direct, vous, m’exclamé-je pour masquer mon embarras.

– Tu n’aimes pas qu’on te complimente ?

– Non… Enfin, si, je veux dire. Tout le monde aime les compliments. Disons seulement que je n’en ai pas vraiment l’habitude.

– C’est fort dommage. Il va falloir que l’on change ça, ajoute-t-il d’un ton badin.

Je roule des yeux et termine mon deuxième verre d’un trait, sans répondre. Je me sens comme une adolescente en train de se faire draguer pour la première fois, c’est ridicule. Et Alexeï n’est pas vraiment subtil. Pourtant, je dois dire que ce n’est pas désagréable, cette attention qu’il me porte.

Il continue à flirter gentiment et je le laisse faire. C’est peut-être la faute de la troisième coupe qu’il me sert, mais ma langue se délie petit à petit. Je lui raconte mes piètres débuts en tant que serveuse, et je l’interroge sur son activité, sur laquelle il reste très discret. La seule chose personnelle que j’arrive à apprendre à son sujet, c’est qu’il est d’origine russe, mais qu’il vit à Bruxelles depuis des années.

– Vous êtes déjà allé derrière le rideau là-bas ? demandé-je à brûle-pourpoint en suivant du regard une grande blonde qui disparaît dans le velours avec un client.

Alexeï hausse un sourcil et me dévisage curieusement. Oups ! J’aurais dû amener la question avec plus de tact.

– L’alcôve ? Oui, j’ai déjà eu l’occasion de m’y rendre, en effet. C’est un endroit spécial et je suis sûr que, avenante comme tu l’es, un de tes clients te proposera bientôt d’y aller.

Un instant, j’hésite à lui demander de m’y emmener. Mais l’alcool a déjà engourdi mes réflexes et mon cerveau, ce ne serait pas très malin. Surtout sans savoir à quoi m’attendre. Je suis peut-être folle, mais pas suicidaire. Alors que je m’apprête à poser une nouvelle question, Alexeï me devance.

– Ma Rosie, je suis navré mais je vais devoir te laisser. La récréation est finie, le devoir m’appelle.

En disant cela, il se lève et reboutonne la veste de son costume sombre. Je suis son regard qui se perd quelques mètres derrière moi : un des hommes qui l’accompagnaient au début de la soirée lui adresse un signe du menton, lui indiquant qu’il l’attend à l’extérieur. Presque déçue, je me redresse à mon tour. Ce faisant, je prends soin de tirer sur le bas de ma jupe. Ce n’est pas très gracieux, mais c’est toujours mieux que me retrouver les fesses à l’air au milieu du bar.

– En tout cas, j’ai été ravi de faire ta connaissance. J’espère avoir le plaisir de te croiser à nouveau ici un de ces jours.

En disant cela, Alexeï pose sa main dans le creux de mon dos et se penche pour m’embrasser sur la joue. C’est accepté ça, comme contact ? Je frissonne, ne parvenant pas à déterminer si c’est à cause de ses doigts froids sur ma peau ou de son geste inattendu. C’est alors que je le remarque. Un billet de cent euros, posé discrètement sous un verre. Interdite, je regarde en direction de la sortie, mais Alexeï est déjà parti. J’attends encore quelques secondes pour voir s’il revient. Rien ne se passe.

Serait-il possible que cet argent soit pour moi ? Mon premier pourboire, et quel pourboire ! Je m’empare du billet pour le détailler sous toutes les coutures. Il faut dire que cela fait un sacré bout de temps que je n’ai pas eu ce type de coupure entre les mains. Je me décide enfin à le fourrer dans mon soutien-gorge, non sans jeter de nouveaux coups d’œil inquiets autour de moi. Je m’attends presque à ce que les vigiles me foncent dessus pour m’arracher ce petit trésor.

Je n’arrive pas à y croire. Ce type m’a filé cent euros, pour quoi ? Simplement boire un verre et papoter avec lui. Il n’a même pas eu un geste ou un mot déplacé à mon égard. En réalité, en dehors de quelques compliments adressés sans détour, il s’est comporté en parfait gentleman. Bien plus que la plupart des types que j’ai pu côtoyer par le passé, et pour pas un rond.

Il ne me reste que vingt minutes de service pour enfin pouvoir rentrer chez moi. J’ai hâte de m’asseoir et d’enlever ces satanés talons qui me charcutent les orteils. Je me demande bien comment je vais faire pour porter ce genre d’instruments de torture tous les soirs.

– Ah, Roxane ! Je te cherchais.

Je lève la tête vers le beau visage d’Anton et lui souris.

– Comment s’est passée ta première soirée ? s’enquiert-il.

– Eh bien, pas trop mal, je pense.

Matthieu débarque à son tour et je m’arrête net. Je remarque qu’il s’est changé, certainement à cause de ma bourde. Contrairement à son frère, il ne me pose aucune question, se contentant de me scruter de bas en haut avant de balancer :

– N’oublie pas de remettre les chaussures qu’on t’a prêtées dans l’armoire avant de repartir.

Je décide de prendre mon courage à deux mains.

– Matthieu, je voulais encore m’excuser pour tout à l’heure. Je ne suis pas très douée pour réagir sous pression, mais j’aurais dû faire plus attention. Ça ne se reproduira pas.

Une lueur de surprise passe dans son regard. Il ne s’attendait visiblement pas à ce que je prenne mes responsabilités. Il se passe une main dans les cheveux, les rendant encore plus indomptables, et je trouve ce geste ridiculement sexy.

– Ce n’est rien, finit-il par dire. Mieux vaut que ça arrive sur moi que sur un client.

Je hoche la tête et lui adresse un sourire avant de remettre mon sac en bandoulière.

– À demain, tous les deux ! chantonné-je en les saluant d’un geste de la main.

Anton me rend mon salut et je jurerais avoir vu la bouche de Matthieu se tordre en un sourire gêné.

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