Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 20 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 20

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ROXANE

Lorsque j’émerge ce matin après une nuit agitée, je savoure le plaisir de pouvoir enfin traîner au lit. C’est mon jour de repos : aucun cours à suivre, aucune séance de sport au programme, aucun rendez-vous avec un Kabinsky qui finira par tourner au vinaigre. Je grince des dents. Non, je ne me laisserai pas davantage affecter par l’épisode d’hier. J’ai essayé de le comprendre, Matthieu a agi comme un enfoiré, il n’y a en fin de compte rien de nouveau… Puis j’ai déjà assez cogité toute la journée et une bonne partie de la nuit. Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de me réveiller sans avoir à mettre d’alarme alors, qu’il aille au diable !

Les derniers jours ont été chargés en émotions diverses et je crois que tout ça m’avait vidée de mon énergie, au point que j’ai dormi jusqu’à 10 heures passées. Ce constat améliore encore mon humeur. J’étire mes bras au-dessus de ma tête. Une grasse matinée, quel pied ! J’ai hâte de prendre un copieux petit déjeuner, puis de mettre à jour mon dossier d’enquête avec les nouveaux éléments recueillis.

Alors que je réfléchis à la meilleure attitude à adopter pour la suite, la porte s’ouvre en grand. Je tressaille et par réflexe, je tire le drap jusqu’à mon cou.

– Allez, debout la dormeuse !

Une tornade rousse s’assied sur mon lit, manquant de me broyer une cheville.

– Aïe Olympia, fais attention !

– Alors trésor, on n’est pas du matin ?

J’écarquille les yeux et, en reconnaissant cette voix, je me redresse en position assise. Mes joues s’empourprent malgré moi.

– Narcisse ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Je ne pensais pas revoir mon collègue aussi vite. Surtout pas dans ces conditions, après nos ébats d’il y a deux jours. Pourtant, il se tient bien devant moi, habillé d’un polo à manches courtes et d’un pantalon chino qui met en valeur son teint hâlé. Je me rends alors compte que je porte mon vieux pyjama délavé, troué au niveau du col. La honte ! En voyant mon embarras croître, Narcisse lâche un petit rire et s’avance à mon chevet.

– Pas la peine d’être gênée Nymphéa ! Après notre nuit torride, je pense qu’on est au-dessus de ça.

Bien sûr, sa remarque me met encore plus mal à l’aise. Je ramène mes jambes contre ma poitrine et enfouis mon visage entre mes mains pour me cacher.

– Tu as raison, je me sens beaucoup mieux en y repensant, grommelé-je. Bref ! Si ça ne te gêne pas, j’allais partir me doucher, c’est mon jour de repos…

– Oh allez, je te taquine ! s’exclame Narcisse en m’obligeant à relever la tête. Humour d’hôte, désolé. Tu vas finir par t’y habituer. Sache que je ne suis pas ici juste pour te charrier, je venais également te donner tes pourboires. Tu ne les as pas récupérés l’autre soir.

Comme par magie, il fait apparaître une liasse de billets qu’il laisse tomber sur mes genoux. J’ouvre la bouche puis la referme, incapable d’émettre le moindre son.

– C’est pour moi tout ça ? m’étranglé-je

Son sourire s’étire d’un coin à l’autre de ses lèvres. Il glousse en échangeant un regard complice avec Olympia.

– Ouais, ça fait toujours cet effet-là la première fois.

Je m’oblige à prendre une profonde inspiration pour ne pas défaillir. Putain, je n’en reviens pas ! Il y a une dizaine de coupures de cent euros sur le lit… et elles sont à moi ! Je n’ose pas y toucher, de peur que ce ne soit qu’un mirage et que l’argent disparaisse si je m’en approche trop. Une seconde, je me mets à rêver à tout ce que je pourrai faire avec ce cash. Mais avant toute chose, je vais en envoyer une grande partie à ma famille, évidemment. Ça enlèvera une sacrée épine du pied à mes parents.

– On a toujours pas mal de pourboires quand on passe par la Chambre jaune, c’est l’effet de nombre, explique Olympia. Dans les autres chambres, ça sera un peu moins spectaculaire, mais toujours plus qu’intéressant, ne t’en fais pas. Et au fur et à mesure que tu grimpes, les tarifs de base vont augmenter.

Elle marque un silence tandis que je reste hagarde devant ma récompense. Elle me caresse les cheveux avec délicatesse, je la laisse faire. J’ai fini par m’habituer au côté très tactile d’Olympia. Elle a besoin de contact humain, partout, tout le temps, et finalement, ça ne me dérange pas tant que ça. Elle est attachante, à sa façon.

– Bon, reprend-elle en esquissant un sourire malicieux, on se disait que pour fêter ta première prestation, il fallait marquer le coup. Alors… on t’emmène pour une journée shopping !

Olympia marque une pause théâtrale, s’attendant probablement à ce que j’explose de joie, mais à la place, je fais la moue.

– Je ne sais pas trop.

Elle me donne un léger coup de coude.

– Oh, allez ! Narcisse et moi, on ne travaille pas avant ce soir. Tu n’as pas envie de t’amuser un peu ?

– Sans parler du fait que tu as besoin d’un sérieux ménage dans ta garde-robe, ma belle, intervient Narcisse. Ta garde-robe professionnelle, je veux dire. L’autre soir, j’ai découvert une facette de Nymphéa, mais que nous réservent les autres ? Vu le succès de ta première prestation, tu mérites mieux que de porter de la lingerie de second choix, dont les autres hôtesses ne voulaient pas.

Je grimace, réfléchissant à toute vitesse. Ils n’ont pas tort. Ce qu’il y avait dans la penderie samedi ne me correspondait pas. Je me glisserais sûrement mieux dans mon rôle si je pouvais moi-même choisir mes tenues. Avec tout ce que je viens de récupérer, je peux bien me permettre un peu de shopping, non ? Mon regard dévie sur les deux petits trous qui ornent le col élargi de mon tee-shirt. Narcisse a eu le tact de ne pas le souligner, mais mon dressing personnel mériterait aussi un petit dépoussiérage. Il fait de plus en plus chaud, j’en ai marre de mes sempiternels jeans et baskets. Je pourrais m’acheter une ou deux robes pour cet été…

Je lève les yeux vers mes deux collègues qui m’observent avec attention, pleins d’espoir. Passer un peu de temps avec eux ne me tuera pas, ils sont assez sympathiques dans leur genre. Et puis, Narcisse est à La Galerie depuis longtemps, je pourrais peut-être glaner quelques informations supplémentaires. Cet argument finit de me convaincre. Je soupire, pour la forme.

– D’accord, mais c’est seulement pour que vous arrêtiez de me harceler !

Leurs cris de joie exagérés me font rouler des yeux. Pourtant, au fond de moi, je suis flattée de les voir si désireux de passer une journée en ma compagnie.

– Et celui-là ? Vous le trouvez comment ? Mieux, non ? demande Olympia.

Elle troque le béret qu’elle vient d’essayer pour un grand chapeau bordeaux, style capeline.

– Ah oui, c’est bien mieux ma chérie ! Avec tes cheveux, la couleur te va à ravir ! s’exclame Narcisse. Fais-moi essayer celui d’avant, pour voir.

À son tour, il se débarrasse du borsalino qui orne son crâne pour y appuyer le béret. Il s’applique un instant à trouver la juste inclinaison, pile sur le côté de sa tête. Il lève les mains en l’air, victorieux.

– Et voilà ! Ça, c’est davantage mon style, c’est clair. Et toi trésor, tu trouves ton bonheur ?

Je lui adresse un sourire, affalée sur l’un des fauteuils en cuir dans le coin de l’espace essayage. Ça fait déjà trois heures que nous arpentons l’avenue Louise, nous arrêtant devant chaque devanture, entrant dans chaque boutique. Je n’en peux plus ! Je rétorque, amusée :

– Je crois que je vais faire l’impasse sur le chapeau de mon côté, merci. Je ne pense pas m’en servir dans la prochaine Chambre.

– Méfie-toi, tu ne sais jamais quel accessoire pourrait t’être utile !

Olympia interrompt notre échange et se laisse glisser par terre à mes pieds. Après avoir arrangé sa grande jupe marron autour d’elle, elle pose sa tête contre mes jambes et lâche un gémissement :

– Oh là là, je suis crevée ! Et qu’est-ce que j’ai faim ! On va manger un morceau ?

Je hoche la tête avec entrain.

– S’il vous plaît, oui ! Je rêve d’un bon Coca bien frais. Et je pense que je suis parée niveau achats. Je dois avoir ce qu’il faut pour les quinze prochaines années, au moins.

Je pouffe en désignant du menton les divers sacs pleins à ras bords éparpillés autour de nous. Narcisse éclate d’un rire bruyant, suivi de près par Olympia, ce qui nous vaut un regard désapprobateur de la part des deux vendeuses à l’entrée du magasin. Il faut dire que mes deux compères ne sont pas vraiment du genre discret.

– Allons nous restaurer alors, je connais un endroit pas loin d’ici.

Bras dessus, bras dessous, Olympia et moi nous laissons guider par Narcisse à travers les ruelles de la ville. En passant, je lève la tête pour admirer les vitrines des boutiques de luxe dans lesquelles je n’avais jamais mis les pieds avant aujourd’hui. J’ai même laissé Olympia me convaincre d’acheter un ensemble de lingerie de nuit en soie hors de prix. Je le regrette un peu, je ne dois pas être si impulsive avec cet argent. Il pourrait aider mes parents à rénover la ferme à plus grande échelle. Cela fait des années que l’isolation mérite d’être revue, sans parler des quelques petits travaux d’entretien nécessaires. Je ne peux m’empêcher de culpabiliser un peu de dépenser sans compter quand ils ont toujours fait tellement attention. L’avantage, c’est que si je continue comme ça, mes pourboires devraient me permettre de les gâter eux aussi. Cette idée me fait déculpabiliser un peu.

Nous nous arrêtons devant une petite brasserie aux murs peints en rouge où Narcisse interpelle le serveur. On nous installe en terrasse. C’est le printemps, le temps est doux. Je ferme les yeux sous mes lunettes noires, me laissant aller à la chaude caresse du soleil sur mon visage tandis que mes compagnons discutent.

– Et toi Nymphéa, tu es de Bruxelles comme Olympia ?

Je rouvre les paupières et me tourne vers Narcisse.

– Non, je viens de Nobressart, dans la commune d’Attert. C’est à quelques heures d’ici. Et toi, tu es originaire d’où ?

– Je suis né à Uberlândia à l’ouest de l’état du Minas Gerais, au Brésil. Mais quand j’avais douze ans, mes parents ont immigré en Belgique.

– Ils habitent en ville aussi ?

– Pas loin, à Anderlecht. Ma mère vit là-bas avec mes deux frères et ma petite sœur. Mon père est décédé il y a quatre ans maintenant.

La conversation est interrompue par le serveur qui nous apporte nos plats. Je détaille le visage aux traits fins de Narcisse. J’aimerais lui demander quelle est son histoire, mais je ne souhaite pas le mettre mal à l’aise. À la place, je préfère changer de sujet :

– Olympia m’a dit que ça fait presque cinq ans que tu travailles à La Galerie. Tu ne t’es pas encore proposé comme candidat pour la Chambre rouge ?

– Non, je n’en ai pas envie. Je suis bien là où je suis. Être à la Chambre rouge, c’est très prenant. Aujourd’hui au moins, j’ai pas mal de temps libre que je peux occuper comme je le veux.

Je surprends un sourire en coin qu’il échange avec Olympia. Une idée me traverse alors l’esprit : y a-t-il quelque chose entre eux ? Mais avant que je ne puisse réagir à ses propos, Olympia enchaîne, sur le ton de la confidence :

– Vous savez qui est chaude bouillante pour passer à la Chambre rouge ? Joconde ! Il paraît qu’elle a encore insisté hier auprès d’Anton pour qu’il la fasse passer au niveau supérieur, mais il a refusé. Il lui reste encore deux chambres avant de pouvoir prétendre au Saint Graal.

Je fronce les sourcils. Pourquoi Joconde est-elle aussi pressée d’accéder à la mystérieuse Chambre rouge ? Comme s’il lisait dans mes pensées, Narcisse fait remarquer :

– Elle est ambitieuse, mais on ne peut pas lui enlever qu’elle est aussi très motivée ! Il faut dire qu’elle a commencé tout en bas. Elle a encore du mal à se remettre du temps passé chez Mikheev.

Je ne peux m’empêcher de réagir à brûle-pourpoint :

– Quoi ? Joconde a travaillé pour ce type ?

Je songe à cet instant que ni Narcisse ni Olympia ne sont au courant que c’est Alexeï qui m’a permis d’entrer à La Galerie. Mieux vaut qu’ils n’en sachent rien.

– Seulement quelques semaines, me répond-il en haussant les épaules. Je crois que c’est Matthieu qui est allé la chercher pour lui proposer un job à La Galerie. Il semblerait que les conditions dans lesquelles elle se trouvait étaient affligeantes. C’est sûrement pour ça que Matthieu est la seule personne que notre sœur Sourire tolère !

Un ricanement m’échappe. C’est clair qu’à chaque fois que je la croise, Joconde fait la gueule. Je me demande si elle se sent obligée de se donner un genre ou si elle est simplement blasée au naturel. Pas étonnant qu’elle s’entende bien avec le cadet des Kabinsky, tiens !

– Je crois qu’elle ne m’aime pas beaucoup, fais-je remarquer.

Olympia m’adresse un petit sourire navré mais ne me contredit pas.

– Ne t’inquiète pas, elle n’aime pas grand monde, surtout les nouvelles recrues qui pourraient lui faire de l’ombre. Mais tu auras peut-être une chance de changer ça : la semaine prochaine, c’est son anniversaire, et nous avons pour habitude d’organiser une petite fête à la colocation pour marquer le coup.

Narcisse et elle se mettent ensuite à se remémorer des souvenirs communs, et je décroche de la conversation. L’anniversaire de Joconde serait en effet le moment idéal pour réussir à glaner quelques informations sur Mikheev.

Le repas continue dans la bonne humeur et les rires. Je me sens regonflée à bloc grâce à Olympia et Narcisse. Prête à affronter la suite des événements, quels qu’ils soient. Alors qu’ils se chamaillent tous les deux au sujet de la note – Narcisse, gentleman, a tenu à nous inviter –, je remarque un visage familier parmi la foule qui traverse la rue.

Matthieu.

Encore lui ! Ce n’est pas possible, je dois être maudite. Même quand je parviens à passer une journée sans penser à lui et à son caractère de cochon, voilà qu’il apparaît de nulle part pile sur mon chemin. À croire que Bruxelles n’est pas plus grande qu’un timbre-poste.

Même si je peine à le distinguer correctement car son visage est caché derrière une paire de lunettes de soleil et sous une épaisse capuche, c’est lui, j’en suis sûre. Il devrait songer à changer de veste de temps en temps, il serait moins reconnaissable. Il tire de longues bouffées sur sa cigarette tout en avançant d’un pas pressé. Il a l’air nerveux. Je ne sais pas si c’est mon imagination qui me joue des tours, mais j’ai l’impression qu’il observe avec un peu trop d’insistance derrière lui. Je ne sais pas où il se rend comme ça, mais on dirait qu’il craint d’être vu…

Mon sang ne fait qu’un tour. Et si je le suivais, histoire de voir où il se rend comme ça ?

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