Nymphéa
Chapitre 33
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ROXANE
Cinq jours ont passé depuis la soirée de Mikheev. La vie a repris son cours comme si de rien n’était. Mes journées et mes nuits sont bien chargées avec le programme de La Galerie et je crois que c’est pareil pour Matthieu, que je n’ai pas revu depuis notre soirée au bar. Par contre, on s’est pas mal écrit, toujours en prenant soin de ne pas revenir sur l’autre soir, l’après-soirée de Mikheev. Néanmoins, on se taquine encore plus qu’avant et depuis ce baiser, j’ai l’impression que nos sarcasmes ont un arrière-goût moins innocent. Assise en tailleur sur mon lit avec un petit en-cas, je passe en revue les messages que je viens de recevoir.
Roxane : Des nouvelles de cette histoire d’application ?
Matthieu : Pas encore. Mes contacts sont en train
d’investiguer de leur côté.
Roxane : Est-ce que je peux faire quelque chose ?
Matthieu : Je ne crois pas. À part peut-être t’inscrire à des
cours de billard. Je compte bien prendre ma revanche une
prochaine fois.
Je souris et m’apprête à répondre quand Olympia entre dans la chambre. À la suite de mes explications, tout est redevenu normal entre nous. Elle ne m’en a pas voulu pour les notes qu’elle a découvertes sur mon ordinateur et qui étalaient sa vie en détail. S’il y a bien quelque chose que j’ai appris grâce à cet épisode, c’est qu’Olympia n’est pas rancunière. Et aussi, que son amitié m’est précieuse et que je n’ai aucune envie de la perdre.
– Hé, pas touche ! grogné-je.
Elle ricane alors que je repousse sa main qui tente d’agripper un cookie. Je l’adore mais personne ne touche à ma nourriture. Jamais ! Cela ne l’empêche pas pour autant de siroter une gorgée de mon thé tout en s’asseyant sur mon lit. Je lève les yeux au ciel, vaincue.
– Je pensais à un truc, m’apostrophe-t-elle en reposant la tasse sur ma table de chevet. Tu sais, par rapport à ton affaire. Je comprends que ce soit risqué d’essayer d’entrer de nouveau en contact avec Manuela, mais on habite avec sa sœur. Pourquoi ne pas lui demander à elle ?
– Après le coup chez Mikheev, où on s’est fait jeter dehors avec Matthieu, j’ai l’impression qu’elle m’aime encore moins. Je ne suis pas sûre qu’elle ait envie de me faire des confidences.
– C’est pourquoi je pensais que je pouvais lui parler, moi…
J’ouvre de grands yeux.
– Reste en dehors de tout ça, Olympia ! Tu en sais déjà beaucoup trop. Mikheev est un type dangereux, oublie tout de suite l’idée de t’en mêler.
– Oui, mais si je lui pose la question juste comme ça, par curiosité ou pour nouer des liens ? Ou même, je pourrais lui demander comment ça s’est passé à la soirée, lorsqu’elle a revu sa sœur…
D’un geste de la main, je lui fais signe d’arrêter. La lueur que je vois briller dans ses yeux ne me plaît pas du tout. La situation a fait que je ne pouvais plus lui mentir, mais je ne veux pas pour autant qu’elle se mette en danger à cause de moi.
– Olympia, je ne plaisante pas. Si jamais j’avance dans mon enquête et que ça tourne mal, je ne veux pas que ça retombe sur toi aussi. Alors, je te le demande : s’il te plaît, ne t’en mêle pas !
Sa mine boudeuse aurait pu me faire rire si le sujet n’était pas aussi sérieux. Avec sa queue-de-cheval et son visage démaquillé, parsemé de taches de rousseur, on dirait une gamine qui fait un caprice. Elle me fixe avec intensité mais, voyant que cela ne prend pas, finit par lâcher d’un air dépité :
– J’aimerais seulement t’aider.
– Ça tombe bien. J’ai besoin de toi, mais sur un tout autre sujet.
Je récupère mon téléphone pour ouvrir l’e-mail qui contient mon planning des prochains jours et le brandis sous ses yeux.
– Qu’est-ce que je suis censée voir au juste ?
– Demain, je suis attendue dans la Chambre verte.
– OK. Cool.
Je me mords la lèvre inférieure, ne parvenant pas à masquer ma gêne.
– Cool, sauf que… J’appréhende pas mal. La Chambre verte, c’est celle des rapports homosexuels.
Avec tout ce qui s’est passé ces derniers jours, ça m’était complètement sorti de la tête. J’ai déjà été initiée à pas mal de nouvelles choses sur le plan sexuel depuis mon arrivée à La Galerie, mais j’avoue être complètement perdue face à ce qui m’attend.
Ça n’a pas l’air de choquer Olympia, qui hausse les épaules.
– Tu as très bien géré les deux premières chambres, je ne vois pas pourquoi ce serait différent cette fois.
– Ce sera différent parce que je n’ai jamais couché avec une femme !
Cette perspective m’angoisse. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Un homme, même un client, je sais gérer. C’est pas si compliqué à satisfaire, un homme. Du moins, ceux que j’ai rencontrés jusque-là. Mais une femme, c’est une tout autre affaire…
– Vois-le comme ça : en réalité tu pars avec un avantage, celui de connaître le corps féminin. Tu sais ce dont toi tu as besoin pour prendre ton pied, non ? Eh bien, dis-toi que même si chaque femme est différente, il y a des trucs qui marchent à tous les coups.
J’affiche une moue dubitative.
– J’ai regardé des vidéos pour essayer de m’instruire. Mais la vérité est que je n’ai pas la moindre idée de par où commencer. Et cette femme qui viendra là, elle attend de moi que je lui procure plus de plaisir qu’une amante lambda !
Ma tête effarée doit valoir le détour car Olympia éclate de rire.
– Sympa, tes séances de ciné, t’aurais pu m’appeler ! On aurait bien rigolé.
Elle ricane tout en se penchant sur le côté pour esquiver le coussin que je viens de lui lancer.
– OK, je plaisante. Plus sérieusement Nymphéa, tu dois lâcher prise. Je crois avoir exactement ce qu’il te faut pour ça !
Quand elle se retourne, je reconnais tout de suite ce qu’elle tient entre ses doigts et je pousse un petit cri de stupeur.
– Un joint ? m’exclamé-je, avant de baisser d’un ton. Je croyais que la politique de La Galerie vis-à-vis de la drogue était très stricte ?
Olympia hausse les épaules tout en s’approchant de la fenêtre pour l’ouvrir.
– C’est juste un peu d’herbe médicinale, ce n’est pas non plus de la drogue dure ! Et puis, on n’est pas en service là, que je sache. Si tu n’en parles pas, personne n’en saura rien.
Elle m’adresse un clin d’œil et, sans attendre ma réponse, dégaine un briquet apparu de nulle part. Les deux mains en coupe, elle allume le pétard et inspire de grandes bouffées, expirant des volutes de fumée grise.
– Alors, tu en veux ? Je t’assure que tu te sentiras mieux après ça.
– Et voilà ma technique pour faire des cunnilingus du feu de Dieu.
Allongée sur le lit, la tête en bas, Olympia ponctue sa phrase d’un gloussement. Ses jambes fines sont croisées au-dessus de nous contre le mur. Je bloque une seconde sur sa peau claire, parsemée de taches de rousseur discrètes. Je m’oblige à battre des paupières, histoire de reconnecter le semblant de neurones qu’il me reste. Alors, à mon tour, je me mets à pouffer. Le rire remonte le long de mon estomac, roule sur ma gorge et fait vibrer ma cage thoracique.
Brusquement, je me calme pour apprécier la caresse d’une mèche de mes cheveux particulièrement longue, que je roule et déroule au bout de mon doigt. Un soupir d’aise m’échappe. Je me sens si légère ! Comme c’est agréable. Je ne me souviens même plus pourquoi j’étais si stressée il y a encore une heure ou deux. Qui saurait le dire ? Mon appréhension à l’idée de faire l’amour à une femme s’est envolée, je n’éprouve plus qu’un émerveillement global vis-à-vis de tout ce qui m’entoure. Olympia avait raison, lâcher prise, c’était exactement ce qu’il me fallait. Jamais je ne me suis sentie aussi zen. Elle est bien, cette petite. D’ailleurs, j’éprouve le besoin impérieux de le lui dire.
– Merci de tes conseils ma poulette, t’es vraiment trop cool !
– Si t’as envie de me brouter le minou, pas la peine de tourner autour du pot. Je suis prête à me sacrifier pour que tu t’entraînes.
J’ouvre de grands yeux ébahis et nous nous esclaffons comme deux oies, sans tenir compte du niveau sonore.
– Désolée de te décevoir, mais si je devais faire une gâterie à quelqu’un de l’équipe, ça ne serait pas à toi !
– Oh oh ! Il va falloir que tu m’en dises plus !
– Même pas en rêve.
– Nymphéa !
Olympia m’écrase de tout son poids et je m’étrangle de rire.
– Enlève-toi, j’arrive plus à respirer !
Je crois qu’à mesure que la drogue fait effet, nous parlons de plus en plus fort. Je me redresse pour augmenter le volume du poste de radio, pile au moment où une nouvelle musique démarre.
– J’adore cette chanson ! Viens vite, s’écrie Olympia.
Elle bondit sur ses pieds et m’attrape par le bras pour m’entraîner au milieu de la chambre. C’est un miracle que je ne me casse pas la figure, vu comme mon centre de gravité me paraît instable à ce moment. Olympia se tortille comme si elle était en boîte de nuit, tout en chantant à tue-tête :
– Hit me baby one more tiiiiime !
– Mais enfin, c’est pas bientôt fini ce boucan ?
La porte s’ouvre avec fracas sur une montagne de muscles et de barbe que je reconnais comme appartenant à Hans. La main encore sur la poignée, il bloque, interdit, sur la scène qui se déroule devant lui, avant de déclarer avec son accent si particulier :
– Ça sent le cannabis ici.
Avec un gros temps de retard, je cache le joint derrière mon dos et couvre ma bouche avec ma paume, coupable.
– Tu aurais dû me prévenir Olympia, poursuit-il en fermant la porte derrière lui. Si j’avais su que vous faisiez une petite fête, j’aurais apporté un peu de ma récolte privée pour qu’on goûte ça ensemble.
J’ouvre la bouche, ahurie, en voyant Olympia poser sa tête contre l’épaule de Hans et se frotter à lui comme une chatte.
– Ne m’en veux pas Hansou, c’est une soirée improvisée. J’essayais juste de remonter le moral de Nymphéa.
Soudain, elle s’arrête de parler et pousse un nouveau cri.
– Mais c’est vrai qu’on peut envoyer deux ou trois invitations maintenant que l’ambiance est lancée, ça peut être cool ! Qu’est-ce que tu en penses, nounours ?
Hans ricane et essaie tant bien que mal de repousser la main insistante d’Olympia qui tente de lui pincer la joue.
– J’en pense qu’il va falloir changer de musique pour groover tout ça.
Je me joins à l’excitation de ma colocataire et amie. Faire la fête est exactement ce dont j’ai besoin ce soir. Oublier toutes ces machinations, me concentrer sur le moment présent. Et danser jusqu’au bout de la nuit !
– Je vais envoyer quelques messages pour voir qui est disponible, lancé-je à mon tour en attrapant mon téléphone.
En sueur, le débardeur collé à mon dos, j’essaie de repousser des mèches désordonnées qui me barrent le front. La fête a migré dans le salon, faute de place pour créer un dancefloor digne de ce nom dans notre chambre. Il faut dire qu’en un laps de temps très court, pas mal de personnes ont répondu présentes à notre invitation de dernière minute : Narcisse, Judith, mais aussi deux autres hôtesses et un garde du corps brun que j’ai déjà vu quelques fois à La Galerie. La maison s’est maintenant transformée en discothèque, avec la boule à facettes ramenée par Narcisse et l’amas de bouteilles qui trônent sur la table de la cuisine. Entre le joint et les shots de tequila que j’ai ingurgités, dire que je suis lancée est un euphémisme.
– Et si on faisait un « Je n’ai jamais » ? demande Olympia après s’être assise à mes côtés sur le canapé, une bouteille de Pisang à la main.
– OK, mais prépare-toi à finir ronde comme une queue de pelle ma belle. Tu ne vas pas arrêter de boire, ricane Narcisse qui, au vu de son air guilleret, nous a déjà bien rattrapées.
Notre annonce attire également Hans et Judith, qui se placent de sorte qu’on forme un cercle. Pendant ce temps, Narcisse en profite pour resservir nos verres jusqu’à ras bord. Ça promet !
– Allez, je démarre, propose Olympia. Je n’ai jamais… couché avec une femme !
Elle glousse et me lance une œillade tout en buvant une grande gorgée.
– C’est pas sympa, ça ! Plus pour longtemps, de toute façon.
– Chérie, tu es censée dire quelque chose que tu n’as vraiment jamais fait. Le but du jeu, c’est de faire boire les autres, lui dit Narcisse.
– Elles sont nulles ces règles. Je préfère boire aussi.
Je secoue la tête, un sourire mutin aux lèvres.
– Puisque c’est comme ça, je prends la suite, dis-je. Je n’ai jamais… Dormi au téléphone en plein milieu d’une conversation coquine avec mon fiancé à l’autre bout du fil.
Olympia pose une main sur sa poitrine, l’air choquée.
– C’était une confidence privée, c’est petit de m’attaquer comme ça Nymphéa !
– C’est toi qui as commencé !
Pour toute réponse, elle me tire la langue avant de s’enfiler la moitié de son verre. À combien en est-elle depuis le début de la soirée ? J’ai perdu le compte. C’est dingue de tenir aussi bien l’alcool avec un si petit corps.
Les autres se lancent à tour de rôle, mais quand on en revient à Olympia, la lueur malicieuse qui brille dans ses pupilles ne me dit rien qui vaille.
– J’en ai une bonne. Je n’ai jamais… Fantasmé sur un membre de l’équipe.
Vu la façon dont elle darde ses iris sur moi, tout le monde se tourne pour me charrier. La garce ! Je lui balance une poignée de chips que j’avais sous la main pour me venger.
– On se calme et on boit son verre ! clame Narcisse en s’interposant entre nous en riant.
Puis il se tourne vers moi et termine l’intégralité de son verre en me faisant un clin d’œil. En effet, nous avons plus de points communs que ce qu’il croit. À cette différence près que lui, il a concrétisé son fantasme avec son Kabinsky. Moi… Je me contente des rêves torrides que je fais depuis quelques jours, et des non-dits qui rendent l’atmosphère électrique quand nous sommes seuls avec Matthieu.
– À mon tour, reprend mon ami et collègue. Je n’ai jamais fait de plan à trois.
Puis, après avoir croisé le regard d’Olympia :
– Quoi ? On a dit qu’on se fichait des règles. Puis j’ai soif.
Je constate que tout le monde picole ce coup-ci autour de moi. Même Hans, que je regarde sans masquer mon effarement.
– Je ne suis peut-être pas hôte, mais ça ne veut pas dire que je ne fais pas de folies de temps en temps moi aussi.
Il m’adresse un clin d’œil et je secoue la tête, amusée. Je crois qu’en définitive, il faut être un peu fou pour travailler ici. Narcisse pose une main compatissante sur mon épaule.
– Ne t’inquiète pas. Vu comme tu enchaînes les chambres, ça ne devrait plus tarder à arriver ! Et au pire, si tu en as envie, je peux toujours organiser quelque chose avec mon petit ami… Il ne peut rien me refuser, ajoute-t-il avec un clin d’œil coquin.
Je me sens rougir de la tête aux pieds.
– Euh, non merci. Ça a beau être dans le top trois de mes fantasmes, je préfère éviter de coucher avec mon boss qui est aussi ton mec pour le moment, merci.
– De toute façon, ce n’est pas ce Kabinsky-là qui l’intéresse, intervient Olympia en ricanant.
– On parle de moi ?
Cette fois, je sens tout le sang quitter mon visage. Je relève la tête pour me retrouver nez à nez avec Matthieu qui vient d’apparaître comme par magie. Face à moi, Olympia se plaque les deux mains contre la bouche, consciente de sa boulette. Je vais la tuer. J’espère que Matthieu vient juste d’arriver et qu’il n’a pas entendu ce qui a précédé.
– Qu’est-ce que tu fais là ? croassé-je en me redressant comme si le sol était en feu.
Il fronce les sourcils, l’air à la fois amusé et confus.
– C’est toi qui m’as invité.
– Comment c’est possible ? Je ne m’en souviens pas du tout !
Il brandit son téléphone et, en se penchant pour me montrer son écran, il pose sa main sur ma taille.
Roxane : Laisse tomber les superhéros sur Netflix, et viens
plutôt passer une super soirée avec moi à la colocation ! P.-S. : Ramène de la bière. J’ai soif.
Oh mon Dieu. Comment j’ai pu lui envoyer un message aussi pourri ? Je vais me calmer sur la boisson, tout de suite.
– Je suis d’accord pour supprimer ce message et ne plus jamais le mentionner si tu acceptes ce verre d’eau. Tu as l’air d’avoir besoin de t’hydrater.
– Tu n’es vraiment pas marrant, grommelé-je.
Le sourire canaille qui s’étire jusqu’à ses yeux s’infiltre en moi comme une coulée de miel chaud. J’aimerais lancer une pique comme à mon habitude, mais je n’y arrive pas : mon esprit est entièrement tourné vers le contact de sa main qu’il n’a toujours pas enlevée.
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