Nymphéa
Chapitre 18
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MATTHIEU
J’ai encore du mal à m’expliquer pourquoi je suis venu ce soir. Peut-être parce que Mya est malade, et qu’elle reste finalement chez Juliette ce soir. Plutôt que broyer du noir en pensant au fait que j’allais encore passer une semaine sans la voir, j’ai eu envie de sortir. Mes pas m’ont tout naturellement porté à La Galerie – ce n’est pas étonnant, j’y passe le plus clair de mon temps. Mais au lieu de me contenter de rester dans mon bureau, cette fois, j’ai décidé d’entrer.
Les paroles de Roxane ont résonné dans ma tête. Sur le coup, j’ai trouvé ça loufoque qu’elle se demande si je n’ai pas moi-même travaillé en tant qu’hôte – mais après tout, pourquoi pas ? Même s’il ne se faisait pas rémunérer, Anton a déjà participé à différentes fêtes organisées dans la Chambre violette. Il était même à l’origine de certaines d’entre elles. Mais c’est son mode de fonctionnement, pas le mien.
Pourtant, aujourd’hui, alors que c’est la première mission de Roxane, j’ai eu envie de déroger à mon code de conduite. Après tout, la Chambre jaune m’offre le parfait compromis : j’observe, mais je ne participe pas. L’impact m’a semblé minime. Sous couvert de venir voir ma nouvelle recrue, j’ai donc cédé à cette pulsion.
J’attends que les clients affluent dans la pièce fermée par un grand miroir avant de m’installer sur une chaise, tout au fond. Le voyeurisme n’a jamais fait partie de mes fantasmes. Dans mes heures les plus sombres, j’ai toujours préféré être dans l’action, maître de la scène. Quelques souvenirs confus me reviennent en tête. Des corps affairés, à quelques pas du mien, tandis que je m’abandonnais moi-même au plaisir de la chair. Mais je n’ai jamais vraiment fait attention à ce qui se passait autour de moi. J’étais toujours bien occupé.
Nymphéa et Narcisse entrent dans la pièce. Elle semble tendue. L’ensemble de lingerie qu’elle a choisi est joli, il flatte sa silhouette. Avec ces sous-vêtements, ce maquillage… Elle est vraiment très séduisante. À en juger par les murmures approbateurs dans la salle, je ne suis pas le seul à le penser.
Le profil d’un homme assis au fond de la pièce attire mon attention. Je rêve ! Mikheev est ici. Est-ce qu’il est venu pour Nymphéa ? Est-ce que c’est pour ça qu’elle m’a suggéré d’assister à une séance ? Je ne comprends plus rien, mais je me sens tout à coup prodigieusement agacé à l’idée que cet enfoiré va prendre son pied en matant Nymphéa. Il n’est pas venu seul, en plus… Je remue sur ma chaise, l’air autour de moi se fait oppressant.
Je ne comprends pas pourquoi Anton le tolère ici. Si ça n’avait tenu qu’à moi, on l’aurait banni depuis longtemps. Ses arguments sont toujours les mêmes : exclure sans raison valable le chef de la mafia russe de nos établissements, ce n’est pas prudent. Mais je l’exècre à tel point que le savoir ici, dans notre maison, en train de profiter de nos services… Ça me rend malade.
Je rumine ces pensées quand un gémissement m’arrache à ma contemplation du mafieux. Nymphéa embrasse son partenaire à pleine bouche, et un sentiment étrange m’envahit. Une certaine possessivité qui me ramène à ce constat effarant : j’aimerais être à la place de Narcisse.
J’ai pu caresser les contours de ces courbes voluptueuses, passer ma langue sur cette bouche charnue, sentir son impatience monter avec la mienne… La voir ainsi, prête à se donner sans pudeur, me ramène beaucoup trop au moment où elle a failli se donner à moi… et où je n’ai pas saisi l’opportunité. Les paroles d’Anton à son sujet me reviennent en tête. « Une aura empreinte de sensualité frustrée. » Pour la première fois, je comprends ce qu’il a voulu dire et sa frustration fait écho à la mienne. Sauf que dans son cas, sa tension s’apprête à être assouvie tandis que la mienne est condamnée à pulser douloureusement dans mon pantalon.
Un brasier s’allume dans mon ventre quand je vois Narcisse plonger entre ses cuisses. Pourquoi suis-je venu ? C’est un supplice de regarder tout ce que je ne pourrai pas avoir. La vérité me saute aux yeux : Nymphéa, ou plutôt Roxane, m’attire beaucoup trop.
Ça la rend encore plus dangereuse que si elle était la complice de Mikheev.
Je passe le reste de la séance en apnée, à vouloir détourner les yeux sans y parvenir. Bon sang, je n’aurais pas cru qu’elle était si sensuelle. Après ce soir, elle va être très demandée par les clients, j’en suis certain.
Quand la séance se termine, je me lève parmi les premiers. Je ne veux pas que Mikheev se rende compte de ma présence. Je félicite Nymphéa qui a l’air stupéfaite de me voir, et je m’éclipse. Il y a une porte de secours dans le coin de la pièce, et je veux m’y cacher pour voir ce que Mikheev va faire.
Avec dégoût, je le vois se lever avec celle qui doit être sa nouvelle femme pour aller saluer les deux hôtes. De là où je suis, j’entends à peine ce qui se dit. Je ne vois pas le visage de Nymphéa, mais je distingue parfaitement celui du mafieux et son expression joyeuse me donne envie d’y écraser mon poing. Mes doigts se crispent sur l’entrebâillement de la porte quand Narcisse et la grande blonde filiforme quittent la pièce, laissant Nymphéa et ce monstre seuls. Leur échange est bref, je ne saisis pas tout, mais il se pourrait très bien qu’ils parlent en message codé. Qui sait, après tout ?
Il prend congé et Nymphéa se tourne de mon côté. Je recule précipitamment. Merde ! J’espère qu’elle ne m’a pas vu. Une fois revenu dans le couloir, je repère aisément la silhouette coiffée d’un chapeau. Mikheev est seul, l’occasion est trop belle. Je l’attrape par une épaule et le coince contre le mur.
– Tiens, Matthieu, quel plaisir de te voir.
Malgré ma main sur lui, il affiche un rictus assuré.
– Je peux savoir ce que tu fous là, à faire des messes basses avec mes employés ?
Il se dégage de ma poigne et me dévisage avec amusement.
– Je viens rendre visite à ma petite protégée. Tu l’as vue ? Elle est douée, c’est certain. Chaude comme la braise…
– Ta gueule, grogné-je.
Mikheev hausse un sourcil et je m’empresse d’ajouter :
– Nous assurons une surveillance rapprochée de La Galerie. Quoi que tu aies en tête, laisse tomber. Ça n’arrivera pas.
Il m’adresse un sourire goguenard avant de se rapprocher de moi.
– En es-tu si sûr ? Quelque chose me dit que ta précieuse Galerie n’est pas aussi sécurisée que tu le crois.
Il m’écarte de son passage et je me laisse faire, trop concentré sur ses paroles. Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? Je prends mentalement note de demander à Hans un rapport complet sur la sécurité mise en place dans et autour des chambres. J’observe les lieux vides autour de nous et je me demande un instant si ce n’est pas l’occasion de régler nos différends, ici et maintenant. Seuls, Alexeï et moi, comme des hommes. Mais pour autant que je meure d’envie de casser la gueule à cet enfoiré, je dois faire profil bas. Ses sbires ne sont jamais loin et avec les hôtesses et les clients dans les parages, je ne dois pas prendre le risque de créer une émeute.
– Tu sais mon petit Matthieu, tu ne veux peut-être plus venir faire la fête avec moi, mais tu as tendance à oublier que c’est grâce à moi que vous avez pu construire tout ça, dit-il en pointant du doigt les murs autour de lui. Sans mon argent, tu n’aurais jamais pu donner vie au rêve de ton frère.
– C’est du passé tout ça. Je t’ai remboursé plus que ce que je te devais, nous sommes quittes.
– C’est là que tu te trompes. Nous serons quittes seulement quand je l’aurai décidé.
De retour dans mon bureau, je ne décolère pas. Mikheev a du culot de se pointer ici et de faire comme s’il était le maître des lieux. Malgré tout, je ne suis pas rassuré. Cela fait des semaines qu’il tourne autour de notre établissement comme un vautour, je dois savoir ce qu’il a en tête.
Son intérêt manifeste pour Nymphéa me donne toutes les raisons de croire qu’il la tient sous son emprise. Et c’est pour ça que ça semble beaucoup trop évident. Trop facile.
Comment faire pour en savoir plus ? La solution la plus simple, c’est que je me rapproche d’elle. Assez pour la mettre en confiance, et qu’elle ait envie de se confier à moi. Comme ça, si elle est d’une quelconque manière sous le joug du Russe, je pourrai lui venir en aide. Ce n’est pas gagné : elle me considère comme son patron rigide et autoritaire, à juste titre. Il faut que je me montre à elle sous un nouveau jour, plus détendu, plus accessible. On se voit demain pour faire le point sur sa première mission d’hôtesse. Plutôt que de la voir dans mon bureau, je pourrais l’emmener ailleurs ?
Une idée germe dans mon esprit. En attendant, il me reste un seul petit problème à résoudre : l’attirance presque animale que je ressens quand elle est dans les parages. J’avais cru réussir à l’enterrer ces dernières semaines, me cantonnant à nos rapports professionnels, mais la vérité est que j’en veux beaucoup plus. Et sa prestation dans la Chambre jaune, ce soir, n’a fait que réveiller les braises d’un désir déjà incandescent.
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