Nymphéa
Chapitre 29
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ROXANE
Assise avec précaution dans le coin le plus camouflé du divan, je m’agrippe à ma flûte de champagne comme si ma vie en dépendait. Cela fait plus d’une heure que j’essaie de me faire le plus discrète possible, cachée dans mon coin à l’abri des regards, seule, fort heureusement. La proximité des Kabinsky a assuré ma tranquillité jusque-là, mais ils viennent de partir avec Mikheev Dieu sait où. Si un des hommes présents ce soir vient m’aborder pour passer un moment avec moi, je n’aurai pas d’autre choix que de le suivre. Et vu les spécimens qu’il y a autour de moi, je prie très fort pour que ça n’arrive pas.
Le cœur en travers de la gorge, je m’efforce de ne pas observer les scènes de luxure qui se déroulent juste à côté, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Mue par une curiosité malsaine, je jette un coup d’œil à la brune filiforme qui s’est jetée sur la coke tout à l’heure. Elle est agenouillée entre les jambes d’un type, sa tête effectue de vigoureux mouvements de va-et-vient. Ni sa posture ni les grognements de plus en plus sonores de l’homme ne laissent de place au doute. Je m’empresse de détourner la tête, écœurée, lorsqu’une voix bourrue me fait sursauter.
– Eh, toi, viens me branler. Maintenant.
La bouche de mon interlocuteur, ouverte en un sourire pervers, dévoile une dent en or qui brille presque autant que la grosse montre autour de son poignet. J’ai l’impression que mon corps s’est vidé de tout son sang.
– Désolée, j’attends quelqu’un, balbutié-je.
Comme si ça allait m’aider… Le type bat des paupières d’un air hagard, je ne suis même pas sûre qu’il ait compris ce que je viens de lui dire. Je jette des coups d’œil affolés autour de moi, évaluant à quelle vitesse je peux aller me planquer dans les toilettes.
Seigneur Jésus Marie Joseph, aidez-moi, pitié. Il est hors de question que je réponde à cette invitation dégueulasse.
Incroyable mais vrai, le salut me vient de Joconde qui apparaît de nulle part.
– J’ai mieux à te proposer, si ça te dit.
Ratatinée sur mon siège, je la regarde avec appréhension tandis qu’elle chuchote à l’oreille du lascar des mots que je n’entends pas. Au vu de la lueur lubrique qui s’allume dans son regard noir, je comprends que quoi qu’elle lui ait dit, ça lui a plu. Il laisse courir une main couverte de bagues sur sa poitrine opulente. Je frissonne de dégoût, mais ça n’a pas l’air d’affecter Joconde. Son expression est toujours aussi hautaine, si ce n’est plus. Elle attrape l’homme par le bras pour l’entraîner plus loin. Ce faisant, ses pupilles rencontrent les miennes. J’esquisse un « merci » du bout des lèvres. Elle se détourne rapidement, mais j’ai bien cru la voir acquiescer en ma direction.
Je souffle un grand coup, peinant à calmer les tremblements de mes genoux. Putain, c’est pas passé loin ! Il faut que je me trouve une autre cachette, mais j’ai peur de ne pas passer inaperçue si je bouge de là.
Après tout, je suis pratiquement la seule femme de l’endroit qui porte encore des vêtements.
– Tu travailles à La Galerie avec elle ? demande une voix traînante.
La grande brune de tout à l’heure vient de s’approcher de moi, si silencieuse que je ne l’avais pas remarquée avant. Son client est parti, ce qui me rassure. Elle essuie d’un revers du pouce le coin de ses lèvres. Je ne peux retenir une grimace de dégoût.
Vu que je ne réagis pas tout de suite, elle réitère sa question et je remarque qu’elle a un fort accent sud-américain, qui ressemble assez à celui de Narcisse. Je décide enfin de sortir de ma torpeur.
– On habite même ensemble. On est colocataires. Tu la connais ?
Sans y être invitée, elle s’installe à côté de moi et hoche la tête. D’aussi près, je suis d’autant plus frappée par la maigreur extrême de ses bras et de ses jambes.
– Oui, je la connais. Je suis Manuela, sa sœur.
J’écarquille grand les yeux, prise de court.
– Tu es la sœur de Joconde ?
– C’est comme ça qu’elle s’appelle maintenant, c’est vrai.
– Oui, euh… Je suis Nymphéa, au fait.
Ce n’est pas très poli, mais je ne peux m’empêcher de la dévisager. Maintenant que je vois son visage de près, je remarque certaines similitudes avec Joconde. Le même nez, le front bombé, les pommettes hautes… Toutefois, la forme de son visage est plus allongée, son teint est grisâtre et ses yeux verts semblent éteints. Rien à voir avec la flamme orgueilleuse qui brille continuellement dans ceux de sa sœur.
Je promène rapidement mon regard sur ses traits émaciés et ses seins artificiels, et pour la première fois, mon cœur se serre d’empathie pour Joconde. Si elle était restée travailler pour Mikheev, est-ce qu’elle aussi aurait fini comme ça ? Manuela serait certainement aussi belle qu’elle si son corps ne portait pas les stigmates d’une profonde souffrance.
– Est-ce qu’elle va bien ?
Elle a posé la question si bas que je me demande un instant si je ne l’ai pas rêvée. Après un instant d’hésitation, je me décide à répondre :
– Oui. Nous ne nous connaissons pas très bien, mais je pense qu’elle apprécie la vie qu’elle mène à La Galerie. On prend soin de nous, là-bas. Est-ce que les filles sont bien traitées ici ?
Je pose ma question avec le plus de tact possible. Je ne veux surtout pas la brusquer. Elle semble sortir de sa léthargie et ses lèvres s’ouvrent en un rictus amer.
– Ces questions-là ne se posent pas. Tout ce qui compte, c’est l’argent qu’on rapporte. Si, à la fin de la journée, les superviseurs jugent qu’on a bien travaillé, ils nous récompensent. Et si on n’en a pas rapporté assez… Ils nous mettent au sevrage forcé.
Manuela renifle nerveusement. Ce doit être au moins la cinquième fois en dix minutes. Elle passe sa paume sur son front, essuyant la sueur qui perlait dessus. À cet instant, elle a l’air particulièrement mal en point. Soudain, le sens réel de ses mots me paraît évident, et je me sens stupide de ne pas avoir compris avant. Ils les rendent accro ! Ces salopards à la botte de Mikheev, ils rendent les filles dépendantes de je ne sais quelle drogue de merde, et ils les privent de leur dose pour les obliger à faire ce qu’ils veulent.
Je serre les poings, enfonçant mes ongles dans ma paume.
– Pourquoi tu n’es pas partie, comme Joconde ? Je suis sûre que les Kabinsky pourraient t’accueillir, toi aussi. Tu as le choix, tu n’as pas à subir ça pour toujours.
Je m’arrête car ses yeux s’emplissent de larmes. Je me sens à deux doigts de flancher moi aussi, bouleversée par son évidente misère. C’est monstrueux ! Comment peut-on infliger ça à des êtres humains ? Mon estomac se contracte douloureusement, j’ai envie de vomir. Elle secoue doucement la tête avant de lâcher d’une voix neutre :
– C’est trop tard pour moi. Ça fait trop longtemps que je travaille pour Mikheev, j’en sais trop. Pour Joconde, ce n’était pas pareil. Elle n’a travaillé ici que dix jours avant qu’on vienne la chercher. Ça ne valait pas le coup pour eux de perdre du temps pour les en empêcher.
Elle marque un silence avant de reprendre, le regard perdu dans le vide :
– Je ne suis pas la plus à plaindre. Pour eux, je suis rentable, alors, ils me gardent.
– Et que se passera-t-il le jour où tu ne leur seras plus « rentable » ?
Elle hausse les épaules.
– Je fais tout pour ne pas avoir à le découvrir. Je ne m’en sors pas si mal. Avec l’expérience, j’arrive à les satisfaire. Je peux enchaîner six clients en une journée, huit si j’ai pris mon rail du matin. Je m’inquiète juste par rapport au nouveau projet de Mikheev. Il paraît que ça va rapporter un max mais ça ne concerne pas toutes les filles…
– Quel nouveau projet ?
Manuela se tait brusquement, consciente d’en avoir trop dit. Elle esquisse un mouvement de recul et je pose une main sur son épaule pour la retenir.
– Manuela, parle-moi. Tu peux me faire confiance. Après tout, je suis une amie de Joconde.
Je m’en veux de lui mentir aussi effrontément, mais je suis également soulagée de voir que ma technique semble fonctionner.
– Je ne sais pas grand-chose en réalité. On a juste entendu parler d’une nouvelle combine, une sorte d’application, je crois, que Mikheev est en train de développer et qui pourrait lui rapporter des contrats à plusieurs zéros. Un des hommes de main de Mikheev se vantait d’avoir été mis dans la confidence l’autre jour, et il disait que si tout se passait comme prévu, le business évoluerait sur un tout autre niveau.
Mon sang se met à bouillir dans mes veines, mon cerveau carbure à toute allure. Je m’approche davantage encore de Manuela et vrille mes pupilles dans les siennes.
– Manuela, il faut que tu m’en dises plus. Je vais te donner mon numéro de téléphone, comme ça, on pourra…
Soudain, elle détourne la tête et s’exclame, tendue :
– On peut t’être utiles, mon beau ?
– Vous êtes mignonnes toutes les deux, collées-serrées comme ça. Vous me faites une petite place ?
– Désolée, mon beau, on est un peu occupées là tu vois, rétorqué-je en tournant le regard vers l’homme qui se tient debout devant nous.
Il se gausse comme si j’avais dit une très bonne blague. Je serre les dents. Autant, tout à l’heure, j’étais pétrifiée à l’idée de devoir suivre un de ces énergumènes, autant maintenant, je suis prête à me révolter plutôt que de les laisser nous emporter, Manuela ou moi. Le gars finit par se calmer et tire une longue taffe de la cigarette qu’il tient entre ses lèvres avant de nous montrer successivement du doigt.
– J’ai envie que tu me pompes le dard, et toi aussi, énonce-t-il d’une voix pâteuse. Ensuite, peut-être que je vous la mettrai dans le cul, si vous êtes sages !
De nouveau, il part d’un rire goguenard qui m’indique qu’il est passablement bourré. Ou drogué, vu la façon dont ses yeux vitreux sont injectés de sang. C’est peut-être ça qui me donne l’audace de répondre, sans me démonter :
– Non, merci.
Manuela me regarde d’un air choqué et même le type chancelle, pris au dépourvu.
– Je te demande pardon ?
– J’ai dit : non, merci.
Pour mieux signifier que je ne suis pas impressionnée, je me lève. Manuela m’imite et murmure, aussi effrayée qu’énervée :
– Qu’est-ce que tu fous ?
Mon attitude est stupide, voire dangereuse, mais je n’arrive pas à calmer la colère qui me secoue le corps. Pendant un instant, je crois que le mec va lâcher l’affaire et s’en aller. Il se détourne, écrasant son mégot dans le cendrier accroché au mur. Mais sans que je m’y attende, il retrouve toute sa célérité et m’attrape par les cheveux, m’obligeant à me pencher sur le côté.
Sous le coup de la douleur, je lâche un gémissement. Manuela pousse un cri à côté de moi. L’enfoiré s’approche si près que je sens son haleine fétide sur mon visage lorsqu’il se met à brailler :
– Tu t’es crue où, sale pute ? Tu vas m’obéir, tout de suite !
Tout s’enchaîne ensuite très vite. J’ai beau essayer de résister, sa poigne est trop forte. Je tombe à genoux devant lui tandis que, de sa main libre, il défait sa ceinture, puis sa braguette. J’ai l’impression que mon cœur va exploser alors qu’il déballe son sexe à moitié bandé à quelques centimètres à peine de mon visage. J’essaie de le frapper de mes poings, mais il m’envoie une gifle dont la violence m’assomme quelques secondes.
– Suce-moi, salope !
Je hoquette, la respiration coupée, des larmes de rage commençant à déferler jusqu’à mon menton. Je ferme les yeux devant la vision d’horreur qui s’offre à moi. Alors que je lutte de toutes mes forces contre la pression qu’il exerce, des souvenirs des leçons de Krav Maga que nous avons suivies ces dernières semaines à La Galerie me reviennent en tête. On a été formées aux bases du self-défense, c’est le moment ou jamais de les mettre en pratique !
– OK, OK, je vais le faire ! m’exclamé-je d’une voix stridente.
Le type semble tomber dans le panneau. Il me serre un peu moins fort, juste assez pour que je puisse lever mon bras à la bonne hauteur, le plier en angle droit… et lui asséner un violent coup de coude dans les parties génitales.
Il fait une bonne tête de plus que moi mais j’y suis allée de toutes mes forces.
Un couinement pathétique lui échappe et il se plie en deux, m’abandonnant aussi vite qu’il m’a attrapée.
Je me redresse d’un geste vif, prête à fuir, quand un nouveau râle me pousse à reporter mon attention sur mon agresseur.
– Matthieu !
Mon cri s’étrangle dans ma gorge en découvrant la scène devant moi. L’homme est à présent plaqué contre le mur, la large paume de Matthieu serrée autour de sa gorge. Sa face vire du rouge au violet, mais Kabinsky ne faiblit pas. L’expression de son visage est effrayante : il n’y a plus aucune trace d’humanité dans ses traits, il est comme possédé.
– Arrête, tu vas le tuer ! hurle Manuela.
Ces mots semblent le ramener à l’instant présent. Il se recule vivement et l’homme tombe au sol, crachant et toussant comme un forcené.
– Je crois qu’il y a eu un malentendu, siffle Matthieu, cette fille-là, elle est pour moi. Il va falloir t’en trouver une autre.
Le vacarme a provoqué l’arrivée de deux vigiles qui commencent à le questionner. Matthieu les ignore, et lorsque l’un d’eux essaie de poser sa large main sur son épaule, il se dégage prestement. Je réagis vite, de peur de trop attirer l’attention sur nous. Qui sait quelle serait la réaction de Mikheev et de ses sbires s’ils apprenaient qu’on a malmené un de leurs invités VIP !
– Ce n’est rien, ce n’est rien ! On allait partir, m’empressé-je de dire pour rassurer les vigiles.
Je me tourne vers Matthieu pour le tirer par le bras et l’obliger à avancer.
– On s’en va, la fête est finie, murmuré-je à son oreille.
Son regard croise alors celui de Manuela, qui observe la scène en retrait, les yeux barrés d’horreur. Il esquisse un mouvement dans sa direction, mais elle lève la main pour lui signifier d’arrêter.
– Allez-vous-en, martèle-t-elle. Maintenant.
Ni Matthieu ni moi ne perdons de temps à discuter son ordre. Sans prononcer le moindre mot ni même prendre la peine de chercher le reste de notre groupe, Matthieu nous entraîne vers la sortie. Ce n’est qu’une fois que nous sommes parvenus sur le parking désert qu’il daigne enfin s’adresser à moi.
– C’est exactement pour ça que je ne voulais pas que tu viennes à cette soirée ! Putain !
Il a l’air furieux. L’adrénaline continue à pulser dans mes veines, je suis remontée à bloc.
– Pourquoi tu es intervenu ? Je gérais très bien la situation toute seule !
Mon ton véhément semble le déstabiliser. Il se frotte le poing avant de me répondre.
– C’est vrai, admet-il en baissant la voix. J’ai vu comment tu as maîtrisé ce connard. Très joli coup de coude d’ailleurs.
– Tu me surveillais ? demandé-je en le regardant en biais.
– Bien sûr que je te surveillais ! Tu croyais quoi ?
Je suis sur le point de rétorquer que je n’ai pas besoin d’être fliquée, mais je me retiens. Pour le coup, je suis contente qu’il l’ait fait. Les vigiles n’ont pas hésité à montrer les poings devant Matthieu alors qu’il s’agit d’un invité VIP. Je n’ose imaginer ce qu’ils auraient pu me faire à moi, simple hôtesse, dans un recoin obscur de cet entrepôt.
Je lâche un soupir nerveux.
– Tu aurais au moins pu prévenir.
La soirée organisée par Mikheev était à mille lieues de ce qui peut se passer à La Galerie. Pourtant, on en connaît un rayon niveau débauche. Mais dans les chambres, tout se base sur le respect et le consentement mutuel. Ce qui est loin d’être le cas ce soir, comme j’ai pu le constater.
– Tu aurais mieux fait d’écouter dès le début. Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée de venir.
– Si ça n’avait pas été moi, ça aurait été Olympia ou une autre fille. Ça n’aurait rien changé.
– Si, ça aurait tout changé pour moi.
Son ton sec contraste avec la teneur de ses mots. Il reprend, d’un ton plus modéré :
– Ce que je veux dire, c’est que je ne peux pas supporter l’idée qu’il t’arrive quelque chose sous ma surveillance.
– Matthieu, le coupé-je d’un ton las. Je suis désolée, OK ? Tu avais raison. Je n’étais pas prête pour ce que j’allais voir, mais ce qui est fait est fait. Malgré tout, cette mission a été une réussite.
Il dresse l’oreille. Je sais que cette fois, j’ai toute son attention.
– Tu as découvert quelque chose ?
Je tourne la tête vers l’entrée de l’entrepôt.
– Je ne suis pas sûre que ce soit le meilleur endroit pour en parler.
Matthieu sort ses clés et me fait signe de le suivre.
– Je suis garé pas loin. Je te ramène.
– Et les autres ?
– J’ai déjà envoyé un SMS à Anton. Il ne va pas tarder à partir aussi, seulement avant, il doit…
– Arranger le bordel qu’on a causé, complété-je.
Je vois ses traits se raidir.
– Tu as tout compris.
Je grimpe à sa suite dans sa voiture. Dès que la portière se referme derrière moi, il démarre. Je crois qu’il a encore plus envie de quitter cet endroit que moi.
– Dis-moi ce que tu as découvert.
Encore ce ton autoritaire ! Décidément, Matthieu Kabinsky a la patience d’un enfant de quatre ans.
– Redemande-moi gentiment pour voir ?
Il ferme les yeux un infime instant, juste assez pour reprendre avec plus de délicatesse :
– Excuse-moi. Peux-tu me partager ce que tu as découvert ce soir ?
– J’ai réussi à discuter avec Manuela, la sœur de Joconde. Elle m’a parlé d’une application que Mikheev serait en train de développer.
Je lui résume en quelques phrases l’essentiel de notre conversation. Les révélations de Manuela ont été plutôt sommaires, mais au moins, on a une piste.
– J’ai voulu lui donner mon numéro pour pouvoir en apprendre davantage, mais ce type est arrivé juste quand j’allais le faire, conclus-je.
Matthieu pince les lèvres à cette évocation mais ne revient pas sur cet épisode. Je lui en suis reconnaissante. Même si je m’en suis bien sortie, je dois admettre que la violence de cet échange m’a pas mal secouée. Le dessus de mon crâne pulse encore à l’endroit où il m’a attrapée par les cheveux.
Sans m’en rendre compte, je m’enfonce un peu plus dans le siège. Ici, dans le véhicule en marche, avec Matthieu à côté de moi, je me sens enfin en sécurité.
– Je peux passer quelques coups de fil. Si tout ça se révèle exact, j’ai deux ou trois contacts qui doivent pouvoir en apprendre plus sur cette fameuse application.
– Je ne vois pas pourquoi Manuela me mentirait, riposté-je.
Ses mains se crispent sur le volant.
– Comment est-ce qu’elle allait ? demande-t-il au bout d’un moment.
– Manuela ? Mal. Tu as vu la manière dont elle s’est jetée sur la drogue ? Et ce qu’elle m’a raconté… Je crois qu’elle est stone la moitié du temps. En même temps, je n’ose imaginer son quotidien.
Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale. La déchéance de Manuela m’a touchée. Bien sûr, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle. Si ma vie avait été différente, ça aurait pu être moi. Ou quelqu’un que je connais, comme Olympia ou Joconde.
– Pourquoi ne pas l’avoir sortie de là comme Joconde ?
– Ce n’est pas si simple.
Matthieu a l’air mal à l’aise tout à coup. Il se passe la main sur la nuque. J’ai remarqué qu’il faisait toujours ça quand il était nerveux.
Qu’est-ce qu’il ne me dit pas, cette fois encore ?
– Nous n’avons pas pour habitude de faire ça. Mikheev embauche qui il veut, et malheureusement, même si nous sommes absolument contre ses méthodes, nous n’avons aucun pouvoir de l’empêcher d’agir de la sorte. Joconde est un cas à part. Nous n’avons jamais interféré avec le business d’Alexeï, c’était la seule et unique fois.
– Pourquoi tu l’as fait alors ? Pourquoi tu es allé la sauver ?
Ma poitrine se serre. Est-ce qu’il s’est passé quelque chose entre eux ? Cette idée me crispe beaucoup plus que je ne l’aurais imaginé.
– Je l’ai fait car Manuela me l’a demandé et… je lui devais une faveur.
Il croise mon regard avant d’enchaîner :
– C’est elle. Manuela est la fille qui a failli mourir à cause de moi.
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