Nymphéa
Chapitre 44
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MATTHIEU
Je n’arrête pas de courir depuis ce matin. La Galerie, la colocation où nous avons appris la vérité sur Narcisse, le commissariat… Nymphéa et moi, nous avons attendu des heures avant de pouvoir faire notre déposition. Je viens à peine de la laisser chez moi avec ses affaires que j’ai déjà dû repartir. Sur la route, j’ai passé un coup de fil à Anton pour vérifier qu’il était bien chez lui. Au ton de ma voix, il a bien compris que quelque chose clochait, mais j’ai préféré rester évasif. C’est une discussion que nous devons avoir en face à face.
J’appréhende sa réaction. Il éprouve des sentiments forts pour Narcisse, je crains que sa trahison ne le foute en l’air comme il l’a déjà été par le passé. Il a été profondément ébranlé par le décès d’Olympia, cette attaque brutale de Mikheev perpétrée juste sous notre toit… Comme moi d’ailleurs. Olympia était un vrai rayon de soleil, toujours joyeuse et accommodante. Elle était très appréciée et elle nous manquera à tous.
Arrivé en bas de l’immeuble de mon frère, je grimpe deux par deux les marches jusqu’au troisième étage. Il m’attend sur le palier, devant sa porte ouverte. Son air calme ne me trompe pas : il a compris que ce que j’ai à lui annoncer est grave. Anton s’efforce de garder son masque de self-control en permanence, mais je le connais depuis toujours. Je sais lire entre les lignes de ce visage qui ressemble tant au mien et dans lequel, pourtant, je ne me reconnais pas.
– Je vais te servir un café. Tu as l’air d’en avoir besoin, ironise Anton en refermant derrière nous.
Je hoche la tête, tendu comme un arc prêt à tirer. J’ôte ma veste pour la poser sur le dossier d’une chaise avant de m’y asseoir. Seulement alors, je prends conscience de la fatigue qui tiraille mes muscles. Je ne sais plus où donner de la tête au boulot et je dors très mal, pas étonnant que je sois K.O.
– Quelles sont les nouvelles ? demande mon frère en s’asseyant face à moi, la cafetière au poing.
– Je sors du commissariat, dis-je tout en frottant mon visage avec ma paume.
– Vraiment ?
– Roxane… Je veux dire, Nymphéa a parlé avec Pablo, le petit ami d’Olympia. Elle est tombée sur lui par hasard. Il lui a révélé que deux hommes étaient venus le voir pour l’obliger à écrire la lettre de rupture, puis l’ont menacé pour qu’il n’aille pas parler à la police.
– Nymphéa l’a trouvé où ?
J’espérais qu’il ne me pose pas cette question, mais c’était couru d’avance. Je soutiens son regard pour déclarer d’une voix blanche :
– Elle s’est rendue à l’enterrement d’Olympia. C’est là-bas qu’elle est tombée sur lui.
Anton pince les lèvres, contrarié. Il peine à accepter qu’on mette à mal son autorité. Pourtant, sur ce coup-là, je n’ai pas pu être d’accord avec lui. Je comprends que Roxane ait eu besoin d’aller aux funérailles de son amie pour lui rendre un dernier hommage.
Et puis, si elle s’était contentée de suivre docilement les instructions de mon frère comme les autres hôtes, nous n’aurions jamais obtenu ces précieuses informations sur le meurtre d’Olympia.
Est-ce pour ça qu’elle m’attire autant ? Pour sa fâcheuse tendance à aller à l’encontre de l’ordre établi, qui entre en collision avec mon passé chaotique et mon présent régi par les règles ?
– Oublions ça, veux-tu ? Les circonstances sont exceptionnelles. Nymphéa est bouleversée, je te rappelle que c’est elle qui a découvert le corps d’Olympia pendu. Tu ne sais pas quel choc ça a été pour elle.
Ma gorge se serre. Anton comprend que cela me renvoie à un autre épisode, tout aussi douloureux pour moi, il n’insiste donc pas. Il se sent toutefois obligé d’ajouter :
– Je suis d’accord pour ne pas lui en tenir rigueur pour cette fois. Mais tu es étonnamment tolérant avec elle. Il va falloir que tu m’expliques ce qu’il y a entre vous, un de ces jours.
– Chaque chose en son temps.
Anton hoche la tête pour signifier que ce chapitre est clos.
– Ce n’est pas tout. Nous avons démasqué la taupe.
Comme mon frère ne dit rien, attendant visiblement que je poursuive, je me lance :
– C’est Narcisse. Je suis désolé Anton.
Pour la délicatesse, on repassera. De toute façon, existe-t-il une manière douce d’annoncer à son frère que son amant est envoyé par son pire ennemi pour le détruire de l’intérieur ?
Anton a un mouvement de recul. Il cligne des paupières plusieurs fois, comme s’il était en train de faire un mauvais rêve et qu’il essayait de se réveiller. Si seulement c’était aussi simple.
– Comment ? finit-il par demander à voix basse.
Je lui relate les aveux de Narcisse, la pression que Mikheev faisait peser sur lui. Quand j’en arrive à la partie concernant sa fête d’anniversaire qui a servi de leurre, je remarque que sa main posée sur sa tasse se met à trembler.
– Il a profité du fait que nous étions tous réunis au même endroit pour leur donner accès à notre bureau. Je ne sais pas exactement ce qu’ils cherchaient, mais selon lui ils ne l’ont pas trouvé et ça les a contrariés. C’est en partant qu’ils ont croisé Olympia… Elle n’aurait pas dû se trouver là, c’était un hasard. Lorsque les sbires de Mikheev lui sont tombés dessus, Narcisse a essayé de la défendre, mais ils l’ont passé à tabac…
Je m’interromps. Anton s’est levé pour arpenter la pièce d’un air nerveux. Peut-être que j’y suis allé trop fort. Je n’aurais pas du tout lui dire d’un coup, j’aurais peut-être mieux fait d’attendre qu’il encaisse avant de poursuivre.
– C’est pour ça qu’il n’est pas resté avec moi. Il m’a dit qu’il se sentait mal, il était fuyant. Je n’ai pas compris son comportement. J’ai été glacial avec lui, car j’ai cru qu’il était jaloux parce que j’avais passé un moment avec un des danseurs. Jamais je ne me serais douté… Ou peut-être n’ai-je pas voulu voir, murmure-t-il.
Il est visiblement perdu dans ses pensées, il ne s’adresse pas à moi. Je me lève à mon tour, pose ma main sur son épaule pour le forcer à me regarder.
– Je sais que c’est beaucoup à encaisser. Mais si tu l’avais vu, Anton… Il regrette. Il s’est fait piéger par Mikheev, il n’avait pas le choix. Tu sais comme moi de quoi cette ordure est capable.
Comme il ne dit rien, se contentant de me fixer, j’insiste d’un ton que j’essaie de rendre rassurant :
– Ça ne veut pas dire que ce que vous avez vécu n’était pas sincère. Je vous ai vus ensemble, il est fou de toi, c’est certain.
Anton ferme les yeux, puis les rouvre. Je peux percevoir le tourbillon d’émotions qui se bousculent en lui. J’aimerais lui dire de se laisser aller, qu’il peut s’épancher avec moi, mais il ne m’en laisse pas le temps.
– Où est-il, à présent ?
– Avec la police. Il a été placé dans le programme de protection des témoins. Avec sa famille, il va être transféré dans un logement surveillé, je ne sais pas encore où exactement. Si tu veux le voir…
– Je ne le veux pas, me coupe-t-il avec raideur. Pas maintenant. Il y a plus urgent : on doit régler tout ce bazar. Il est hors de question que la mort d’Olympia sous notre toit reste impunie.
J’acquiesce. Je peux comprendre qu’il ait besoin de rester dans l’action pour ne pas se torturer l’esprit avec tout ça. Je sais que Narcisse attend de ses nouvelles, mais je ne vais pas le brusquer. Il le contactera quand il se sentira prêt.
– Ça va aller ?
– Ne t’inquiète pas pour moi. J’ai un business à diriger. Rien d’autre ne compte. Je vais aller à La Galerie ce soir, mais je ne resterai pas longtemps. Tu peux rentrer chez toi, on se voit demain.
Il s’éclipse dans la pièce à côté, j’hésite un instant à le suivre. À quoi bon ? S’il souhaite me parler, il sait où me trouver. Même si j’appréhende de le laisser seul vu ce qui vient de lui tomber dessus, je dois respecter son silence. Je dois arrêter de laisser les fantômes de mon passé – de notre passé – me ronger et m’empêcher de vivre.
Nous ne sommes plus des gamins. Anton est un homme adulte qui a les capacités de surmonter ses démons tout seul. Quant à moi, la seule chose que j’ai envie de faire maintenant, c’est de rentrer à mon appartement et de retrouver Roxane. Je crève d’envie de me perdre dans ses bras et sur ses lèvres afin d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, les horreurs que nous venons de vivre.
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