Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 10 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 10

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MATTHIEU

Je m’élance hors de la pièce comme si j’avais le démon à mes trousses. Une fois la porte claquée derrière moi, je me rends compte que je n’ai même pas refermé ma braguette. Putain ! Je bande comme un taureau. Je sens encore les petites mains de Roxane sur moi. Ses lèvres brûlantes, son corps cambré tandis qu’elle se donnait elle-même du plaisir…

Dans cette pièce, à l’abri des regards, toutes mes bonnes résolutions ont failli voler en éclats. Ça faisait des mois que je n’avais plus ressenti une pulsion aussi bestiale. Un désir de luxure pure, sans limite, qui ne demande qu’à être assouvi. L’espace d’un instant, j’ai ressenti des sensations que j’avais oubliées et ça m’a terrifié. Car si je succombe ne serait-ce qu’une fois à cette ancienne version décomplexée de moi-même, qui sait quelles autres vieilles habitudes pourraient refaire surface ?

Je me frotte le visage pour me ressaisir. Je n’ai pas le droit de faire ça, de profiter de la vulnérabilité d’une fille. M’enfuir avant que la situation ne devienne hors de contrôle a été la meilleure décision, même si mon corps qui pulse douloureusement dans mon jean serré ne semble pas être d’accord.

Qu’est-ce qui est passé par la tête d’Anton pour lancer un tel défi ? Surtout, qu’est-ce qui a pris à Roxane de vouloir le relever ? Elle dit qu’elle a besoin d’argent. Est-ce que c’est pour ça qu’elle s’est associée avec Alexeï Mikheev ? Si elle doit intégrer La Galerie, il faut absolument qu’on tire tout ça au clair.

D’un pas lourd, je remonte dans le bureau et j’y trouve Anton, assis tranquillement à siroter un café. Ses yeux s’ouvrent en grand quand ils voient ma mine débraillée.

– Non ! s’exclame-t-il. Vous l’avez vraiment fait ?

Je lui lance un regard assassin.

– Bien sûr que non ! Tu sais bien que je ne ferais jamais ça avec une employée.

Il émet un petit rire. Face à son visage rieur, j’ai l’impression de revoir l’adolescent jovial de quinze ans qui se plaisait à faire tourner en bourrique son entourage.

– Je le sais, c’est pour ça que je l’ai proposé.

– Tu me tortures, et ça te fait marrer ?

Son visage redevient sérieux.

– Excuse-moi, ce n’était pas drôle. Mais tu sais, frangin, ça fait déjà deux ans que tu es clean maintenant. Passer un bon moment en charmante compagnie ne te fera pas replonger, j’en suis sûr.

Je le regarde sans rien dire, plongeant machinalement ma main dans ma poche. Tout au fond, j’y trouve le jeton symbolique que je serre comme pour me donner de la force.

Anton a confiance en moi, mais je ne suis pas aussi sûr que lui de ce qu’il avance. Pendant trop longtemps, le sexe et la drogue ont été pour moi synonymes de fête et de plaisir. Encore aujourd’hui, j’ai peur des associations qui pourraient se faire dans mon esprit si je m’autorisais à lâcher prise.

– Tu as changé depuis, insiste-t-il. Tu n’es plus le même homme, tu as payé pour tes erreurs passées. Alors, il serait peut-être temps d’arrêter de te punir ?

Anton me fixe par-dessus ses lunettes, et ce que je lis dans son regard m’adoucit. Je lâche un soupir. Nous avons tous les deux bien changé, ces dernières années, mais il y a une chose qui reste la même : je n’arrive pas à en vouloir à mon frère très longtemps.

– J’ai donné mon accord à Roxane, finis-je par dire pour changer de sujet. Elle t’attend pour la suite.

– C’est vrai ? Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis finalement ?

Je hausse les épaules, évitant cette fois de croiser les iris perçants d’Anton.

– Elle s’est révélée… plus prometteuse que ce que je pensais.

Il n’insiste pas pour en savoir plus, se contentant d’afficher une mine réjouie.

– Parfait ! Je vais aller la voir pour lui présenter le contrat et ses modalités.

Alors qu’il s’apprête à se mettre debout, je le retiens.

– Anton, pourquoi tu soutiens tellement cette fille ? Tu as décidé de l’embaucher au Millésime alors qu’elle n’avait aucune expérience réelle. On a bien vu toi comme moi que ses jobs passés en tant que serveuse, c’était du pipeau. Maintenant, tu insistes pour qu’elle rejoigne La Galerie, alors même que Mikheev en a fait sa protégée. Pourquoi ? Je ne comprends pas.

De mon point de vue, le fait que Mikheev tienne tellement à nous la présenter devrait suffire pour la renvoyer sur-le-champ.

– Justement, tu ne trouves pas ça curieux, que Mikheev insiste pour qu’on la prenne avec nous, plutôt que de l’embaucher dans un de ses établissements ?

Je fronce les sourcils, me remémorant notre dernière conversation.

– Lorsque je t’ai fait part de mes soupçons sur une éventuelle complicité entre eux, tu n’avais pas l’air de t’en inquiéter plus que ça.

– Je prends toujours tes intuitions au sérieux. J’ai demandé à Hans de mener l’enquête, et il s’est avéré que même s’il n’a trouvé aucun lien évident entre eux, les choses bougent du côté de Mikheev. Il semblerait que tu avais raison. Il trame quelque chose.

Je me redresse brusquement, les poings serrés.

– Dis-moi ce qu’il a appris.

– Des clients ont été approchés, et des hôtesses aussi. Pour l’instant, ça reste assez innocent, des vagues allusions lancées par-ci par-là. Mais d’après ce que mon informateur a entendu, il ne va pas tarder à passer au niveau supérieur. Il veut placer ses pions. Chez nous, en interne.

– Et tu penses que Roxane pourrait être l’un de ces pions ?

– Disons que je n’exclus pas cette possibilité.

Je le dévisage une seconde, prenant le temps d’intégrer le sens de ses paroles. Au fond, c’était prévisible. Alexeï Mikheev n’est pas du genre à attendre que les choses se passent – quand il veut quelque chose, il met tout en œuvre pour l’obtenir. Cette fois, je crois qu’il en a eu marre d’attendre que mon frère et moi soyons réceptifs à ses propositions.

– Il faut qu’on double les mesures de sécurité dans La Galerie et aux alentours, dis-je en réfléchissant à voix haute. Auprès des hôtesses aussi. Je vais appeler pour leur trouver à chacune un chauffeur privé, je ne veux plus qu’elles se déplacent seules.

– C’est une excellente idée, approuve Anton. Il va falloir aussi être beaucoup plus attentifs aux allées et venues des uns et des autres. Je n’ai aucun doute sur la loyauté de nos employés, mais vu qui on a en face…

Je hoche la tête, comprenant très bien où il veut en venir.

– Quand on exerce la bonne pression, même la branche la plus solide craque.

Avec ses méthodes peu conventionnelles, le mafieux serait capable de faire céder n’importe qui.

– Je ne laisserai pas à Mikheev l’opportunité de s’en prendre aux nôtres, affirmé-je.

Dans ma tête, je déroule déjà la liste des choses que je dois faire. Recruter des nouveaux vigiles. Contacter les équipes, louer des voitures pour les déplacements…

– J’espère que je me trompe et que Roxane n’est pas sous le joug de Mikheev, m’interrompt Anton. Car en dehors de ça, je pense réellement qu’elle a du potentiel. Elle dégage un je-ne-sais-quoi, une aura empreinte de sensualité frustrée qui me suggère qu’elle aurait tout à fait sa place dans les chambres. À mon avis, elle fera une très bonne hôtesse.

– Si tu le dis, réponds-je machinalement, l’esprit ailleurs.

– Et puis, je n’en ai vu qu’un rapide aperçu, mais j’ai l’impression qu’elle embrasse plutôt bien, me glisse-t-il avec un sourire narquois.

En apercevant l’écran de contrôle allumé à côté du bureau, je percute. L’enfoiré ! Il a allumé la caméra de vidéosurveillance sans me prévenir.

– Tu nous as espionnés ? rugis-je.

Mon frère a du mal à masquer son hilarité.

– Vraiment, je n’ai regardé que cinq petites minutes. J’étais tellement persuadé que tu ne l’autoriserais pas à t’approcher à moins d’un mètre, je voulais voir comment tu allais t’en débarrasser ! Dès que j’ai vu que tu l’embrassais, j’ai tout éteint, je te le jure.

Je m’apprête à aboyer sur mon frère pour lui couper toute envie de recommencer, mais ses paroles me stoppent net. C’est quoi qui ai embrassé Roxane ? Dans ma tête, ça ne s’était pas du tout passé comme ça. C’est elle qui s’est mise à califourchon sur moi, après que je lui ai attrapé les bras, et…

– Allez, je file la voir. Elle doit commencer à s’impatienter, ajoute Anton en esquissant un clin d’œil.

Je fixe un point flou devant moi, de plus en plus confus. Merde ! C’est vraiment moi qui l’ai embrassée. Est-ce possible que je ne m’en sois pas rendu compte ? Ce détail me perturbe plus que de raison.

La vérité, c’est que Roxane m’attire autant qu’elle m’agace. Depuis le premier jour, elle enchaîne les gaffes et elle a tendance à fourrer son nez partout. Malgré tout, je ne suis pas aveugle. Son visage de poupée, ses lèvres charnues et ses rondeurs bien placées ont déjà fait leur effet auprès de la clientèle du Millésime.

Une idée particulièrement déplaisante me traverse l’esprit. Est-ce qu’elle a couché avec Mikheev ? Je connais cette ordure. Je sais qu’il n’hésiterait pas si l’occasion se présentait. Et à lui, lui a-t-elle dit qu’elle était prête à tout ?

Avant que mon frère ne quitte la pièce, je lui lance :

– Si elle a vraiment été envoyée par Mikheev, il faut qu’on soit prudents. Elle ne sera pas totalement intégrée à La Galerie avant d’avoir obtenu ma confiance… et pour ça, elle a encore un long chemin à faire.

– Tout le monde a un long chemin à faire avant de gagner ta confiance, petit frère. Ce n’est pas nouveau, rétorque Anton avant de me tourner le dos.

Il disparaît par la porte par laquelle j’ai emmené Roxane à la galerie de peinture. Parfait leurre que nous avons mis en place quand nous avons compris qu’il valait mieux rester discrets sur le véritable emplacement des chambres. Ce que j’ai dit plus tôt était vrai : Anton est amateur et collectionneur d’art, et toutes ces œuvres sont sa collection personnelle. Mais ce que la plupart des gens ne savent pas, c’est que c’est par-delà les tableaux qu’il faut aller pour découvrir la véritable entrée de La Galerie.

Encore une idée farfelue d’Anton, qui reste néanmoins astucieuse. Cela permet de sécuriser les arrivées et départs des clients qui ont rendez-vous dans une chambre, et c’est prouvé : le secret attise le désir. Je dois l’admettre, mon frère a plutôt bien réussi son coup. Depuis le concept jusqu’à son agencement, La Galerie est un réel succès. Qui se douterait que dans l’arrière-salle du Millésime, il y a tout un réseau souterrain de pièces qui reçoivent des visiteurs, soir après soir ?

Je regarde l’heure. Il est déjà tard, le service au bar a commencé, je ferais mieux d’aller y jeter un coup d’œil. Comme tous les samedis, l’endroit va être plein à craquer jusqu’à la fermeture. La plupart de nos clients savent se tenir, mais l’alcool et la fatigue aidant, certains d’entre eux relâchent un peu trop la pression en fin de semaine. Comme ce connard que j’ai dû jeter dehors l’autre soir. Alors que je vérifie l’état de ma tenue, je me souviens que j’ai laissé ma veste à Roxane. Merde ! Elle m’a été offerte, j’adore cette veste.

Je me revois encore déposer le cuir sur sa peau de porcelaine. L’image de son corps nu, pressé contre le mien, danse sous mes paupières. Sa façon de se frotter comme une chatte en chaleur m’a donné envie de la prendre avec force, pour lui faire sentir tout l’agacement et la frustration que me cause ce rôle d’homme de glace que je me force à endosser.

La petite voix insidieuse de ma conscience, en écho à celle de mon frère, se fait entendre. Et si je dérapais une fois, juste une fois, serait-ce si terrible ?

J’expire bruyamment. Mon jean commence à devenir de nouveau étroit. Putain, je divague complètement. Bien sûr que oui, tout dérapage est exclu. Je n’en ai pas le droit. C’est mon code de conduite et je m’y tiendrai. J’ai tenté de vivre sans limites, dans l’excès, en profitant de tout ce que la vie a de mieux à offrir, du moins selon les standards pour le moins décadents de ce business. Résultat ? Une fille a failli y rester, et Anton et moi avons manqué de tout perdre. Non, décidément. Ce ne serait bon pour personne si je perdais le contrôle de nouveau.

Alors je remballe mes idées scabreuses, mes envies refoulées, et j’enfile mon masque de patron intransigeant et autoritaire. C’est l’équilibre sur lequel nous avons bâti notre modèle, Anton et moi. Il est le génie créatif, léger et qui ne se refuse rien, et moi, l’exécutant qui s’efforce de maintenir tout ce petit monde dans les rangs, lui compris.

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