Nymphéa
Chapitre 49
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ROXANE
Depuis vingt bonnes minutes, nous tournons dans les quartiers les moins fréquentés de Bruxelles et mon angoisse va croissant. Et si c’était un piège ? Peut-être que Mikheev a compris qui se cachait derrière cette réservation de dernière minute, et qu’il nous attend avec ses sbires pour nous faire passer un sale quart d’heure ? Je jette un coup d’œil vers mes acolytes. À ma gauche, Hans a l’air aussi nerveux que moi, mais Joconde sur la banquette arrière ne laisse rien filtrer de ses émotions, comme d’habitude. Pourtant, j’imagine sans mal qu’elle doit être celle de nous trois qui redoute le plus cette entrevue.
– On y est. C’est l’adresse que j’ai rentrée dans le GPS.
Collant mon nez contre la vitre teintée, j’observe avec appréhension les lieux autour de nous. Nous nous trouvons dans une ruelle assez large, où des sacs-poubelles à moitié éventrés trônent un peu partout. Devant l’enseigne à la peinture écaillée de l’hôtel, une demi-douzaine de filles aux tenues plus qu’évocatrices.
Narcisse n’a pas menti. En plus de ses bordels et établissements privés, Mikheev ne lésine pas sur les bons vieux tapinages à l’ancienne. Quelques mètres devant nous, une voiture s’arrête et une portière s’ouvre. Une femme de petite stature en sort en boitillant, et manque de se faire bousculer par le véhicule qui repart en trombe la seconde d’après. Ma mâchoire se serre.
À mon entrée à La Galerie, j’ai eu beaucoup de scrupules. Le métier d’hôtesse est moralement discutable, mais ce qui se passe dans les chambres est fait dans le respect des lois et du consentement de chacun. Jamais les Kabinsky ne réduiraient leurs employés à ça.
Il est hors de question qu’Alexeï Mikheev y parvienne.
– Elle est là, s’exclame tout à coup Joconde. Je la vois, Manuela est juste là.
– Je fais quoi alors, je l’interpelle juste comme ça ? demande Hans d’une voix plus aiguë que d’habitude.
Mon regard se pose sur mon chauffeur et ami qui, pour l’occasion, a laissé tomber le costume-cravate impeccable qu’il porte toujours. Ça me fait tout drôle de le voir comme ça, vêtu d’un simple jean, une casquette vissée sur la tête. Mais nous ne voulions pas davantage attirer l’attention, déjà que le Porsche Cayenne lustré de Hans fait tache dans l’environnement.
– Approche-toi et donne-lui le numéro qui est écrit sur le SMS. Nous, on va essayer de se faire discrètes, approuvé-je.
Hans ralentit en s’engouffrant dans la rue et je m’aplatis contre mon siège, le cœur battant à tout rompre. Une fille vêtue d’une robe moulante vient se pencher à la vitre.
– Alors mon beau, on s’est perdu ?
– Non, j’ai… fait une réservation, bafouille Hans en lui mettant sous les yeux l’écran de son téléphone.
La blonde s’allume une cigarette avant de répondre :
– OK, tu as rendez-vous avec Manuela. Tu vas voir, elle est très jolie. Tu ne seras pas déçu.
Alors que je commence à me dire que notre plan va peut-être bien se passer, la fille hoche la tête en direction d’une personne qu’on ne voit pas. J’imagine dans un premier temps qu’il s’agit de Manuela, mais lorsque j’aperçois deux types tout en muscles qui s’approchent de la voiture, je comprends que je me suis trompée.
– Sortez, tout de suite ! s’écrie une voix masculine.
Mon sang ne fait qu’un tour lorsque je vois Tatiana, la femme de Mikheev, arriver à grands pas. Oh non, non, non. Qu’est-ce qu’elle fait là ?
– Il faut qu’on y aille, vite, murmure Joconde.
Mais je ne l’écoute pas. On ne verra pas Manuela, tant pis. Je ne peux pas partir d’ici sans avoir au moins essayé d’arranger les choses. J’ouvre la portière.
– Nymphéa, remonte !
J’entends ma collègue pester avant de me suivre hors du véhicule. Tatiana se tient devant nous, entourée par ses deux gardes du corps. Son ventre rond ne laisse plus de doute sur le fait qu’elle est enceinte, mais elle n’en demeure pas moins hostile.
– Alexeï m’avait prévenue qu’on risquait d’avoir une petite visite. Mais je n’y croyais pas, je ne vous imaginais pas aussi stupides.
Sa voix, que j’entends pour la première fois, sonne à mes oreilles comme le sifflement d’un serpent. J’opte pour une semi-vérité.
– On est venues voir Manuela. Joconde veut parler à sa sœur, ce n’est pas interdit, que je sache ?
Ses yeux bleu-gris, durs comme l’acier, me harponnent.
– Et vous n’avez rien trouvé de mieux que de venir papoter sur ses horaires de travail ? Peut-être que tu avais envie de te souvenir du bon vieux temps, Isabella ?
– J’ai à lui parler pour des affaires de famille. Rien qui vous concerne, rétorque-t-elle.
– À d’autres ! Vous venez désespérément essayer de glaner des informations pour sauver votre petit bordel de bourges, n’est-ce pas ? Voilà qui va beaucoup intéresser mon mari. Nul doute qu’il pourra en tenir compte dans ses négociations. Les Kabinsky ne jouent pas le jeu, c’est fort dommage.
Mes ongles s’enfoncent dans la paume de mes mains. Joconde me murmure à l’oreille qu’on doit s’en aller, j’ignore une nouvelle fois son avertissement. Mue par la colère et le désespoir, j’explose.
– Comment vous pouvez faire ça et vous regarder dans un miroir ? Vous n’avez donc aucune conscience ? La menace, la violence, la drogue que vous injectez à ces pauvres filles, c’est déjà abject. Mais kidnapper une enfant innocente pour parvenir à vos fins ? Même vous, je ne pensais pas que vous tomberiez aussi bas !
Un instant, il me semble voir une lueur de surprise passer sur son visage blême. Elle ne s’attendait sûrement pas à mon éclat de voix.
– Fais attention à ce que tu dis, gronde-t-elle.
Mais je n’ai pas envie de faire attention à mes mots. Pas maintenant. Je vois rouge, aveuglée par ma colère et mon indignation. Foutu pour foutu, autant vider mon sac et dire à cette abominable bonne femme le fond de ma pensée.
Qu’est-ce qui pourrait encore plus mal tourner ?
– Non, je ne m’arrêterai pas ! Vous avez arraché une petite fille à sa famille pour servir vos intérêts, tout ça pour quoi ? De l’argent ? Du pouvoir ? Elle n’a que trois ans, bon sang ! Vous attendez un enfant, vous aussi. Peut-être une fille, comme elle. Comment pouvez-vous laisser faire ça ? Vous êtes des monstres ! Vous…
La fin de ma phrase se perd dans l’air quand Tatiana m’assène une claque magistrale. Je porte ma main à ma joue brûlante, me rendant à peine compte des larmes qui ont commencé à couler. Elle s’approche de moi, si près que nos nez pourraient se frôler. Son expression est indéchiffrable, son corps tremble presque autant que le mien.
– Tais-toi, petite sotte ! Tu ne sais pas de quoi tu parles. Sais-tu qui est mon mari ? Sais-tu seulement ce dont il est capable ?
Sa main passe machinalement sur son ventre rond, dévoilant un avant-bras nu couvert d’ecchymoses. Un instant, elle visse ses pupilles aux miennes, et je la vois traversée par une vive émotion que je ne reconnais pas.
– Tatiana, vous n’êtes pas obligée de faire ça, reprends-je en baissant la voix. Je comprends que vous ayez peur de lui, de ce qu’il peut faire à votre enfant. Mais on peut vous aider. On peut aller voir la police, ils vous protégeront. On peut même vous négocier une réduction de peine si vous témoignez…
Elle me coupe la parole sans ménagement.
– Je vous conseille vivement de foutre le camp, tout de suite. À moins que je ne demande à Youri et Stan de vous tirer de là ?
D’un geste du menton, elle fait signe à ses deux gardes du corps qui s’avancent.
– Nymphéa, il faut qu’on y aille. Maintenant, me presse Hans.
Joconde me tire en arrière et me jette pratiquement dans le Porsche, et Hans remet le contact. La voiture quitte précipitamment la ruelle sous les vociférations des filles qui se sont attroupées au bord de la route, comme si tout ça n’était qu’un spectacle.
J’essuie rageusement les larmes sur mes joues. Notre dernier espoir vient de s’évaporer.
Nous avons échoué. Ou plutôt, j’ai échoué, et lamentablement.
Mya… Il ne me reste plus qu’à prier pour que Mikheev tienne parole et ne lui fasse aucun mal, jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il a toujours voulu : La Galerie.
Mes pensées se tournent vers Matthieu. J’ai tout fait pour ne pas songer à lui ces derniers jours, redoublant d’efforts pour sauver la situation. Situation que j’ai contribué à créer… Après tout, sa fille était sous ma garde lorsqu’elle s’est fait enlever. J’avais la charge de sa protection et encore une fois, je n’ai été bonne à rien.
Mes yeux se mettent à piquer. Je plaque mon front contre la vitre froide de la voiture pour que mes deux acolytes ne me voient pas pleurer.
Si jamais par miracle Matthieu ne me haïssait pas avant, il va sûrement le faire maintenant. Je nous ai mis en danger, Joconde, Hans et moi, et tout ça pour quoi ?
Pour rien.
Je n’arrive pas à me défaire de la culpabilité qui me noue la gorge.
Ni de ce sentiment sombre et implacable que tout est fini… avant même d’avoir réellement commencé.
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