Nymphéa
Chapitre 40
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ROXANE
Plusieurs heures passent et je plonge dans une sorte d’apathie, avachie devant la télévision. Je ne descends même pas pour le déjeuner, que je préfère me faire livrer dans ma chambre. Je n’ai envie de voir personne. Pourtant, alors que la nuit s’est installée, je suis bien obligée de me lever de mon lit : on toque à la porte. Je reconnais la voix de Matthieu qui m’interpelle. En ouvrant, je tombe nez à nez avec les deux frères Kabinsky.
– On te dérange ? Tu dormais ? demande tout de suite Matthieu en voyant ma mine froissée.
Je lisse mes mèches rebelles sur mon crâne et leur fais signe d’entrer.
Anton m’observe d’un air interrogateur.
– Matthieu a insisté toute la journée pour qu’on vienne te voir. Apparemment, vous auriez des choses à me dire tous les deux.
Ça y est, l’heure des révélations a sonné. Ce n’est pas plus mal. J’ai beaucoup réfléchi de mon côté, et j’ai l’intime conviction que tout est lié. Notre enquête, Mikheev, le meurtre d’Olympia. Olympia n’a pas d’ennemis, aucune dette. Ça ne peut pas être une coïncidence que quelqu’un cherche à maquiller son meurtre en suicide pile au moment où on découvre de nouvelles informations compromettantes sur Alexeï. J’avais bien dit à mon amie de rester à l’écart de tout ça et de ne pas fouiner de son côté… Et si elle m’avait désobéi ? Après tout, je ne connaissais que trop bien sa curiosité maladive.
L’emploi de ce temps passé me serre l’estomac.
Personne ne dit rien. Anton croise les bras, visiblement dans l’attente que quelqu’un se lance. Comme Matthieu ne semble pas savoir par où commencer, je commence.
– C’est vrai, Matthieu et moi, on a besoin de t’avouer certaines choses. Il faut que tu comprennes qu’on n’avait pas l’intention de te tenir à l’écart, on comptait te le dire tôt ou tard, on attendait juste que ça devienne plus concret, disons.
Anton lève une main pour m’arrêter, un sourire fatigué sur le visage.
– Écoute, Nymphéa, si vous souhaitez m’annoncer que vous sortez ensemble, je suis content pour vous. Mais le moment est très mal choisi.
J’ouvre la bouche puis la referme, interdite.
– Quoi ? Non, c’est pas du tout ça…
– Anton, il n’y a pas de façon simple de dire ça, alors je vais y aller franco : l’embauche de Roxane à La Galerie n’était qu’un prétexte. Elle est journaliste et elle cherchait à déterrer des informations compromettantes sur nous et sur Mikheev. Je l’ai découvert il y a quelques mois déjà, et j’ai accepté qu’elle reste pour m’aider à y voir plus clair sur ce qu’Alexeï manigance.
D’une traite, il se met à raconter dans le détail nos découvertes, depuis l’éventualité d’une taupe infiltrée dans l’équipe en passant par la création de l’application premium, semblable en tout point à la Chambre rouge – en pire. Il lui fait également part de nos soupçons sur le responsable de la mort d’Olympia : Mikheev, encore et toujours.
– C’est aussi pour ça que j’ai repris contact avec Amar – enfin, dans un premier temps. Il a fait jouer ses relations pour moi.
Je n’ai jamais vu Matthieu si agité. Il se passe la main sur la nuque et ne tient pas en place. Avec sa tignasse rebelle qu’il n’a sûrement pas eu le temps de discipliner, on dirait qu’il a mis les doigts dans une prise. Et il reste toujours aussi beau.
– Je n’étais sûr de rien, jusqu’à ce que son contact nous confirme l’existence de l’application. C’est pour ça que je ne t’ai rien dit. Je ne voulais pas te tenir à l’écart, mais j’ai pensé que moins on était à savoir, mieux ça vaudrait pour notre sécurité. Si on était trop nombreux à effectuer des recherches, Mikheev aurait flairé que quelque chose n’allait pas…
Son regard est vissé sur Anton. Il a l’air de craindre la réaction de son frère. Après tout, il est le fondateur du Millésime et de La Galerie, il pourrait mal vivre le fait d’avoir été mis à l’écart. Je sais que Matthieu est très attaché à son frère et qu’il fait tout pour ne pas le froisser.
Je porte mon attention sur Anton, qui reste immobile. Puis, avec un long soupir, il ôte ses lunettes pour les nettoyer sur son pull.
– Merci pour votre franchise. À mon tour d’être honnête : j’étais déjà au courant.
Coup de massue. Mon regard passe entre les deux frères, et à en juger par l’expression figée de Matthieu, lui non plus ne comprend pas.
– J’ai commencé à remarquer des faits étranges ces derniers mois. Des voitures garées toujours au même endroit, des papiers qui disparaissaient ou qui avaient été déplacés. J’ai confiance en mon frère, je sais que son instinct le trompe rarement. Même s’il t’avait donné son feu vert pour intégrer La Galerie, ton insistance lui avait semblé louche. J’ai décidé de creuser.
Je croise les bras à mon tour. Super, on était tous à investiguer les uns sur les autres sans le savoir. On ne peut pas dire que notre collaboration ait débuté sur des bases saines.
– Qu’est-ce que tu as fait ? demande Matthieu, la mine sombre.
C’est pourtant à moi qu’Anton s’adresse pour répondre.
– Nous surveillons de près toutes les personnes qui gravitent autour des chambres, qu’ils soient employés ou clients. L’un de nos agents de sécurité, Alexander, est aussi connu pour ses talents de hacker. Une fois que tu t’es connectée au wifi de ton nouvel appartement, il ne lui a pas fallu plus de dix minutes pour récupérer tes dossiers avec tes notes.
Matthieu se pince l’arête du nez, visiblement mécontent, tandis que j’ouvre de grands yeux.
– Tu m’as fait espionner ? m’exclamé-je, incrédule.
Il hoche la tête.
– C’est comme ça que j’ai appris aussi que Matthieu avait découvert ton infiltration, et qu’il a décidé de partager ses informations avec toi.
– Mais… tu n’avais pas le droit ! Ce sont mes données privées !
Anton lève un sourcil amusé. Son air de monsieur je-sais-tout commence à me taper sur les nerfs.
– Tu ne t’es pas beaucoup plus gênée pour déterrer un maximum d’informations sur nous, rétorque-t-il.
Cela a pour effet de me clouer le bec. Pendant quelques secondes, du moins.
– Une fois que tu as découvert mes intentions, pourquoi ne pas m’avoir virée sur-le-champ ? Ou du moins, pourquoi ne pas nous en avoir parlé, à Matthieu et à moi ?
– J’étais du même avis que mon frère : tu pouvais nous être utile. Je me suis contenté de vous observer, pour voir quel chemin tout ceci allait prendre.
– Pourquoi ne pas m’en avoir parlé à moi ? répète Matthieu.
– Pour les mêmes raisons que toi, j’imagine.
Les deux frères se jaugent, et je crois que malgré leur apparence calme, il y a une certaine tension entre eux.
– En tout cas, je suis d’accord avec vous : Mikheev a quelque chose à voir avec la mort d’Olympia. Il n’y avait pas de signes d’effraction sur la porte, mais en revenant dans mon bureau ce matin j’ai clairement identifié que des affaires avaient été déplacées. Comme si on avait fouillé à l’intérieur.
J’assimile tant bien que mal ce qu’il est en train de me dire. En partant de la Chambre violette, on passe devant le bureau des Kabinsky pour sortir quand on va vers la rue. Se pourrait-il qu’Olympia ait surpris quelque chose, ou quelqu’un ?
– Tout ça, c’est n’importe quoi. Si on s’était tous parlé bien plus tôt, on aurait peut-être pu éviter une tragédie.
Une question se met à tourner dans ma tête, obsédante.
– Alors tu savais que Mikheev tramait quelque chose, et tu n’as juste… rien fait ?
Je serre les poings. Une vague de rage pure déferle en moi, d’une telle intensité que j’en tremble. Je ne sais pas d’où elle sort, je ne sais pas pourquoi elle est si violente, mais je sais que selon ce qu’Anton va répondre, je risque de très mal réagir.
– Lorsque j’ai compris qu’une taupe était parmi nous, j’ai demandé qu’on renforce la sécurité à La Galerie. Les documents confidentiels ont été déplacés dans un endroit connu de nous seuls, les dispositifs d’audiosurveillance ont été doublés dans les chambres, et…
– Laisse-moi reformuler, le coupé-je, tu n’as rien fait pour garantir la sécurité de tes employés ? La sécurité d’Olympia ?
Au regard froid qu’il me lance, je comprends qu’Anton n’apprécie pas mon ton accusateur.
– Je t’assure que nous disposons de moyens efficaces pour la sécurité de nos équipes.
– Pardonne-moi d’être sceptique ! m’exclamé-je. Olympia est morte, Anton ! Tuée sauvagement, juste sous votre toit ! Ils étaient où, tes grands moyens, à ce moment-là ?
Je ne sais pas pourquoi je ressens tellement le besoin de m’en prendre à lui. Mais il est planté là, devant moi, imperturbable. Je me demande même si la mort d’Olympia l’affecte réellement ! J’ai vu Matthieu ce matin, il était dans un état piteux, comme moi. Comme tous les autres membres de l’équipe. Il n’y a qu’Anton qui n’a pas manifesté un seul signe d’émotion. Pas une seule larme.
– L’accident d’Olympia était impossible à prévoir. Nous ne savons pas exactement ce qui lui est arrivé, mais d’après ce que j’ai lu sur tes notes, elle posait beaucoup de questions sur Mikheev, elle voulait t’aider. Alors peut-être que si tu…
– Anton, l’avertit Matthieu.
Il se tait brusquement. Mon crâne surchauffe, je serre tellement mes mains que mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. Je vois rouge. La vague de colère, de tristesse, de désespoir qui déferle en moi depuis plusieurs heures menace d’être relâchée. Je suis comme une Cocotte-Minute prête à exploser.
– Si quoi ? Dis-le, Anton ! m’écrié-je. Dis ce que tu penses, ne te censure pas ! Après tout, c’est ce que tu nous as toujours conseillé, non ? De ne pas nous censurer, de toujours repousser nos limites… Regarde où ils nous ont menés, tes putains de conseils.
– Nymphéa, je sais que tu souffres, mais je ne tolère pas que tu me manques de respect, gronde-t-il en perdant enfin de sa superbe.
– Alors, va au bout de ta pensée ! Dis-le, putain !
Le visage d’Anton est livide, je ne l’ai jamais vu comme ça. En même temps, je ne me suis jamais sentie comme ça non plus. Matthieu ouvre la bouche pour l’en empêcher, mais son frère rétorque d’une voix sifflante :
– Puisque tu veux tellement que je le dise… Il est fort probable qu’Olympia se soit retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais il est aussi possible qu’elle ait cherché à comprendre ce qui se tramait parce que tu lui avais tout dit. Elle s’est peut-être sentie investie d’une mission, pour t’aider. Il est possible que ça l’ait mise en danger.
– Tu veux dire que je l’ai mise en danger ? répliqué-je avec hargne.
– C’est toi qui le dis, pas moi.
Il n’a pas élevé la voix, pourtant, le contrecoup est le même que s’il m’avait hurlé dessus. Je ne sais pas pourquoi je lui en veux autant à cet instant, peut-être parce qu’il met le doigt sur la culpabilité qui me ronge depuis que j’ai suivi Matthieu et Amar dans la Chambre violette, laissant Olympia toute seule derrière moi.
Mon cerveau se déconnecte, ma raison s’envole. Je ne suis plus que fureur. J’éprouve le besoin physique de me défaire de toutes mes émotions, sauf cette putain de fureur qui me donne envie de tout casser.
La scène suivante se déroule comme au ralenti. Une chaise valse. Je me mets à hurler et à vociférer contre Kabinsky comme si j’étais possédée. Je m’étonne que le personnel de l’hôtel ne débarque pas pour voir ce qui se passe.
Anton s’est reculé au fond de la pièce, comme si j’étais un animal sauvage qui risquait de lui sauter à la gorge à tout instant. Il faut dire que c’est exactement comme ça que je me sens. J’entends Matthieu lui intimer l’ordre de partir tandis que des larmes de rage me brouillent la vue. Je me rends confusément compte qu’il quitte la chambre, mais je continue à crier comme une damnée.
Matthieu essaie de m’attraper les bras, les mains, les doigts, pour me tranquilliser, mais cela ne fait qu’augmenter la violence destructrice que je sens pulser dans mes veines. Je le griffe, me débats dans tous les sens. Je l’insulte de tous les noms quand il me hisse sur son épaule comme un vulgaire sac à patates.
Il ouvre la première porte à notre gauche qui mène vers la salle de bains. Avant que je ne comprenne ce qu’il m’arrive, je me retrouve les deux fesses par terre, les paumes posées à plat sur du carrelage. Je pousse un hurlement strident lorsqu’un jet d’eau glacée se met à couler sur mes cheveux et mes vêtements. Matthieu tombe à genoux en face de moi tandis que je lui lance une nouvelle flopée d’insultes.
– Je suis désolé ! se met-il à crier à son tour. Calme-toi, je t’en supplie !
Je me tais tout à coup, abasourdie par l’expression désemparée et inquiète de son visage. Puis, aussi brusquement que ma crise de rage a démarré, je me mets à pleurer. Je sanglote à m’en faire mal à la poitrine, mes larmes salées se mêlant à l’eau douce de la douche. Mon corps tout entier me fait souffrir. J’ai juste envie de m’enfoncer dans le sol et de disparaître.
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