Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 51 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 51

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ROXANE

Le lendemain matin, je me réveille de bonne heure, mais Matthieu dort toujours. Il s’est endormi contre moi en cinq minutes hier soir. Il a enchaîné douze heures de sommeil, je crois qu’il en avait vraiment besoin. Je suis contente si ma présence lui a au moins permis de s’apaiser pendant quelques heures. Vu ce qui nous attend, ce n’est pas du luxe.

Je reste un instant sur le seuil de la chambre pour observer son visage assoupi. Ses cheveux blonds se parent de reflets dorés dans la lumière qui filtre par le volet entrouvert.

Malgré toutes mes appréhensions, je suis contente d’être venue le trouver. Si je l’ai fui ces derniers jours, par culpabilité, par crainte qu’il me haïsse après mon imprudence qui a conduit au kidnapping de sa fille, je ne pouvais plus nier l’essentiel : il me manquait.

Notre relation, aussi complexe et floue soit-elle, me rend plus heureuse que je ne l’ai été depuis longtemps avec un homme. À son contact, je lâche prise, je n’ai besoin de jouer aucun rôle.

Quand je l’ai retrouvé hier soir, sa vulnérabilité m’a bouleversée. Depuis que je connais Matthieu Kabinsky, je l’ai vu passer par un arc-en-ciel d’humeurs. Colérique, sarcastique, parfois mesquin. Mais aussi drôle, affable, séducteur.

Aujourd’hui, je le vois brisé. Sa douleur résonne en moi comme si c’était la mienne, comme s’il existait un fil invisible qui reliait son cœur au mien. Si je le pouvais, j’absorberais toutes ses peurs et ses inquiétudes pour les faire miennes.

C’est pourquoi je veux l’accompagner au rendez-vous avec Alexeï Mikheev ce soir, en étant préparée du mieux que je peux. Je ferme en douceur la porte d’entrée derrière moi, ses clés en poche. Il ne m’en voudra pas si j’emprunte sa voiture pour une petite heure. De toute façon, s’il savait ce que je m’apprête à faire, ça serait le cadet de ses soucis. J’ai eu beau retourner la situation dans tous les sens, aucune issue ne me semble possible. Nous n’avons aucune preuve concrète pour inculper Mikheev ne serait-ce que pour le meurtre d’Olympia. Si on parle du kidnapping de Mya à la police, il a été très clair sur ce qu’il risquait d’advenir. Et nous n’allons pas nous risquer à le provoquer sur ce terrain-là.

Alors, je suis là, à cinq minutes de réaliser probablement une fois de plus une belle connerie. Mais que faire d’autre ? On ne peut pas faire confiance à Mikheev. Et si à l’avenir La Galerie est condamnée à pourrir entre ses griffes, il est hors de question que la fille de Matthieu soit de nouveau mêlée à tout ça.

Je me suis presque rongé les ongles jusqu’au sang lorsqu’une Peugeot blanche vient se garer juste devant l’entrepôt. Un homme de taille moyenne en sort, une chemise à manches courtes sur le dos, le visage à moitié masqué par une casquette. Sans prendre la peine de me saluer, il m’aborde directement après avoir pris soin de vérifier les alentours.

– C’est vous, la livraison d’Amar ?

Je hoche nerveusement la tête, serrant l’enveloppe contenant les billets contre moi.

– Vous avez l’argent ?

– Oui. En cash, comme vous l’avez demandé.

– Ça vous embête pas si je compte ? C’est pas que je vous fais pas confiance, mais…

– Faites donc, le coupé-je en lui jetant le pli entre les mains.

Pendant un temps qui me paraît durer une éternité, l’homme dont je ne connais pas le nom s’évertue à compter le contenu de l’enveloppe. Vu la somme qu’elle contient, ça se comprend qu’il tienne à vérifier. Cette situation ne me plaît pas du tout, mais je n’ai pas trouvé mieux pour me sentir un minimum en sécurité.

Quand j’ai demandé l’aide d’Amar, je n’en menais pas large. Je sais que Matthieu me tuerait s’il savait que je lui avais demandé ça. Déjà, il me tuerait s’il savait que j’ai fouillé dans son téléphone hier soir, pendant qu’il dormait, pour récupérer le numéro de son ami et lui demander ce service foireux. Je pensais d’ailleurs devoir argumenter beaucoup plus pour le convaincre, mais ça n’a pas été le cas. Il m’a tout de suite donné le contact dont j’avais besoin.

Une preuve de plus, s’il en fallait, du point auquel la situation est désespérée.

– C’est bon ? finis-je par demander, n’y tenant plus.

Avec une lenteur exaspérante, l’homme referme le pli et le cale dans la poche arrière de son jean, avant d’acquiescer en m’indiquant sa voiture

– C’est OK. Le paquet est dans mon coffre, vous pouvez vérifier la marchandise avant si vous le voulez.

– Vous m’avez bien apporté ce que je vous ai demandé ?

Il acquiesce, et je prends une profonde inspiration.

– Alors, pas la peine de vérifier. Donnez-moi juste ce que je suis venue chercher, s’il vous plaît.

Au moment de me tendre le précieux sésame, l’homme lève enfin la tête vers moi et me fixe de ses yeux vert clair, presque délavés. Il paraît marqué, son visage est creusé par des rides, pourtant il ne doit pas avoir plus d’une cinquantaine d’années.

– Vous savez vous en servir, au moins ? demande-t-il tout à coup, l’air gêné.

– C’est juste par précaution, je ne compte pas vraiment l’utiliser, lâché-je en détournant le regard.

C’est ce que j’ai répété à Amar, au moins dix fois. Je ne sais pas si c’était lui ou moi que je tentais de convaincre en réalité.

– Bon, eh bien… Bonne journée alors.

J’ai un petit rire nerveux face à l’absurdité de la situation tandis que je salue l’homme qui manœuvre son véhicule pour quitter l’allée. J’ouvre brusquement la portière côté passager, avant de me reprendre et de déposer avec milles précautions le petit carton sur le siège. Lorsque je m’installe, mes mains se crispent sur le volant et je suis obligée de prendre une minute pour inspirer et expirer profondément afin de calmer les battements de mon cœur affolé.

Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ?

Après avoir vérifié pour la millième fois que je suis bien toute seule dans la rue, j’entrouvre le carton. Je sais très bien ce qu’il contient, mais cela n’empêche pas une goutte froide d’angoisse de couler le long de mon dos lorsque je le vois.

Le pistolet. En métal noir, comme dans les films, sauf que cette fois, c’est en vrai. J’hésite un instant à le prendre en main pour voir ce que ça fait, mais je décide d’attendre d’être de retour à l’appartement pour ça.

Putain. Si Matthieu savait que je compte apporter ça à notre rendez-vous avec Mikheev, il deviendrait dingue. Tout comme moi je le serais s’il faisait une connerie pareille.

Tandis que je quitte le quartier peu recommandable et m’engage sur l’autoroute, je m’efforce de me rassurer. Ce n’est qu’une précaution. Je sais que les Kabinsky veulent la jouer pacifistes et conciliants ce soir, mais je n’ai aucun doute sur le fait que Mikheev n’est pas dans le même état d’esprit.

Avec ce flingue, je nous garantis un minimum de sécurité, voilà tout. De toute façon, si nous donnons à Mikheev exactement ce qu’il a demandé, il n’y a pas de raison que les choses tournent mal.

Quelques heures plus tard, alors que la nuit est en train de tomber, je me ratatine à l’arrière de la voiture à côté de Matthieu. Il regarde distraitement le paysage par la fenêtre, mais même s’il ne dit mot, je ne m’y trompe pas. Vu comme il serre fort ma main dans la sienne, il est loin d’être aussi calme et résigné qu’il en a l’air.

– On arrive, annonce Anton.

Le silence qui accompagne sa déclaration est tellement dense que j’ose à peine respirer. Ce soir, pas de chauffeur privé. Anton conduit lui-même sa voiture, nous amenant, nous, son comptable et lui, à bon port. Quelques mètres derrière nous, trois des gardes du corps de La Galerie nous suivent, dont Hans. Cela a le don de me rassurer. Un peu.

Je presse contre mes cuisses mon sac à main où j’ai soigneusement rangé le pistolet calibre 315 et le peu de raison qu’il me restait. Il m’a été difficile de masquer ma nervosité, mais tout le monde était tellement sur le qui-vive que c’est passé inaperçu. L’anxiété était générale, mon comportement n’avait pour une fois rien d’étrange. Après tout, ne sommes-nous pas en train de nous jeter dans la gueule du loup sans filet de sécurité ?

Alors que je m’extirpe du véhicule, les jambes tremblantes, je reconnais l’entrepôt d’apparence désaffecté où Mikheev avait donné sa réception privée il y a quelques semaines. Les choses étaient si différentes, alors. Olympia était encore en vie, pour commencer. Mais s’il y en a bien une qui n’a pas changé, c’est mon manque d’enthousiasme face à ce qui m’attend une fois passée la porte de l’édifice. Si, lors de cette soirée, j’étais morte de trouille, ce soir, je suis tout bonnement au bord de l’apoplexie.

La seule chose qui me donne le courage de mettre un pas devant l’autre dans notre sinistre cortège, ce sont les doigts de Matthieu entrelacés aux miens.

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