Nymphéa
Chapitre 45
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ROXANE
Avachie sur le canapé, encore en pyjama, je regarde d’un œil distrait la télévision. Trois jours ont passé depuis que Narcisse m’a raconté la vérité. Trois jours que je squatte l’appartement de Matthieu, incapable de faire autre chose que manger, dormir, manger. Ça ne me ressemble pas de rester aussi inactive, mais je lui ai promis de ne pas prendre de risques inconsidérés – ce qui est ma spécialité, avouons-le – et je crois que j’avais besoin de souffler un peu. De prendre du recul par rapport à toute cette situation.
Les policiers se sont chargés de transférer Narcisse et sa famille vers une résidence protégée, des patrouilles ont été placées jour et nuit devant les résidences accueillant les hôtes et hôtesses de La Galerie. Je n’ai pas revu mes colocataires depuis que nous avons quitté l’hôtel, mais j’ai discuté hier avec Judith par téléphone et Hans me donne régulièrement des nouvelles par SMS.
Les Kabinsky et les forces de l’ordre ont donc pris la relève. Je n’ai rien de mieux à faire que suivre les consignes établies pour garantir ma sécurité et… attendre.
Mais aujourd’hui, je commence à trouver le temps long. Il est 17 heures et cela fait presque huit heures que Matthieu est parti sans me donner de nouvelles. Quand, enfin, je reconnais le bruit de la clé dans la serrure, je bondis hors du divan.
– Ah, enfin ! Tu es là, m’exclamé-je avec soulagement.
Je m’arrête net devant les deux paires d’yeux grands ouverts qui me dévisagent avec curiosité. Hissée dans les bras musclés de son père, Mya finit par esquisser un petit sourire en faisant remuer ses couettes blondes.
– Bonjour ! Tu es la copine de papa ?
– Bonjour Mya ! Euh, oui, je suis Roxane. Tu te souviens, on s’était déjà vues.
Je croise le regard de Matthieu et ne peux m’empêcher de rougir. Sous son innocence enfantine, Mya ne se doute pas qu’elle pointe du doigt un sujet plus qu’épineux entre son père et moi. Que suis-je pour lui, au juste ? Son employée ? Son flirt ? Sa collègue ? Son amie et plus si affinités ?
Ce serait mentir si je disais qu’il ne s’était plus rien passé entre nous depuis que j’ai élu domicile dans son appartement. Mon sommeil est toujours agité, et la vérité est que je n’arrive à bien dormir que lorsqu’il est à mes côtés. Une chose en amenant une autre, il nous est arrivé de faire plus que discuter dans son lit.
– Tu vas poser tes affaires dans ta chambre, ma puce ?
La petite fille bondit au sol et traîne son sac tout le long du couloir. Je m’approche de Matthieu, gênée, ne sachant trop comment le saluer. De lui-même, il me serre brièvement dans ses bras, mettant fin à mon combat intérieur.
– Je suis vraiment désolé, ce n’était pas prévu que Mya soit avec moi cette semaine mais sa mère m’a appelé en catastrophe. Elle vient d’être admise à l’hôpital et va sûrement accoucher dans les prochains jours. Je ne pouvais pas refuser, même si, avec tout ce qui se passe, ce n’est pas l’idéal qu’elle soit là, me glisse-t-il d’un ton inquiet.
Je me souviens alors qu’il avait évoqué le fait que son ex était enceinte lors de la soirée à la colocation. Avant que ça ne dérape entre nous deux…
Tout en l’aidant à ranger ses sacs pleins de courses dans la cuisine, je m’empresse de le rassurer.
– Voyons, tu n’as pas à t’excuser, tu es chez toi ! Et Mya est très gentille. Je suis sûre qu’on va bien s’entendre toutes les deux.
– C’est-à-dire que… Depuis le divorce, il y a très peu de femmes à qui j’ai présenté ma fille. Aucune, en fait.
Ma bouche s’ouvre et se referme, mais aucun son n’en sort. Que répondre à ça ? Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? Ce n’est pas comme s’il avait fait exprès de me présenter sa fille. C’est la deuxième fois qu’on se voit, et chaque fois c’était par un concours de circonstances. De toute façon, j’aurais bien du mal moi-même à définir notre relation. Je ne le vois pas en parler à sa gamine de trois ans…
Avant que j’aie eu le temps de renchérir en lui demandant si ça ne le dérange pas que je reste malgré tout, Mya débarque en sautillant dans la pièce et se pend au pantalon de son père.
– Papa, papa, on fait le gâteau alors ? S’il te plaît !
Matthieu lui adresse un sourire à faire fondre un glacier avant de lever les yeux vers moi.
– Bien sûr ! Peut-être que Roxane veut nous aider ? On va cuisiner une babka, c’est un gâteau typique polonais. C’est une sorte de brioche avec du lait, du sucre et du chocolat.
– Tu m’as convaincue dès que tu as prononcé le mot « gâteau », le coupé-je en levant une main en l’air.
– Miam miam ! s’écrie Mya, déjà en train de sortir les ingrédients.
– Prends le grand saladier ma puce, celui en métal. On y mettra la farine, lui indique Matthieu. Je peux te laisser sortir les œufs du frigo, Roxane ?
J’acquiesce et passe tout près de lui pour lui glisser à l’oreille :
– Peut-être qu’en même temps, tu pourrais me débriefer ta journée ?
Après s’être assuré que Mya est captivée par sa tâche, il me dit à voix basse :
– Les hommes de Mikheev sont passés à La Galerie. Apparemment, le grand chef n’a pas apprécié d’être banni de nos établissements sans préavis.
– Tu m’étonnes !
– Ils sont venus avec leurs grands airs pour sommer Anton de leur accorder une entrevue, mais ils se sont fait refouler à l’entrée. Eh, Mya, mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu en mets partout ! s’interrompt-il brusquement.
Je me tourne vers la petite fille et ne peux m’empêcher de pouffer en la voyant recouverte de farine jusqu’à la pointe des cheveux. La table basse sur laquelle elle est appuyée et le tapis ne sont pas en reste. À croire qu’elle a directement mélangé la mixture à même le sol.
Matthieu l’attrape par la main pour la ramener dans la cuisine tout en pestant, ce qui me fait d’autant plus rire. Voilà enfin le Matthieu que j’ai toujours connu ! Je trouvais ça incroyable qu’il fasse preuve d’autant de patience. Je m’avance, amusée :
– Allez Mya, je vais t’aider ! Montre-moi ce qu’il faut faire : on doit mettre les œufs dans le bol, c’est ça ?
– Je te la confie, je vais me nettoyer.
Matthieu s’éclipse, mais lorsqu’il revient cinq minutes plus tard, il ouvre de grands yeux.
– Mais enfin, qu’est-ce qui s’est passé encore ici ?
Je hausse les épaules d’un air navré tout en essuyant un bout de mixture au chocolat qui est collé à ma joue.
– Roxane elle a oublié de mettre le couvercle, se marre Mya.
Son père lève les yeux au ciel et lâche un soupir exaspéré.
– J’y crois pas, tu es encore moins douée qu’une enfant de trois ans.
– Oh allez, ne joue pas les rabat-joie, chantonné-je, viens plutôt goûter la pâte qu’on a faite ! Même crue, elle est super bonne.
Une fois la préparation terminée, Matthieu se tourne vers sa fille.
– Allez petit monstre, c’est l’heure d’aller se mettre en pyjama !
Nous profitons de l’absence de Mya pour reprendre la conversation que nous avons laissée en suspens.
– Qu’est-ce qui s’est passé après que les sbires de Mikheev se sont fait refouler ?
– Anton a eu Mikheev au téléphone et a joué cartes sur table. Il lui a dit qu’on savait ce qu’il avait fait, que nous avions doublé la sécurité dans nos établissements, déplacé toutes les informations sensibles en lieu sûr et que la police le surveillait de près. Surtout, il a conclu en disant qu’il n’était plus le bienvenu chez nous et qu’il avait tout intérêt à rester éloigné de nos affaires.
Je lâche un soupir. Même si je n’ai pas reparlé à Anton depuis ma crise de colère contre lui, je suis contente d’apprendre qu’il a enfin osé tenir tête au mafieux.
– J’imagine qu’Alexeï ne devait pas être très content ?
Matthieu hausse les épaules.
– Sur le coup, il n’a pas pris les paroles d’Anton très au sérieux. Mais le soir même, quand il a tenté de réserver une séance à La Galerie, il a compris. Il a envoyé des hommes au Millésime pour faire du grabuge. Ils ont essayé d’attiser une bagarre, ils ont insulté les vigiles, ils ont dit que leur patron ne comptait pas en rester là. Bref, des menaces typiques de sales types dans leur genre, mais leurs ardeurs ont été vite maîtrisées.
Je fronce les sourcils, étonnée par sa décontraction.
– Il ne faut pas prendre ces menaces à la légère, Matthieu ! Tu as vu de quoi Mikheev est capable.
Le contact de la main de Matthieu sur ma joue m’apaise. Ma peau frissonne et les petits cheveux sur ma nuque se dressent malgré moi.
– Je prends tout ça très au sérieux, je t’assure. Anton aussi.
– Comment va-t-il ?
Il recule et entreprend de mettre le gâteau dans le four avant de me répondre, la mâchoire crispée :
– Pas très bien. Il n’arrive pas à digérer ce que Narcisse a fait. Je crois qu’il était plus attaché à lui que ce qu’il voulait admettre.
J’éprouve un petit pincement au cœur à cette évocation. Même si Anton et Narcisse ne forment pas un couple classique, il est évident qu’ils éprouvent des sentiments forts l’un pour l’autre. Une vague de compassion pour Anton m’envahit.
– Dans tous les cas, il a fait le nécessaire pour assurer sa protection ainsi que celle de sa famille en attendant qu’on trouve une meilleure issue à tout ça. Pour l’instant, malgré ses torts, il est toujours un employé de La Galerie.
– Et après ?
– Après, c’est moins sûr. Tout de même, je n’aurais jamais pensé que c’était lui, la taupe. Je ne l’ai jamais vu échanger plus de quelques mots avec Mikheev, et il fait partie de nos premières recrues.
Je ne résiste pas à l’envie de lui lancer une petite pique.
– Tu étais peut-être trop occupé à me surveiller moi pour te rendre compte des éventuels signes de son implication !
– Il faut dire que c’était bien joué de la part d’Alexeï Mikheev, te tourner autour juste sous notre nez alors que tu étais nouvelle… N’importe qui serait tombé dans le panneau, se justifie-t-il.
Après un court instant, il ajoute :
– On ne peut jamais vraiment être certain de la loyauté de quelqu’un avant de l’avoir observé lorsqu’il n’a plus rien à perdre.
Je suis du regard Mya, revenue dans le salon. Perdue dans mes réflexions, je me mets à nettoyer le plan de travail. Matthieu revient vers moi après avoir mis un programme pour enfants à la télévision.
– La police a prévu une descente chez Mikheev, reprend-il comme si de rien n’était.
Mon pouls s’accélère.
– Quand ?
– Ce soir, tard. Ils espèrent que l’effet de surprise va les aider à glaner des éléments concrets. Car pour l’instant, malgré le témoignage de Narcisse et de Pablo, ils ont trop peu de preuves matérielles pour procéder à une arrestation.
– Que leur faut-il de plus ?
Mon éclat de voix est parti tout seul, et je n’ai pas besoin du regard appuyé de Matthieu pour m’empresser de baisser d’un ton. Je me mords la joue pour essayer de freiner la vague de colère qui refait surface. Agrippée au chiffon comme si ma vie en dépendait, ce n’est que lorsque Kabinsky vient me l’ôter délicatement des doigts que je me rends compte combien tous mes muscles sont crispés.
– Essaie de ne pas trop y penser, me chuchote-t-il. Pour l’instant, il n’y a rien à faire de plus qu’attendre.
*
* *
– Je crois qu’elle s’est endormie, remarqué-je en posant un regard amusé sur Mya.
La petite fille est à demi avachie contre le rebord du canapé, une peluche de lapin entre les bras. Matthieu caresse avec tendresse sa petite tête blonde. Je fonds devant tant de douceur. D’un geste, il brandit la télécommande et éteint la télévision.
– Je vais aller la coucher, je reviens.
Tandis qu’il prend la fillette dans ses bras, je débarrasse les assiettes sales et les mets dans le lave-vaisselle. Je me sens bien. Nous avons passé une agréable soirée avec Mya, qui est adorable, et j’ai presque eu l’impression d’être dans une bulle à part, hors du temps. Bien loin des drames qui ont marqué les dernières semaines.
– Laisse, on finira demain.
La voix grave de Matthieu résonne dans la pièce, juste derrière moi. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds lorsqu’il pose ses deux mains sur ma taille, m’obligeant à me tourner vers lui. Le sourire qu’il m’adresse éclaire son visage et je suis, une fois encore, subjuguée par la beauté de ses traits. Il resserre sa poigne, nos bouches ne sont plus qu’à quelques centimètres.
– Je sais que ce n’était pas prévu que Mya soit là, mais j’espère que tu as passé une bonne soirée malgré tout, s’enquiert-il en plongeant ses yeux dans les miens.
Je hoche la tête, hypnotisée par le galbe rose et parfait de ses lèvres.
– C’était super.
Ses doigts viennent jouer avec une mèche de cheveux qui retombe sur ma joue et j’inspire profondément, essayant de calmer mon pouls effréné. Lorsque son pouce vient caresser mon cou, puis mon menton, je frôle la tachycardie.
Tout ça est si nouveau pour moi ! Toute cette intimité découverte avec Matthieu ces derniers jours, c’est allé tellement vite… Ça m’attire autant que ça m’effraie.
Matthieu Kabinsky finit par rompre le silence en me lançant, avec un rictus narquois :
– Roxane, tu cogites tellement fort que je pourrais presque voir un petit rouage au-dessus de ta tête ! Arrête un peu de réfléchir, ça fera des vacances à ton pauvre cerveau.
Je laisse échapper un petit rire en posant finalement mes paumes sur ses avant-bras.
– Impossible, je réfléchis même quand je dors ! À quoi est-ce que je pourrais m’occuper, sinon ?
– J’ai ma petite idée.
L’instant d’après, il presse sa bouche sur la mienne. Nos langues viennent naturellement se rencontrer, se titiller, s’apprivoiser. Lorsqu’il remonte ses doigts le long de mes côtes, jusqu’à ma poitrine tendue sous mon tee-shirt, mon corps s’embrase tout entier. À mon tour, je parcours avec avidité son ventre et ses abdominaux si finement dessinés.
– J’ai eu envie de t’embrasser toute la soirée, me souffle-t-il alors qu’il parsème mon cou de baisers.
Je souris contre son oreille, que je mordille gentiment.
– M’embrasser ? C’est tout ?
Avant que je puisse esquisser un geste, il vient coller son bas-ventre durci contre le mien, et j’en ai le souffle coupé.
– À ton avis ?
Cinq minutes plus tard, nous sommes entièrement nus dans sa chambre à peine éclairée par la lumière provenant de la fenêtre entrouverte. Trop impatiente, je le pousse sur le matelas et grimpe sur lui. Alors que mes gémissements deviennent de plus en plus forts, il tire gentiment sur mes cheveux puis m’embrasse de plus belle.
– Doucement, rit-il, la chambre de Mya est juste à côté.
Je souris et enfouis ma tête dans son cou pour étouffer mon plaisir qui monte, qui monte… Mon corps se contracte tout entier sur le sien. Je mords son épaule pour retenir mon cri. Lorsque je me détache de lui, en sueur et haletante, je remarque la petite marque laissée par mes dents sur sa peau. J’en éprouve une étrange satisfaction. Comme si cela me permettait de laisser ma trace sur Matthieu, quoi qu’il se passe entre nous par la suite.
Tandis que je me couche sur le côté, il passe son bras autour de moi. Instinctivement, je viens accrocher mes doigts aux siens, enivrée une fois de plus par son odeur et sa chaleur. Hélas, bien trop vite après ce moment d’extase, mon cerveau reprend le dessus. Étant à peu près sûre que Matthieu dort déjà, je susurre dans le silence de la pièce :
– Je suis tellement bien. Je n’ai pas envie que ça s’arrête.
– Ça n’a pas à s’arrêter si on ne le veut pas.
Mes lèvres s’ourlent dans la nuit en entendant sa voix rauque, à demi-endormie. J’hésite un instant, avant de poursuivre, le cœur battant :
– Il va bien falloir que je retourne travailler à un moment donné, et que toi tu reprennes pleinement tes fonctions à La Galerie. Qu’est-ce qui va se passer quand ça sera le cas ? Je veux dire… pour nous.
Ma voix déraille sur ce nous qui me glisse sur la langue et perle sur mes lèvres, comme si c’était un mot précieux mais interdit. Le seul fait de le prononcer à haute voix me paraît tabou.
Matthieu resserre son étreinte et embrasse mon épaule avant de me répondre, plus pragmatique :
– On avisera à ce moment-là.
Je tente de masquer ma déception, mais il reprend tout bas :
– Malgré tout ce qui se passe, je dois avouer que ça fait très longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien. Et c’est grâce à toi.
Une vague de chaleur traverse ma poitrine, inondant mon ventre qui se met à pulser lui aussi. Je me retourne pour lui faire face, touchée par cette déclaration brûlante de sincérité.
– C’est pareil pour moi.
Sa bouche s’étire en un magnifique sourire. Je me penche et pose mes lèvres sur les siennes, encore et encore. Son corps tout entier est comme un aimant qui attire le mien, le faisant vibrer de la plus délicieuse des manières. L’attraction entre nous est de plus en plus forte, le vide que je ressens en son absence, de plus en plus dur à combler.
Roxane, ma vieille, tu es dans la merde.
– Tout ira bien, souffle-t-il en écho à mes pensées.
Je hoche la tête, vaincue, puis referme les yeux, ma tête posée contre son torse. Mes angoisses, mes peurs et mes incertitudes m’attendent au pas de la porte, je ne me leurre pas. Mais pour l’heure, elles peuvent bien patienter quelques jours de plus.
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