Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 30 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 30

 

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MATTHIEU

À en juger par le silence qui suit ma déclaration, je me doute que Roxane ne s’attendait pas à ça. La connaissant, je pensais qu’elle allait me bombarder de questions pour en savoir plus, mais rien ne vient. Elle se contente de soupirer, puis elle lâche de but en blanc :

– J’ai besoin d’un verre pour digérer cette soirée lunaire. On s’arrête quelque part ?

Je la regarde, surpris. On a un look un peu décalé pour aller boire une bière – elle en robe de soirée, moi en costume. Mais après tout, pourquoi pas ? Après la peur que j’ai eue en la voyant aux griffes de ce salopard, je ressens le besoin de la garder près de moi le plus longtemps possible. Je veux m’assurer qu’elle est en sécurité et qu’elle n’est pas trop secouée par ce qui s’est passé.

– Je vais regarder sur le GPS ce qu’il y a dans les environs.

Je trouve assez rapidement un bar brasserie sur la route de la colocation, à dix minutes. Ça fera l’affaire. Il est moins tard que je le croyais, il n’est même pas minuit. On n’aura pas tenu très longtemps à la soirée de Mikheev. Une notification se déplie sur mon écran.

– Anton vient de m’annoncer qu’ils sont partis eux aussi, annoncé-je à voix haute.

Bon. Je suis soulagé d’apprendre que mon frangin et les autres membres de l’équipe mettent le plus de distance possible entre eux et cet entrepôt sordide. J’appellerai Anton en rentrant, je sais qu’il ne sera pas couché. Un instant, je me demande si je ne devrais pas tout lui avouer concernant Roxane et l’enquête qu’on mène en parallèle – et ensemble, selon les moments. Je finis par me convaincre que c’est encore tôt. Nous n’avons rien de concret, malgré la nouvelle piste amenée par Manuela. Je lui avouerai tout lorsque j’aurai eu des réponses.

Quelques minutes plus tard, nous franchissons la porte d’une brasserie qui ressemble à des milliers d’autres, avec ses banquettes et ses cloisons en bois qui séparent les tables. Au moins, malgré le monde présent, on pourra avoir un peu d’intimité.

– Ça te convient, ici ? demandé-je à Roxane en lui indiquant un coin un peu à l’écart.

Elle acquiesce et nous avons à peine le temps de nous asseoir que le serveur débarque. Je me contente de commander une eau pétillante avec une rondelle de citron. Lorsqu’il la pose devant moi, Roxane me regarde d’un air curieux par-dessus sa pinte de bière.

– Tu restes à l’eau ?

– Je n’ai pas vraiment envie d’alcool. Disons que ce qu’on a vu m’a coupé toute envie de boire.

Elle fronce le nez.

– Je comprends ce que tu veux dire. Je n’ai rien mangé, j’ai à peine bu une goutte de champagne. J’avais trop peur qu’on ait caché quelque chose dans mon verre.

Je voudrais pouvoir la rassurer, mais le problème, c’est que c’est tout à fait le genre de la maison.

– Sage décision.

Je regarde autour de moi en prenant une gorgée de ma boisson. Une tapisserie vieillotte décore les murs et des télévisions diffusent un match de foot. Quelques badauds sont assis au bar et suivent le match avec entrain.

– Je n’arrête pas de repenser aux visages de ces filles, dit Roxane. Elles avaient le regard vitreux, des cernes… Elles n’étaient pas en grande forme.

– C’est l’effet de la drogue. Consommée à haute dose, ça s’attaque aussi à ton corps.

– Ça a dû être dur pour toi. Tout était étalé en libre-service, sous tes yeux… Ça n’a pas réveillé de vieux démons ?

– J’appréhendais pas mal. Je pensais que ça serait plus difficile. Mais quand Mikheev m’a proposé un rail, le dégoût que je ressentais était beaucoup plus fort que mon addiction.

– Tu n’as pas eu envie d’en prendre ?

Je visse mes yeux aux siens. Leur couleur ciel d’été m’apporte un certain apaisement.

– Honnêtement ? Non. Quand je vois tous ces pauvres types, il n’y a rien qui me fasse envie. Penser que j’ai pu leur ressembler par le passé… C’est mon plus grand regret.

– Tu avais déjà participé à une soirée de ce type, avant ?

Rien que l’idée qu’elle puisse m’imaginer à la place d’un de ces gars, comme celui qui l’a agressée, me débecte.

– Non. Les soirées auxquelles je participais se passaient toujours en plus petit comité. À l’époque, ce que je cherchais, c’était une fuite, un abandon. Pas me montrer à la vue de tous.

– Je ne t’imagine tellement pas comme ces hommes, murmure Roxane en jouant avec le bord de son verre.

Mes mâchoires se serrent.

– Je n’étais pas comme eux. Je n’ai jamais frappé ou obligé une de ces femmes à avoir des rapports sexuels avec moi. Mais je n’étais pas mieux qu’eux.

Je crois que ce soir a remué plus de souvenirs que je ne le pensais. Tout à coup, je ressens le besoin de m’épancher auprès de Roxane. On revient de loin, elle et moi, mais aujourd’hui, elle est l’une des personnes en qui j’ai le plus confiance. Elle m’a prouvé sa loyauté et nos objectifs sont somme toute assez similaires.

– Pendant ma cure de désintoxication, et même longtemps après, j’ai tout fait pour nier celui que j’étais devenu. Je ne souhaitais qu’une chose, enfouir cette partie de ma vie et ne plus avoir à y penser. Faire comme si elle n’avait jamais existé me permettait en quelque sorte de reprendre à zéro. Avec le temps et les thérapies, j’ai compris que ce n’était pas la bonne approche. Refuser de reconnaître qu’il existait en moi cette part sombre ne l’empêchait pas d’exister. Au contraire. Mon déni risquait de compromettre ma guérison. Alors, petit à petit, j’ai fini par accepter qu’elle existe, même si je passe le plus clair de mon temps à la museler.

C’est peu de le dire. La vie stricte que je m’impose, ce n’est que par peur de ce qui pourrait arriver si je lâchais la bride, rien qu’un peu.

– La museler, ce n’est pas vraiment l’accepter, fait remarquer Roxane.

– Je ne veux courir aucun risque.

L’air pensif, elle lève les bras pour ôter une à une les épingles qui retiennent son chignon. Ses boucles blondes cascadent sur ses épaules. Elle secoue la tête pour les coiffer et, l’espace d’un instant, les effluves de son parfum sucré arrivent jusqu’à moi.

Elle reporte son attention sur moi et je me rends compte que je la fixe depuis une bonne minute.

– Quand je suis arrivée à La Galerie, j’étais perdue. Je découvrais des facettes de ma personnalité que je ne connaissais pas, ou plutôt que je n’avais jamais entrevues, et ça m’a fait peur. Ce travail qu’on fait, ce n’est pas socialement acceptable. Je ne peux pas en parler en toute liberté à ma famille, ils ne comprendraient pas. Ils croiraient que je me suis perdue. Alors qu’au contraire, je crois que je me suis enfin trouvée.

Cette fois, c’est moi qui l’écoute avec attention.

– Au début, le truc que j’ai trouvé pour que ça fonctionne, c’était de me cacher derrière mon personnage. Nymphéa. C’était elle, la fille entreprenante, sexuelle, qui n’avait pas froid aux yeux. Je me suis convaincue que je jouais un rôle, ce qui me rassurait. Dans le fond, moi, Roxane, je n’étais pas comme ça. J’étais toujours la gentille fille élevée par mes parents, née à la campagne, qui a fait des études.

– Et maintenant, ce n’est plus le cas ?

Elle se fend d’un sourire qui fait palpiter l’intérieur de ma poitrine.

– Si, bien sûr, au fond, c’est toujours moi. Cette Roxane-là ne cessera jamais d’exister. Seulement, j’ai compris que je suis également Nymphéa. En tant qu’êtres humains, nous changeons, nous sommes en constante évolution. Les rencontres et les expériences que nous faisons au gré de notre chemin nous poussent dans un sens ou dans un autre. Au fond, je crois que le seul but de notre vie sur cette terre est d’apprendre à se connaître.

– Et tu ne te dis pas que ce que tu pourrais découvrir risque d’être pire que tout ce que tu as imaginé ?

– On est tous capables du meilleur comme du pire. La seule chose dont je suis persuadée, c’est qu’il faut embrasser ses parts sombres pour laisser notre lumière rayonner.

Je médite sur ces paroles étrangement philosophiques lorsque Roxane reprend d’un ton plus léger :

– Et si on faisait une partie de billard ? Il y en a un là-bas.

On démarre, mais ce n’est pas glorieux.

– J’ai dit que j’allais t’apprendre à jouer, pas à bien jouer, précise Roxane tandis qu’elle rate son trou pour la troisième fois d’affilée.

Je secoue la tête, hilare. Cette partie, c’est vraiment du grand n’importe quoi. Ça fait une demi-heure qu’on joue et on a tout juste réussi à rentrer deux boules. Même avec ma faible expérience de ce jeu, je comprends que ce n’est pas un succès.

– À mon tour ! Regarde le maître à l’œuvre.

Je me penche en avant, me concentrant au maximum pour viser… et je tape si fort que la boule rebondit plusieurs fois contre le bord.

Roxane a du mal à contenir son fou rire.

– Mais t’es vraiment une brute !

– Tu peux parler, t’as failli faire un trou dans le tapis !

– J’admets que la délicatesse n’est pas ma principale qualité.

– Sans blague. Tu as la grâce d’un routier.

Elle me prend par surprise en me décochant un coup de poing dans l’épaule. Je rattrape sa main de justesse alors qu’elle s’apprête à réitérer son geste.

– Du calme, Rambo. On s’est assez battus pour ce soir.

Je ne relâche ses doigts qu’à contrecœur, lorsque c’est à son tour de jouer.

Le bâton à la main, elle me contourne pour se diriger à l’extrémité de la table. Je la regarde onduler des hanches. Elle me sourit avant de jouer son coup.

– Si on était dans une série ou dans un film américain, j’aurais attendu ce moment pour te dévoiler qu’en fait, je suis une bête au billard. Mais je n’aurais rien dit, pour ne pas froisser ton petit ego de mâle fragile.

– Merci de me ménager, rétorqué-je d’un air amusé. Et ensuite, tu aurais fait quoi ?

– Ensuite, je me serais penchée de manière hyper sexy et j’aurais marqué le point sous tes yeux ébahis.

Elle tire sa boule blanche, qui finit par dépasser celle qu’elle tirait… et qui tombe pile dans le trou.

– Dommage, il y avait de l’idée. Deux coups pour moi.

Roxane grommelle quelque chose. Je me glisse à pas de loup derrière elle et pose ma main sur la sienne, toujours nouée à son bâton.

– Si on était toujours dans ce film américain, susurré-je, je trouverais le premier prétexte pour venir me coller à toi et te montrer comment il faut jouer.

Ma proximité la surprend, je le sens à sa façon de tressaillir. Pourtant, au lieu de se reculer, elle se tourne pour me faire face, un sourire mutin aux lèvres.

Ces lèvres pleines que je meurs d’envie d’embrasser.

– Et ensuite ? demande-t-elle à son tour.

Mon pouls augmente sensiblement. Mes pupilles happées par celles de Roxane, je perds complètement le fil de ce qui se passe autour de nous.

– Ensuite, je te dirais que tu es sexy même si tu es nulle au billard.

Elle se mord la lèvre inférieure et mon corps commence à s’échauffer. Les paroles qu’elle a prononcées plus tôt me reviennent en tête. Elle a raison, je muselle cette partie sauvage de ma personnalité par peur de perdre le contrôle comme je l’ai fait par le passé. Pourtant, avec elle, j’ai de plus en plus envie de me laisser aller. Après tout, elle n’a rien à voir avec les femmes que j’ai pu fréquenter dans ce passé obscur que je mets tant d’acharnement à expier.

Et si c’était elle, mon futur lumineux ?

Je tire et marque le point gagnant qui met fin à notre partie. Roxane soupire.

– Allez, il est tard. On ferait mieux de rentrer.

Sans réfléchir, je lui prends la main alors qu’elle fait mine de s’éloigner.

– Attends ! J’ai gagné. Quelle est ma récompense ?

Elle me lance un regard railleur.

– Je ne sais pas, tu veux une médaille ?

– J’avais une autre idée, en fait.

Avant qu’elle ne puisse ajouter un mot, je place un bras autour de sa taille, mes doigts autour de sa nuque, et je la colle contre mes lèvres. Mon baiser n’a rien de doux ni de modéré. Je l’embrasse avec un empressement auquel se mêle la fureur qui résonne au fond de mes entrailles. Cette pulsion, cette fureur de vivre, qui bat dans mes veines quand Roxane est près de moi. Quitte à me faire oublier mes sacro-saintes limites. Quitte à me faire abandonner toute notion de self-control.

– Je crois qu’on ferait mieux de rentrer, me souffle Roxane tandis que je ne me décroche de sa bouche que pour reprendre ma respiration.

Les yeux fermés, je pose mon front contre le sien un bref instant. Juste le temps de faire taire cette voix, à l’intérieur de ma tête, qui me crie de toutes ses forces de ne plus être raisonnable.

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