Nymphéa
Chapitre 26
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MATTHIEU
Une tornade blonde fonce sur moi à la minute où je repose la bouteille sur la table. Avant que je ne comprenne ce qui se passe, Roxane referme sa main sur la mienne et m’emmène à sa suite dans la première pièce qui se présente. Interloqué, je la regarde croiser les bras et me toiser de toute sa hauteur – c’est-à-dire pas grand-chose, étant donné qu’elle fait une bonne tête et demie de moins que moi. Mes yeux glissent sur sa silhouette surélevée par une paire de talons aiguilles. Ce soir, elle porte une sorte de combinaison de couleur sombre qui lui arrive jusqu’aux chevilles. Ses cheveux attachés dégagent sa nuque et son cou fin. Elle est très élégante, comme ça. Et séduisante.
– C’est nouveau, ne puis-je m’empêcher de commenter en désignant sa tenue.
Est-ce que ça se voit que je ne suis pas doué pour les compliments ?
Ça n’a pas grande importance puisque, ignorant ma remarque, elle me lance d’un ton sec :
– Tu m’as menti.
– Pardon ? À quel sujet ?
– Tu m’as dit que tu n’avais jamais fréquenté Alexeï Mikheev.
J’évite tout à coup de croiser son regard.
– Je n’ai pas dit ça. J’ai dit que je n’avais jamais travaillé avec lui.
– Arrête de jouer sur les mots ! Vous avez un passé commun, oui ou non ?
Un soupir m’échappe. De toute évidence, elle ne va pas lâcher le morceau. Je commence à la connaître.
– En effet. Ce n’est pas la période de ma vie dont je suis le plus fier. C’est pour ça que je préfère éviter d’en parler.
Les bras toujours croisés, elle s’adosse à la petite table qui sert généralement à plier le linge.
– Comment tu l’as su ? demandé-je avant qu’elle n’enchaîne avec une autre question.
Comme je disais, je commence à bien la connaître.
– Joconde.
J’aurais dû m’en douter. Elle est la seule à en savoir autant sur moi. Cependant, elle n’en avait jamais rien dit à personne. Comment Roxane s’est-elle débrouillée pour la faire parler ? Elle n’est pas du genre loquace.
– Elle t’a appris autre chose d’intéressant ? Qui concerne quelqu’un d’autre que moi, par exemple.
– Elle m’a dit de me méfier de Mikheev. Que c’était un homme impitoyable et dangereux.
Joconde sait sans nul doute de quoi elle parle. Elle n’a travaillé pour lui qu’une dizaine de jours, mais c’est largement assez pour se faire une idée du type d’employeur… et du type d’homme qu’il est.
– Elle a raison. Est-ce que ça t’a convaincue de laisser tomber ton enquête ?
Comme si je ne connaissais pas déjà la réponse à cette question.
– Absolument pas. Ça m’incite encore plus à déterrer tous ses vilains secrets.
– Tu es pire qu’un chien avec un os, soupiré-je.
– Et je ne serai satisfaite que lorsque j’aurai un gros os en bouche, déclare-t-elle avec sérieux.
Je dois faire un énorme effort pour me retenir de rire. Elle semble se rendre compte de l’énormité qu’elle vient de lâcher, puisqu’elle cache son visage entre ses mains en grognant.
– Enfin… Tu vois ce que je veux dire…
– Très bien. L’image est limpide.
Mon sourire s’élargit jusqu’à mes oreilles.
– Arrête ! Je sais ce que tu essaies de faire. Tu m’embrouilles pour changer de sujet.
– Tu te débrouilles très bien toute seule pour ça.
– Tu te rends compte qu’on ne va pas en rester là ? Tu me dois une explication.
Je hausse un sourcil.
– Je crois que je ne te dois rien du tout. Tu sais que je suis ton patron, n’est-ce pas ?
Cet état de fait semble lui sortir de la tête un peu trop souvent. J’ai peut-être commis une erreur en acceptant qu’elle reste à La Galerie après qu’elle m’a révélé le véritable motif de son embauche. Pourtant, je ne peux pas me résoudre à la voir partir. Avec son sens de la repartie et son franc-parler, elle apporte une certaine fraîcheur à mon quotidien.
– Lors de notre dernière discussion, tu as voulu que je sois transparente pour savoir si tu pouvais ou non me faire confiance. Comment suis-je, moi, supposée te faire confiance, si tu me caches des faits qui peuvent avoir une incidence directe sur notre affaire commune ?
Elle marque un point. Avant que je puisse répondre, elle termine :
– Sans compter que si tu ne me dis rien, je vais être obligée de le découvrir par moi-même. Est-ce que tu as encore envie de me voir débarquer à l’improviste derrière une poubelle ?
Cette fois, je ne peux retenir un rictus amusé.
– Sans façon. Vu tes piètres talents pour la filature, on va s’épargner toi et moi cet embarras.
Je tire la chaise à côté de moi pour m’asseoir. À son tour, elle finit par se hisser sur la table pour être plus confortablement installée. Dans cette configuration, c’est elle qui me surplombe – pour une fois. Ne sachant trop par quel bout commencer, je sirote une gorgée de ma boisson que je n’ai pas eu le temps de toucher. Beurk – c’est censé être du rhum arrangé, mais c’est beaucoup trop sucré à mon goût.
– Quand ma mère est décédée, c’était des suites d’une longue maladie – un cancer –, mais ça a tout de même été un choc. Elle était le centre de notre famille. Pire, de notre univers. Anton et moi, nous avons toujours eu un rapport conflictuel avec notre père. Moi encore plus que lui. Si nous arrivions à peu près à faire illusion, c’était grâce à notre mère. Elle était le ciment qui nous unissait tous.
Je m’arrête pour prendre une autre gorgée. Pas par plaisir, mais parce que parler de ma mère fait toujours remonter une foule d’émotions en moi.
– Tout s’est effondré à son décès. À tel point que mon père a décidé de repartir en Pologne. C’était son désir depuis des années. S’il restait en Belgique, c’était uniquement pour que ma mère ait accès aux meilleurs soins. Anton a disjoncté. Je me suis retrouvé à devoir gérer le départ de mon père qui nous laissait sur les bras un paquet de dettes, la dépression de mon frère… Tout ça sans figure maternelle à qui me confier.
– Je n’ose même pas imaginer ce que tu as dû ressentir, murmure Roxane.
Son attitude a changé. Elle m’écoute avec attention, je peux lire la compassion dans son regard. Je détourne la tête. Ça ne durera pas quand elle apprendra ce que j’ai fait.
– En fait, sur le moment, ça m’a aidé à tenir bon. J’avais un but, tout ce monde comptait sur moi. J’ai accompagné mon frère dans sa guérison, il était lancé sur un nouveau projet : La Galerie. Mais le problème était qu’on manquait de fonds. L’héritage laissé par ma mère avait à peine suffi à solder les dettes de mon père. C’est à ce moment-là que Mikheev nous a approchés.
Ma main se serre autour de mon gobelet que je manque de tordre.
– Il s’est présenté comme notre sauveur. Il connaissait mon père, ils avaient déjà fait affaire par le passé. Je les avais déjà vus ensemble, mais je ne savais pas grand-chose sur lui. En me renseignant un peu, j’ai bien vu qu’il baignait dans beaucoup de combines illégales, mais j’ai fermé les yeux. J’ai préféré me concentrer sur le paquet d’argent qu’il me proposait pour donner vie au rêve d’Anton. Ce projet, c’était la première chose qui l’animait depuis le décès de ma mère. J’ai accepté l’aide financière de Mikheev et me suis jeté à corps perdu dans la création de La Galerie.
Perdu dans les fantômes de mon passé, je ne réagis que lorsque Roxane me parle.
– Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
– La Galerie a fait un démarrage incroyable, on a tout de suite eu des dizaines de réservations. C’était inespéré. Seulement, ça demandait un investissement énorme, et ma femme, comment dire… Elle n’a jamais beaucoup apprécié le genre de business que nous avions lancé.
Difficile de l’en blâmer. Quelle femme saine d’esprit apprécierait que son mari passe le plus clair de son temps avec des prostituées de luxe ? Ce n’est pourtant pas ce qui fait réagir Roxane.
– Tu es marié ? demande-t-elle avec des yeux ronds.
– Je l’étais. Mon couple n’a pas survécu à tout ça. Mya avait à peine six mois, je n’étais jamais là, j’étais en contact direct avec des mafieux… Ce n’est pas vraiment à ce type de mariage que rêvait Juliette. Pourtant, quand elle a demandé le divorce… Je me suis effondré. J’ai commencé à sortir de plus belle, à vivre dans l’excès. Mikheev a vu dans mon désœuvrement une opportunité. Celle de me soumettre à lui. Grâce à moi, il pouvait garder la mainmise sur La Galerie et tous ses clients. Il m’a ouvert les portes de son cercle privé. J’y suis allé une fois, pour échapper au vide abyssal qui m’attendait quand je rentrais chez moi. Puis, j’y suis retourné. Deux, trois fois. J’ai fini par y aller presque tous les soirs. C’était toujours le même refrain : de l’alcool, de la drogue, des femmes. Mikheev me promettait la fête tous les jours, mais ce qu’il offrait n’était que de la poudre aux yeux. J’essayais d’échapper à mon triste quotidien en me plongeant dans un fantasme malsain. Rien de tout ça n’était réel.
Je marque un temps d’arrêt, à bout de souffle. Je n’avais jamais raconté cette histoire à personne. Pas comme ça. Je me rends compte aujourd’hui des progrès que j’ai pu faire, en grande partie grâce à mes réunions aux N.A. Deux ans plus tôt, jamais je n’aurais été capable de partager un tel récit sans que ça m’affecte. Aujourd’hui, j’arrive à rester lucide par rapport à tout ça.
– Je vois, finit par dire Roxane.
Ses yeux se posent sur ma main qui tient encore le gobelet en plastique.
– Ce que je ne comprends pas, c’est que tu bois de l’alcool. Ce n’est pas la première fois que je te vois le faire.
– Aussi étonnant que ça puisse paraître, je n’ai jamais bu à outrance. Seulement quelques verres, je ne suis jamais devenu accro. Ce qui a causé ma perte, c’est la cocaïne.
– Comment tu t’en es sorti ? Je veux dire, tu es clean maintenant, alors que la coke… C’est pas si évident d’arrêter.
Je ferme les yeux un court instant. La honte me submerge comme chaque fois que j’y repense. Je sais qu’après ce qui va suivre, Roxane ne me regardera plus jamais de la même façon. J’espère juste qu’elle ne me détestera pas.
Depuis cet épisode, je me déteste bien assez pour deux.
– J’ai failli tuer une femme.
C’est dit. Ma révélation fait l’effet d’une bombe, à la seule différence que le silence le plus total fait suite à ma déclaration.
– Comment ? susurre Roxane, les yeux barrés d’horreur.
Ma gorge se serre. Est-ce une bonne idée de me confier à elle de la sorte ?
– C’était une énième soirée dans un des hôtels privés de Mikheev. J’étais dans une des suites, avec un de mes amis et quelques filles. Des filles de chez lui. Je venais de recevoir une grosse livraison de mon fournisseur, encore un contact d’Alexeï – évidemment. Avec le recul, je me suis rendu compte que pendant les six mois qu’a duré ma chute, tout mon monde gravitait autour de lui. Bref. C’était une coke qui venait d’arriver sur le marché, coupée avec un peu de speed et je ne sais plus quelle merde. À l’époque, je m’en foutais. J’étais prêt à tout tester, si ça pouvait me permettre d’oublier ma vie minable ne serait-ce que quelques heures. On en a pris, pas mal. Puis, j’ai proposé à une des filles de s’isoler pour continuer la soirée tous les deux. Elle ne voulait pas en reprendre, elle disait qu’elle commençait à se sentir bizarre. Je l’ai entendue, mais pas vraiment. J’étais déjà trop stone. Alors, je lui ai roulé une nouvelle ligne, j’ai insisté pour qu’elle en prenne avec moi.
Je ne m’arrête que pour vider l’intégralité de mon verre.
– Elle a fait une overdose. Je ne sais plus très bien ce qui s’est passé, mais elle s’est mise à convulser, j’ai crié… Mon ami, qui était moins défoncé que moi, a débarqué dans la chambre, il a appelé les secours. Elle s’en est sortie de justesse. Si l’ambulance était arrivée dix minutes plus tard, elle y serait restée.
Je frotte mes paumes sur mon jean pour les réchauffer. Tout à coup, j’ai très froid.
– Tout est ma faute. Je ne me suis pas seulement contenté de faire de la merde avec ma vie, j’ai aussi mis en danger celle d’une autre personne… Voire de plusieurs autres. En rentrant chez moi le lendemain, j’ai pris la décision de tout arrêter et de reprendre ma vie en main. J’avais une fille qui venait de fêter sa première année, qu’est-ce que je foutais ? Quel exemple allais-je lui donner ? Si encore je ne perdais pas le droit de la voir… Même si je ne sniffais qu’en soirée, ma vie de débauché commençait à laisser des traces. Quand j’allais voir Mya, je faisais illusion au maximum, mais Juliette n’était pas dupe. Je savais qu’au moindre faux pas, elle me retirerait tout droit de visite.
Et elle aurait eu raison. Elle a même été trop patiente avec moi.
– J’avais été un père minable pour Mya pendant tout le début de sa petite vie. Je me suis juré de tout faire pour être à la hauteur et devenir celui qu’elle mérite.
Parler de ma fille au milieu de tout ça m’émeut plus que je ne veux l’avouer. Je ne pleurerai pas, car je ne pleure jamais. Mais d’autres signes de mon trouble ne trompent pas, comme la raideur dans ma nuque ou le tremblement de ma jambe contre le pied de la chaise.
– D’après ce que j’ai vu, Mya t’adore. Je suis sûre que tu fais de ton mieux.
– Faire de mon mieux, peut-être. Mais encore faut-il que ce soit suffisant.
– Tu es dur avec toi-même. On fait tous des erreurs. Tu en as fait une de taille, mais tu as passé les deux dernières années à essayer de te rattraper. Ça compte, non ?
La douceur avec laquelle Roxane s’adresse à moi m’étonne. Je ne m’attendais pas à autant de sollicitude de sa part. Elle qui a l’air d’avoir toujours des opinions bien tranchées.
– Tu comprends pourquoi ce n’est pas mon sujet de conversation favori, finis-je par conclure, sans trop savoir quoi ajouter.
– Maintenant, je peux l’imaginer. Merci d’avoir accepté de m’en parler.
Quelques minutes passent. Nous sommes tous les deux plongés dans nos pensées. Je donnerais cher pour savoir à quoi elle pense.
– Mikheev n’a rien dit, quand tu as quitté son cercle du jour au lendemain ?
– Oh, si. Il a été furieux. Il a essayé de me tendre des embuscades, pour m’inciter à replonger. Une fois, il a même orchestré un stratagème pour qu’un de ses types me pète la gueule.
J’émets un rire sans joie.
– Par chance, comme La Galerie a très bien fonctionné dès le départ, j’ai pu vite lui rembourser ce que je lui devais. Il était encore plus fou de voir qu’il n’avait même plus ce levier contre moi. C’est suite à ça qu’on a doublé la sécurité dans nos établissements, et qu’on a installé des dispositifs de surveillance audio dans toutes les chambres. On n’est jamais trop prudents.
Roxane hoche la tête, les mains posées sur ses cuisses. Une petite partie de moi est contente d’avoir partagé ça avec elle. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi écouté.
Ce passé, je l’ai longtemps renié, caché, exécré. Aujourd’hui, je l’accepte, car il fait partie de moi. L’homme que je suis devenu, qui me paraît somme toute acceptable, s’est forgé sur les cendres de celui que j’ai été et qui a manqué de peu de détruire sa vie.
Aujourd’hui, je n’aspire plus qu’à avancer et à m’améliorer, chaque jour un peu plus.
– Je crois qu’il est temps qu’on retourne à la fête, dis-je après un long moment. Les autres vont finir par se demander où on est.
– Vas-y. Je te rejoins plus tard.
Je me redresse sur mes deux jambes.
– Tu ne vas quand même pas passer ta soirée entre la machine à laver et le sèche-linge ?
Elle a un petit rire.
– Ce n’est pas si mal. L’atmosphère est assez cosy, je trouve.
– C’est à cause de tout ce que je t’ai dit ? Ça t’a secouée ?
Je lui adresse un sourire d’excuse. Elle balaie ma remarque d’un geste de la main.
– Oh non, ne t’inquiète pas. Je veux dire, ce que tu m’as dit, ça fait beaucoup, mais je suis contente que tu m’en aies parlé. C’est juste que… J’ai passé une longue journée, tu vois ? Avec ma séance à La Galerie, ma discussion avec Joconde, puis toi. J’ai tout sauf envie de faire la fête, là, tout de suite.
Quel idiot ! C’est vrai qu’elle avait sa séance dans la Chambre orange aujourd’hui. D’ailleurs, en arrivant j’avais dans l’idée de l’attraper pour lui demander comment ça s’était passé. Devançant ma question, elle me lance :
– Je n’ai pas du tout envie de parler de boulot. De toute façon, on a notre débriefing demain. Et la perspective de retourner à la soirée, avec tous ces gens que je ne connais pas, ne me ravit pas du tout… Je crois que je suis un peu sauvage sur les bords. J’apprécie ma solitude, rit-elle.
Je ne comprends que trop bien ce qu’elle veut dire. Je ne suis pas à l’aise dans les grands groupes, depuis ma cure de désintox, je fuis les grosses soirées. Mais ce soir, j’avais envie de venir… Entre autres parce que je savais que j’allais y voir Roxane.
Et j’espérais qu’elle aurait des nouvelles de Mikheev à me donner.
– Pourtant, tu es toujours à l’aise avec tout le monde. Je pensais que tu étais un petit être sociable, plaisanté-je.
Elle roule des yeux.
– Tu rigoles ? J’enchaîne les bourdes. Quand je rencontre quelqu’un pour la première fois, j’en fais toujours des tonnes par peur qu’on ne m’apprécie pas.
– Ça explique bien des choses.
Elle me tire la langue et je trouve ce moment si léger que je n’ai pas envie de partir.
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