Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 25 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 25

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ROXANE

Assise dans un coin du canapé, j’écoute d’une oreille distraite Olympia et Judith qui discutent. Un buffet a été dressé sur la table à manger, de la musique jazz passe en fond sonore. L’ambiance est festive, même si un brin coincée, mais de mon côté je n’arrive pas à en profiter. Mon cerveau carbure à mille à l’heure, cherchant comment aborder l’épineuse question de son passé avec Joconde. Ce n’est pas comme si elle avait très envie de s’épancher avec moi, je l’ai vite compris en tentant maladroitement de lui taper la causette en début de soirée. Après m’avoir répondu par monosyllabes, elle s’est empressée de rejoindre un hôte et une hôtesse que je n’avais jamais vus.

Matthieu n’est pas encore là. Non pas que j’en aie quelque chose à faire. Mais il avait dit qu’il viendrait, donc… Il est peut-être encore avec sa fille. Matthieu Kabinsky a une fille. Quand j’y repense, ça me paraît incroyable. Un vrai papa poule en plus. Le pire, c’est qu’il est ridiculement attirant quand il est prévenant avec sa progéniture… Bref. Concentrons-nous sur Joconde.

Je réfléchis tandis que je sirote un mélange à base de rhum très fruité réalisé par Narcisse, tout en observant Joconde à distance. Ce soir, elle a attaché sa longue crinière brune en queue-de-cheval haute qui descend jusqu’à la moitié de son dos. Elle porte une robe noire, très courte et moulante, qui cache néanmoins son décolleté et remonte le long de son cou. Son bras gauche est serti d’un long bracelet qui l’enserre comme un serpent. Comme ça, elle ressemble à une Xena la guerrière des temps modernes, orgueilleuse et indomptable.

J’ai du mal à l’imaginer en position de faiblesse face à Mikheev, ou face à n’importe quel homme. Pourtant, si Narcisse a dit vrai, elle a eu besoin des frères Kabinsky pour se dépêtrer de l’influence du mafieux russe.

Je n’ose alors imaginer ce qu’il serait capable de faire à quelqu’un de plus faible, moi par exemple.

Le tintement d’une cuillère sur un verre me sort de mes pensées.

– Je ne vais pas m’éterniser avec un long discours, ce n’est pas mon genre, déclare Anton avec un grand sourire. Je voulais encore une fois te souhaiter un très joyeux anniversaire, Joconde, et te dire que nous sommes très heureux de te compter parmi nous. Je sais que tu avais dit « pas de cadeaux » mais, Olympia et moi, nous avons trouvé ceci et nous n’avons pas pu résister…

Avec un petit cri enthousiaste, Olympia tend à Joconde un énorme paquet cadeau recouvert de rubans, qu’elle se met à ouvrir après lui avoir lancé un regard réprobateur. Je m’avance vers le buffet pour me servir un nouveau verre tandis qu’elle nous remercie, puis incite tout le monde à retourner vaquer à ses occupations. Finalement, elle n’aime peut-être pas tant que ça attirer l’attention sur elle.

Tandis que je me faufile entre deux chaises, je passe à quelques centimètres seulement d’elle quand je l’entends glisser à Anton :

– C’est très sympa, mais tu sais quel est le cadeau qui me ferait vraiment plaisir ?

Le sourire d’Anton s’élargit. Il secoue la tête d’un air navré :

– Joconde, je te l’ai déjà dit : il est encore trop tôt pour que tu intègres la Chambre rouge. Il y a un processus à respecter, sois patiente.

– Je suis aujourd’hui la meilleure hôtesse de La Galerie. Tu en es conscient ?

Elle lève le menton, une lueur fière dans le regard, les joues légèrement rosées. Je me demande si elle n’est pas un peu pompette pour parler à Anton de la sorte. D’habitude, elle fait preuve de beaucoup plus de retenue.

– Bien sûr, je n’ai jamais dit le contraire. Je suis certain que tu finiras par atteindre les objectifs que tu t’es fixés plus vite qu’aucune autre. Mais il n’empêche que tu dois passer par le même parcours que tout le monde avant ça.

Anton a répondu d’un ton courtois, mais ferme, ce qui n’échappe pas non plus à ma collègue qui change brusquement de sujet.

Je m’éloigne, ce curieux échange encore en tête. Pourquoi Joconde est-elle si pressée d’atteindre la Chambre rouge ? Qu’y a-t-il là-bas qui la rende aussi impatiente ?

Faute de réussir à lui poser ces questions directement, je rejoins mes colocataires qui se chamaillent gentiment sur le choix de la musique.

Un peu plus tard, alors que je me lave les mains dans notre immense salle de bains, quelqu’un pousse la porte derrière moi. Je croise son reflet dans le miroir : Joconde.

– Je vais repasser plus tard.

– Non, reste ! J’ai terminé.

Elle hoche la tête et, après une brève hésitation, se place à côté de moi pour se remettre du rouge à lèvres. Mon pouls s’accélère. Joconde est enfin seule, c’est mon ouverture. Peut-être la seule que j’aurai.

– Alors, tu passes une bonne soirée ? demandé-je d’un ton enthousiaste.

– C’est très sympa à Olympia et Anton d’avoir organisé tout ça, même si je leur avais dit que je ne voulais rien faire de spécial.

– Tu n’aimes pas fêter ton anniversaire ? Je comprends, moi non plus.

Elle m’adresse un petit sourire forcé avant de détourner le regard pour se concentrer sur son reflet dans le miroir.

Bon, bon, bon.

Je ne vais pas pouvoir continuer à me sécher les mains pendant encore dix minutes, alors qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ?

– Est-ce que je peux te poser une question ? demandé-je tout à trac.

– J’ai l’impression que tu vas le faire dans tous les cas.

Un rire nerveux m’échappe.

– Pourquoi est-ce que tu tiens tellement à intégrer la Chambre rouge ? Je veux dire, pourquoi autant d’empressement ? Tu vas peut-être trouver ton bonheur avant. Des personnes comme Narcisse ou Judith sont là depuis des années, et en fin de compte ils se trouvent très épanouis dans les chambres précédentes.

Elle se redresse et visse ses pupilles sombres aux miennes. Son expression est fermée, c’est quitte ou double : soit elle me répond, soit elle m’envoie paître.

– Ce n’est pas tant au bonheur que j’aspire, comme tu dis, mais au confort et à la sécurité que pourra m’apporter la Chambre rouge. Les hôtesses qui la rejoignent ont leur propre appartement, choisissent leurs missions et clients, sans compter que le niveau de rémunération est tout autre.

– On est déjà pas mal loties dans les premières chambres, je n’ose imaginer ce qu’il en est là-bas, fais-je remarquer.

Joconde hausse les épaules.

– On peut toujours mieux faire. C’est ce à quoi j’aspire, pour ma part : être la meilleure. Et ne plus jamais laisser quelqu’un me faire croire que j’en suis incapable, rajoute-t-elle, comme pour elle-même.

– J’ai du mal à imaginer que quelqu’un puisse avoir une telle influence sur toi. Tu as l’air extrêmement résiliente, dis-je avec franchise.

– Tu ne me connais pas.

Je décide alors d’abattre toutes mes cartes d’un coup, et tant pis pour la prudence. Jusque-là, Joconde ne m’a pas encore balancé son verre à la figure, c’est déjà une victoire.

– Je sais que tu as travaillé pour Alexeï Mikheev juste avant de rejoindre les Kabinsky. J’imagine que ça n’a pas dû être facile.

Pour la première fois depuis que je la connais, son masque d’impassibilité s’éraille. Elle pâlit et se retourne entièrement vers moi.

– Qu’est-ce que tu sais à ce sujet ?

– Pas grand-chose, m’empressé-je de répondre, mais Mikheev m’a approchée avant que je n’intègre La Galerie. Et j’ai entendu dire que tu avais bossé dans une de ses maisons, alors je me demandais…

– Éloigne-toi de lui, Nymphéa. Cet homme est dangereux, me coupe-t-elle. Et s’il est vrai qu’il t’a approchée, tu devrais d’autant plus te méfier. Si j’ai un conseil à te donner, c’est le suivant : reste près des Kabinsky, ce sont les seuls qui pourront te protéger s’il décide de te mettre le grappin dessus.

– C’est vrai que Matthieu est venu te chercher ?

Elle me regarde une seconde, et je me demande si elle ne va pas m’envoyer paître d’être aussi indiscrète.

– Oui. Matthieu a non seulement réussi à se soustraire à son emprise, mais il m’a aussi emmenée avec lui. Pour ça, Mikheev lui en a toujours voulu. Il pensait qu’il allait pouvoir continuer à le débaucher comme il l’a fait avec tant d’autres… Qu’il lui ait filé entre les doigts lui est toujours resté en travers de la gorge.

Joconde s’arrête net, comme si elle s’était rendu compte qu’elle en avait trop dit. En effet, c’est la première fois qu’elle m’adresse autant de phrases à la suite. Passé l’étonnement initial, ce qu’elle vient de dire me percute de plein fouet.

– Attends, rembobine. Tu dis que Matthieu était sous l’emprise de Mikheev… Ça veut dire quoi ça ? Je croyais qu’ils n’avaient jamais travaillé ensemble.

Elle me regarde, sans comprendre mon changement d’humeur.

– Écoute. Jamais je ne me permettrais de dire du mal de Matthieu Kabinsky, je l’estime beaucoup trop pour ça. Mais il y a eu une époque où il n’était pas aussi recommandable qu’aujourd’hui. Il était jeune, il a succombé aux chants de sirène de Mikheev… Il s’en est heureusement rendu compte avant qu’il ne soit trop tard.

Elle pince les lèvres, l’air sombre. Je comprends qu’elle ne m’en dira pas plus. Tandis qu’elle quitte la salle de bains, je me plante face au miroir qui surplombe le lavabo. Je ne sais pas quoi penser de tout ça. Matthieu ne m’a pas dit toute la vérité. Pourquoi ? Avait-il honte, se sentait-il coupable ? Ou est-ce qu’il y a autre chose qui se cache derrière ses demi-vérités ?

– Ah, te voilà ! s’écrie Olympia en débarquant comme une furie. On te cherchait. Narcisse a branché le karaoké, viens vite !

Face à son enthousiasme alcoolisé, je n’ai pas d’autre choix que de la suivre. Dans le salon, tout le monde discute autour du buffet. Narcisse est en effet en train de brancher un ordinateur portable à un grand écran. Je ne peux m’empêcher de grimacer. J’ai déjà eu l’occasion de l’entendre fredonner, ce n’était pas fameux. Mes pauvres oreilles risquent de saigner s’il chante !

Tout à coup, je remarque Matthieu. Il est en train de discuter avec son frère, dans un coin de la pièce. Quand je le vois partir de son côté en direction du bar improvisé, je ne réfléchis pas. Il faut que j’aie une discussion avec lui.

– Ah, c’est toi…

– Toi et moi. Dans la buanderie. Maintenant.

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