Nymphéa
Chapitre 47
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ROXANE
– Nymphéa, réveille-toi ! Reviens avec nous !
Une chaleur diffuse au niveau de ma joue me permet de reprendre peu à peu connaissance. Puis je prends conscience de la douleur lancinante de mon crâne. J’émerge difficilement, le corps endolori, les bras qui me tiraillent et la bouche pâteuse, comme si je me réveillais après une cuite monumentale.
– Ma… tthieu ? bégayé-je.
Je bats des cils, et la scène se fait plus nette. Une paire de lunettes en écaille bouge de droite à gauche devant moi.
– Non, c’est Anton, mais Matthieu est là aussi.
Tout à coup, la raison de mon évanouissement me revient et je bondis. Du moins, j’essaie. Mes fesses s’élèvent à peine de quelques centimètres avant de retomber lourdement sur la surface plate d’une chaise. Mes bras engourdis ne me répondent plus. Je lâche un petit cri de douleur lorsque je tire dessus. J’ai l’impression qu’on m’enfonce des lames dans la peau. C’est là que je comprends, et mon souffle devient précipité. Je commence à paniquer. Anton s’empresse de venir derrière moi et me dit d’une voix douce :
– Attends, calme-toi Nymphéa, je vais te détacher !
J’ai à peine le temps de me remettre debout et de masser mes poignets endoloris que Matthieu surgit dans la pièce et m’attrape par les épaules.
– S’il te plaît, dis-moi que tu sais où elle est ! Dis-moi qu’elle va bien !
Ses yeux sont humides, ses traits, creusés par l’inquiétude. Je comprends immédiatement ce qui s’est passé. Mya. Ils ont pris Mya ! Une vague de terreur pure, impitoyable et glacée me saisit les entrailles. Je déglutis péniblement. Impossible de parler, alors je secoue la tête avec difficulté. Je crois que je vais vomir.
Lorsque Matthieu me relâche, je chancelle. Anton m’attrape la main, m’aide à me rasseoir, mais je n’ai d’yeux que pour son frère qui se met à faire les cent pas dans l’appartement. Il passe ses doigts dans ses cheveux, tirant dessus comme s’il voulait se les arracher.
– Tiens, bois ça.
Anton me tend un verre d’eau que je saisis d’une main tremblante. La première gorgée me donne l’impression d’avaler une poignée de clous, mais la deuxième passe un peu mieux. Il s’assied en face de moi, passant sa paume sur son visage, et me demande :
– Est-ce que tu te souviens de ce qui est arrivé ? C’est important, essaie de te concentrer.
Je tente de me racler la gorge avant de répondre d’une voix enrouée :
– On a sonné. J’ai ouvert, on m’a balancé un mouchoir ou je ne sais quoi sur le visage. Je me suis évanouie. Je n’ai rien vu…
Les mots se brisent sur la fin de ma phrase.
– Ils ont enlevé Mya, murmure Matthieu.
Les larmes me montent aux yeux. De son côté, il tourne dans le salon comme un lion en cage, les joues déjà humides. Je porte ma main à ma bouche, horrifiée, ne pouvant retenir un hoquet lorsque je souffle un pathétique :
– Je suis désolée.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? m’interrompt brusquement Anton en m’attrapant le bras.
Il remonte ma manche, dévoilant une suite de chiffres écrits à la va-vite au feutre noir. Un numéro de téléphone. J’écarquille les yeux, mais alors que je comprends à peine ce que tout cela signifie, Matthieu est déjà en train de composer le numéro d’un air fébrile.
– Mets-le sur haut-parleur, lui demande Anton en se plaçant à côté de lui.
Il s’exécute, et trois longues sonneries retentissent avant que quelqu’un daigne répondre.
– Ah, enfin ! Je commençais à m’impatienter.
Mon regard croise celui d’Anton. Cette voix… Sifflante, froide, sans émotions. Ça ne fait aucun doute.
C’est celle d’Alexeï Mikheev.
Ça n’a pas l’air de déstabiliser Matthieu, qui se met à hurler :
– Écoute-moi bien espèce de fils de pute, tu vas tout de suite me dire où se trouve ma fille !
À l’autre bout du fil, un rire retentit.
– Eh bien, quel langage coloré ! Si Mya était à côté de moi, je serais obligé de lui boucher les oreilles pour qu’elle n’entende pas les vilains mots qui sortent de la bouche de son papa.
– Putain, je te jure, si tu touches à un seul de ses cheveux… menace Matthieu.
– Ce ne sera pas nécessaire monsieur Kabinsky, si toi et ton frère acceptez de coopérer.
– Qu’est-ce que tu veux, Alexeï ? intervient Anton
Un bref silence se fait entendre, et je peux presque voir le sourire goguenard de Mikheev. Il reprend avec calme :
– Bien, très bien, toute la famille est là alors ! C’est parfait. Ce que je veux est très simple : La Galerie, tous ses employés et tous ses clients.
Sa requête sonne comme un coup de tonnerre dans la pièce. Les frères Kabinsky ne répondent pas tout de suite. Mikheev poursuit d’une voix plus dure :
– Nous avons essayé la méthode douce, mais ça n’a pas fonctionné. Il est donc temps que nous passions à la méthode forte. Au début, je comptais me montrer courtois et seulement récupérer votre liste de clients premium, tous les ambassadeurs, ministres, personnalités influentes qui viennent assouvir leurs penchants dans vos ridicules petites chambres. Mais me bannir, moi et mes hommes, et surtout nous envoyer les flics ! Ce n’était vraiment pas très sympathique, Anton. Et surtout, très, très mal joué de votre part.
Anton et Matthieu échangent un regard. Ce dernier serre tellement fort son téléphone que ses jointures deviennent blanches. Tremblant de colère contenue, il s’efforce de se maîtriser lorsqu’il demande :
– Si on accepte, tu me garantis qu’aucun mal ne sera fait à ma fille ?
– Bien sûr, si vous faites un pas en ma direction, j’en ferai un vers vous. La petite Mya retrouvera son papounet sans la moindre égratignure.
– Quand ? articule péniblement Anton qui a enlevé ses lunettes pour masser ses tempes d’un air las.
– Dimanche soir, à 20 heures tapantes. Je vous enverrai l’adresse le matin même. Et ne vous inquiétez pas, je m’occupe de la paperasse : vous n’aurez qu’à venir armés de votre joli sourire et de votre meilleur stylo pour signer tout ça.
Voyant qu’Anton ne réagit pas, Matthieu répond, en fixant son frère d’un air hostile.
– C’est d’accord, on y sera.
– Ah, et j’oubliais, ajoute Mikheev, si jamais l’idée vous venait d’inviter vos copains de la police à notre petite fête, je le saurai, soyez-en sûrs. Et là, je serai beaucoup moins courtois. Je vous conseille de ne pas me tester : vous avez vu de quoi mes hommes sont capables.
Sur cette menace directe, il raccroche, nous laissant tous les trois face à une tonalité vide. Matthieu jette pratiquement son portable sur la table avant de proférer un énième juron. Anton, quant à lui, pousse un profond soupir et s’adosse au plan de travail de la cuisine, pensif. Après quelques minutes passées à écouter le tic-tac oppressant de l’horloge, je me décide à prendre la parole d’une toute petite voix :
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– On peut essayer d’appeler la police, et…
– C’est hors de question, le coupe Matthieu, tu l’as entendu, si on appelle les flics, il le saura. Il a réussi à s’introduire de nouveau sans difficulté à La Galerie et dans mon appartement, malgré la sécurité renforcée. On doit encore être sous surveillance, il sait tout. C’est trop risqué.
– Pas autant que de laisser Mya quatre jours avec Mikheev et ses hommes, rétorque Anton. Je ne te parle pas des enquêteurs qui investiguent sur le meurtre d’Olympia, mais d’appeler certains de nos contacts haut placés pour qu’ils puissent parler aux autorités compétentes.
Voyant que Matthieu reste fermé, il insiste.
– On a quatre jours. Laisse-moi essayer de trouver une solution alternative.
Matthieu attrape une chaise et s’assied lourdement dessus, passant ses paumes sur son visage. Je remarque seulement alors combien il est blême. Sa jambe est prise d’un tic nerveux. Il semble prêt à exploser, ce qui ne tarde pas puisqu’il finit par s’écrier :
– Anton, c’est de ta nièce qu’il s’agit ! Putain, c’est ma fille, ta famille. S’il faut sacrifier ton sacro-saint business pour la sauver, je n’hésiterai pas une seconde, tu m’entends ? Et tu ferais mieux de m’en dire autant, sinon, on va avoir un sacré problème tous les deux.
Une nouvelle fois, il se redresse, envoyant valser son siège, et se remet à arpenter la pièce, tremblant de rage. De mon côté, je me plaque contre le mur opposé pour me faire toute petite.
Anton vient attraper son frère par l’épaule, le forçant à le regarder. Leurs yeux si similaires s’accrochent. Des iris pleins d’angoisse et de haine pour Matthieu. Une fois de plus, je reste confuse devant le calme apparent d’Anton. Il fait vraiment preuve d’un self-control à toute épreuve. Ça pourrait presque passer pour du désintérêt si le petit muscle qui tressaille sur sa joue gauche ne trahissait son inquiétude. Les deux frères restent plantés l’un face à l’autre quelques instants, sans rien dire. Mais par je ne sais quel pouvoir magique gémellaire, le feu qui se dégage de Matthieu semble s’atténuer.
– Il nous reste quatre jours, répète Anton sans ciller. Nous allons récupérer Mya saine et sauve, je te le promets. Entre-temps, laisse-moi faire le maximum pour trouver une solution et empêcher Mikheev de prendre possession de La Galerie. Si je n’y arrive pas d’ici dimanche, je te promets que je signerai ces papiers sans aucune hésitation. D’accord ?
Très lentement, Matthieu baisse le regard et acquiesce. Je sursaute lorsqu’il se laisse glisser au sol, genoux à terre, enfouissant son visage entre ses paumes. De nouveau, ma vue se brouille. Anton se tourne vers moi et me murmure :
– Peux-tu contacter les autres hôtes, voir si quelqu’un a entendu quelque chose ? N’importe quoi qui serait lié de près ou de loin à Mikheev et à ses affaires. À ce stade, toute information est bonne à prendre.
Je m’empresse d’accepter, bien évidemment, et je chasse d’un geste vif les larmes qui ont recommencé à couler jusqu’à mon menton.
Quatre jours. Quatre jours pour délivrer Mya et préserver La Galerie.
Quatre jours pendant lesquels je suis prête à rester éveillée toutes les nuits pour trouver une alternative et envoyer ce salopard de Mikheev pourrir en prison – ou au fond d’un fleuve, peu m’importe en réalité.
Je n’arrive pas à croire qu’encore une fois, en un instant, tout a basculé.
Olympia, Narcisse, et maintenant, Mya.
Cet enfoiré prend un malin plaisir à nous détruire de l’intérieur.
À cette pensée, une idée me vient. Une idée folle, dangereuse, probablement perdue d’avance, mais je suis prête à tout pour réparer mes erreurs et sauver la situation.
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