Nymphéa
Chapitre 8
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ROXANE
Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Suite à mon échange avec Alexeï, mon enquête a pris un tournant décisif. Je n’en reviens pas. Il s’agit d’Alexeï Mikheev, le baron de la mafia russe à Bruxelles ! Pas étonnant que son nom résonne en moi. Il n’est pas seulement un dangereux criminel, c’est le dangereux criminel que la police cherche à faire tomber depuis des années, sans succès. Avachie sur mon canapé, je m’arrache les cheveux devant la dizaine d’articles qui s’étalent sous mes yeux. Dont certains que j’ai étudiés à l’école de journalisme.
Drogue. Trafic d’armes. Réseau de prostitution illégale.
Si les frères Kabinsky étaient presque invisibles sur le Net, pour Alexeï, c’est tout le contraire. On dirait qu’il prend un malin plaisir à faire les gros titres. Ma tête se met à bourdonner. Quand je pense que je lui ai servi des verres, que je lui ai tapé la causette comme si de rien n’était ! Ce type est suspecté de tenir les rênes d’une des plus grosses associations de mafieux du pays et il gravite dans l’entourage proche d’Anton et de Matthieu.
Mon intuition était bonne : les Kabinsky cachent quelque chose. La discussion que j’ai surprise hier en est une preuve supplémentaire. Est-ce que Matthieu deale de la cocaïne pour le compte de Mikheev ? Sont-ils associés ? Quoi qu’il en soit, Mikheev connaît la mystérieuse Chambre rouge et il m’a pratiquement invitée à m’y rendre.
J’y ai réfléchi toute la nuit. La seule façon pour moi d’en apprendre davantage, c’est d’accepter son invitation. Il m’a dit que son nom me garantirait un laissez-passer. Aussi imprudent que cela puisse être, je compte bien m’en servir.
Je tiens quelque chose de gros, je le sens. Quelque chose qui pourrait lancer ma carrière de journaliste en grande pompe, et pas seulement auprès d’un journal de presse à scandale comme La Gazette libre.
Ma décision est prise, je suis remontée à bloc. Je vais aller confronter les Kabinsky et les convaincre de m’intégrer à La Galerie, quoi que ça puisse être.
Alors que je suis dans le bus, mon téléphone se met à sonner. Je décroche, surprise.
– Ma Roxie, je ne te dérange pas ?
– Maman ! m’exclamé-je. Un texto et un appel dans la semaine, mais qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de ma mère ?
Ma mère, d’habitude si encline à rire à mes pitreries, ne réagit pas.
– Tout va bien ?
– Oui, ça va. Et toi ? Tu n’es pas encore à ton travail ?
– Non, je sers dans un bar, on est sur des horaires de nuit… Mams, tu as l’air bizarre. Dis-moi ce qui ne va pas.
Elle lâche un soupir qui semble sorti du plus profond de son âme.
– On a vu le banquier hier.
Mes doigts se serrent sur l’appareil. Quand elle commence une phrase comme ça, la suite s’annonce rarement bonne.
– Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
– On est allés le voir pour savoir si on pouvait prétendre à un prêt pour faire réparer le toit de la grange. Tu sais, il fuit depuis cet été. On a passé en revue l’état de nos finances et… ça ne sera pas possible. Nous sommes déjà trop endettés, nous n’allons pas pouvoir continuer comme ça.
– On va trouver une solution. Avec mon nouveau travail, je peux enfin mettre de côté. Il me reste aussi un peu d’épargne que j’avais conservée pour les coups durs, je vais voir combien il me reste…
– Ma Roxie, tu n’as pas compris, me dit-elle d’un ton doux. Nous ne pouvons plus garder la ferme.
– Quoi ? m’exclamé-je.
Quelques têtes de passagers se tournent vers moi.
– Il y a trop de travaux à faire, nous avons trop de dettes et les dernières récoltes ne sont pas suffisantes pour nous aider à tenir le coup. Ça fait des années qu’on perd plus qu’on ne gagne, ce n’est plus possible. Nous avons fait le point avec le banquier, il a été très gentil. Il nous a montré les chiffres et selon lui, mieux vaut qu’on essaie de vendre la ferme et le champ maintenant, tant qu’ils ont encore un peu de valeur. Si on attend, on peut peut-être gagner un an ou deux, mais on court le risque de ne jamais trouver d’acheteur au prix.
Elle poursuit en m’expliquant qu’elle en a beaucoup discuté avec mon père et que même si ça leur brise le cœur, c’est la meilleure chose à faire. Ils vont entamer les démarches administratives à la fin du mois. Je l’écoute sans rien dire, sous le choc. Cette ferme, c’est toute leur vie. Mon père l’a héritée de son père, et ils y travaillent tous les deux depuis qu’ils ont dix-huit ans. C’est entre ces murs que j’ai grandi, c’est dans ce champ que j’ai fait mes premiers pas. Non seulement mes parents vont perdre leur travail et leur habitation, mais aussi tous les souvenirs qui y sont rattachés.
– Mais qu’est-ce que vous allez faire une fois que ce sera vendu ?
– On va voir combien on aura avec notre retraite, puis on va essayer de se trouver un petit appartement pour préparer la suite.
La tristesse que je perçois dans sa voix me brise le cœur. Mes parents ont été agriculteurs toute leur vie, et ils ne sont plus tout jeunes. Ils ne risquent pas de trouver un nouvel emploi, mais je connais ma mère : la perspective de l’inactivité doit la terrifier. J’éprouve tout à coup le besoin de la serrer dans mes bras, mais c’est impossible. Foutue distance.
Pour mes parents, il n’y a que deux choses qui comptent dans leur vie : la ferme, et moi. Ma mère est tombée enceinte à quarante et un ans, après des années d’essais et de traitements infructueux. Ils se sont toujours imaginés avec une grande famille, mais au bout du compte, ils ont fini par perdre l’espoir de n’avoir ne serait-ce qu’un seul descendant. Quand je suis née, c’était inattendu, inespéré. Toute mon enfance, ils m’ont répété que j’étais leur trésor, leur miracle, et même si nous vivions de façon modeste, je n’ai jamais manqué de rien.
– J’aimerais tellement vous aider, murmuré-je, les larmes aux yeux.
– Je sais, ma Roxie. C’est un coup dur, mais on s’en sortira. L’essentiel, c’est que tu sois en bonne santé et heureuse. C’est tout ce qui nous importe, à papa et moi.
Je raccroche quelques minutes plus tard, abattue, en songeant aux paroles de ma mère. Je suis en bonne santé, mais heureuse ? Difficile à dire. Depuis ma rupture avec Thibault il y a un an, j’ai perdu mes amis, mon appartement et j’ai ramé pour trouver du travail. Même lorsque nous étions ensemble, je ne peux pas dire que j’étais pleinement satisfaite. Avec le recul, je crois que ce que j’éprouvais pour lui s’apparentait davantage à de l’affection qu’à de réels sentiments amoureux.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été en recherche de plus. Quand j’étais adolescente, je trouvais dans les romans que je lisais cette étincelle qu’il me manquait au quotidien. J’ai grandi, la tête pleine de rêves, et la réalité s’est vite imposée à moi. On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie et souvent, les obstacles se dressent sur notre chemin pour nous empêcher d’atteindre nos objectifs. C’est pour ça que je ne dois rien lâcher avec les Kabinsky.
Cette affaire m’exalte et me stimule comme je ne l’avais plus été depuis des mois. Je ne peux peut-être pas aider mes parents à sauver leur emploi et notre maison, mais je peux au moins faire en sorte qu’ils soient fiers de moi. Aller au bout de mes projets, avoir du succès pour pouvoir un jour leur rendre tout ce qu’ils ont fait pour moi.
Le service ne démarre pas avant deux bonnes heures, ce qui me laisse le temps de parler à Anton. Il est temps de prendre mon courage à deux mains : je sais ce que je dois faire.
– Entrez !
En pénétrant dans le bureau de la direction, j’ai un temps d’arrêt. C’est Matthieu qui me fait face, assis sur sa chaise. J’aurais préféré voir Anton. Des deux frères Kabinsky, c’est celui qui me met le plus à l’aise, et de loin. Tout en saluant Matthieu, je ne peux m’empêcher de repenser à la conversation que j’ai épiée. Il a beau avoir un caractère de cochon, je n’aurais pas cru qu’il était capable de s’associer avec quelqu’un comme Mikheev. Au fond, malgré ses accès d’humeur, j’avais envie de croire qu’il était quelqu’un de bien.
– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? demande-t-il en voyant que je reste silencieuse.
– J’aurais aimé te parler d’un truc… Mais c’est délicat.
Il arrête de tripoter les papiers qu’il a dans les mains et se redresse pour me fixer. Face à son regard perçant, je me sens mise à nu. Comment aborder le sujet sans le brusquer ? La délicatesse n’est pas mon fort. Je décide donc de ne pas y aller par quatre chemins.
– J’aimerais rejoindre la Chambre rouge, déclaré-je de but en blanc.
Ce que je lis sur son visage ne laisse pas de place au doute. Je l’ai déstabilisé. Pourtant, il se recompose un masque impassible lorsqu’il me répond :
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
Enhardie par sa réaction qu’il n’a pas su cacher, j’insiste.
– C’est bon Matthieu, je suis au courant. Je connais l’existence de la Chambre rouge et je veux en être. Dis-moi comment y accéder.
– Je suis désolé Roxane, je ne vais pas pouvoir t’aider. Si tu veux bien m’excuser, j’ai un rendez-vous qui m’attend…
– Je viens de la part d’Alexeï Mikheev. Il m’a dit qu’il se portait garant pour moi ! m’exclamé-je alors qu’il fait mine de partir.
À ces paroles, il croise les bras et me toise avec méfiance. Presque avec colère.
– Qu’est-ce que Mikheev t’a raconté ?
À ce stade, mentir me semble la meilleure option.
– Tout. Il m’a tout dit sur la Chambre rouge, et je veux en être.
Voyant qu’il reste dubitatif, j’ajoute :
– Si tu ne veux pas me conduire à la Chambre rouge, emmène-moi au moins à La Galerie.
Cette fois, il éclate de rire.
– La galerie ? Je ne savais pas que tu avais l’âme d’une artiste ! Très bien, s’il n’y a que ça pour te contenter, je peux t’emmener à la galerie. Suis-moi.
Je lui emboîte le pas mais reste à un mètre de lui, méfiante. Matthieu affiche un air railleur qui n’augure rien de bon. Pourtant, la mention de la Chambre rouge a éveillé quelque chose en lui, j’en suis certaine. La question est : comment vais-je m’y prendre pour lui faire cracher le morceau ? Vu la taille de ses bras, toute menace serait inutile, et jouer de mon charme pour le faire succomber… Je pouffe rien qu’à cette pensée.
Nous longeons le couloir jusqu’à une porte dérobée que je n’avais jamais remarquée. Derrière celle-ci il y a un vestibule d’où démarre un escalier en bois massif, qui s’enfonce dans un sous-sol qui paraît avoir été aménagé. Nous commençons à descendre et très vite, nous nous retrouvons plongés dans une semi-obscurité teintée seulement par le faible halo de quelques lampes accrochées au mur. Soudain, je suis prise d’un doute : est-ce vraiment une bonne idée de suivre Kabinsky dans ce qui ressemble de plus en plus à une cave ? Après tout, il pourrait très bien être un dangereux psychopathe. Ses accès de rage sont fréquents. Il change d’humeur en quelques secondes. Alors que j’essaie de me remémorer les gestes de self-défense vus une fois sur une vidéo YouTube, les marches s’arrêtent.
J’expire doucement, peinant à calmer l’agitation qui s’empare de ma poitrine. Nous voilà devant une nouvelle porte que j’essaie de pousser. Matthieu lève les yeux en l’air, exaspéré.
– Qu’est-ce que tu crois ? Tu ne peux pas y rentrer comme ça.
Reculant d’un pas, il actionne un minuscule boîtier caché dans un renfoncement du mur. Ses longs doigts tapotent des chiffres que je ne parviens pas à lire, et la paroi finit par s’ouvrir, pivotant sur elle-même pour nous laisser passer.
– Après toi !
Mon excitation prend alors le pas sur ma peur. On y est ! Je vais enfin découvrir ce qui se cache au cœur du Millésime, avoir les réponses à mes questions.
Lorsque je pénètre dans les lieux, je suis émerveillée. Je me trouve dans une petite pièce tout en longueur, un peu plus grande que mon studio. Sur les murs autour de nous sont accrochés des dizaines et des dizaines de tableaux, de toutes les tailles et tous les styles. En y regardant de plus près, je me rends compte qu’il y a une certaine logique dans leur agencement : des œuvres surréalistes à gauche, des portraits au fusain à droite…
Mes yeux tombent sur un mur entièrement recouverte d’un énorme triptyque. Si le thème religieux représenté est commun à l’époque de la Renaissance, les couleurs flashy et les paillettes sur le fond ajoutent une incontestable modernité à l’œuvre. Je tourne sur moi-même, désireuse de ne manquer aucun détail.
– C’est quoi, cet endroit ?
– Eh bien, c’est la galerie. Comme tu l’as demandé.
– Incroyable… Tout ça, c’est à toi ? murmuré-je.
Il hausse les épaules.
– À mon frère, pour être exact. L’art, c’est son dada depuis qu’il est tout petit. En grandissant, il s’est mis à participer à des enchères pour glaner des modèles rares et des œuvres de petits artistes émergents. Comme tu le vois, ses goûts sont assez éclectiques.
J’ouvre de grands yeux, à la fois fascinée et impressionnée. Il se dégage de cet endroit une atmosphère solennelle, peut-être renforcée par le silence anormal qui nous entoure et qui contraste avec la musique incessante qui rythme habituellement Le Millésime.
– Ce que tu vois là, reprend Matthieu, c’est la collection personnelle d’Anton. Normalement, elle n’est pas accessible au grand public. Donc, si tu as vu tout ce que tu voulais, je te propose qu’on se dirige vers la sortie.
Lorsque je comprends qu’il s’apprête à rebrousser chemin, je sens la panique me gagner.
– Attends ! Je ne comprends pas. Si ça, c’est La Galerie, qu’est-ce que la Chambre rouge ?
– Je croyais qu’Alexeï Mikheev t’avait tout dit, raille-t-il.
Je me plante devant lui, les lèvres pincées.
– Il m’a expliqué dans les grandes lignes, soufflé-je, agacée de m’être fait avoir.
Matthieu affiche un sourire goguenard et je comprends que la chance est en train de filer entre mes doigts. Désespérée, je m’approche jusqu’à frôler son bras du bout des doigts.
– S’il te plaît Matthieu. Je veux participer au projet de la Chambre rouge, on m’a dit qu’il y avait beaucoup d’argent à se faire et j’en ai vraiment besoin. Je… suis prête à tout pour y parvenir.
Mais qu’est-ce que je raconte ? Pas du tout ! Pas à n’importe quel prix
Matthieu a un sursaut en se rendant compte de ma proximité soudaine. Écartant doucement ma main de la sienne, il me lance un regard sombre :
– Fais attention à ce que tu dis. Ça pourrait se retourner contre toi.
– En tout cas, elle dit vrai. Alexeï l’a recommandée. Il vient de me confirmer ça par téléphone.
L’estomac serré d’appréhension, je me retourne vers Anton qui vient de faire irruption dans la pièce étroite. Depuis combien de temps est-il là ? Je ne l’ai même pas entendu arriver.
Mon regard se promène un instant entre la porte désormais fermée et les deux Kabinsky qui se tiennent devant moi. Ils font facilement une tête de plus que moi. Je sens une goutte froide de sueur descendre le long de mon dos. Je jette un coup d’œil aux différentes sorties possibles, mais nous sommes au sous-sol. La seule façon de partir, c’est de revenir en arrière. Je déglutis, prise par un profond sentiment de malaise. Je ne peux alors m’empêcher de penser que personne ne sait que je suis là. Et que, depuis cet endroit isolé, personne ne m’entendrait crier.
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