Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 27 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 27

 

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ROXANE

Mes écouteurs vissés aux oreilles, ma brassière ultra-maintien sur le dos, je cours à petites foulées légères sur le béton. Ce jogging matinal m’a fait du bien. Il m’a permis de me vider la tête et de faire le point. Quinze jours ont passé depuis l’anniversaire de Joconde. Je n’ai revu Mikheev qu’une fois, lors d’une séance à la Chambre jaune. D’après ce que j’ai pu voir, il ne fréquente aucune autre chambre, du moins pas en ce moment. Est-ce parce qu’il a une nouvelle femme ? Ou a-t-il quelque chose de spécifique à voir dans la Chambre jaune ? A-t-il décidé de son prochain coup à jouer ? Ces questions demeurent sans réponse, et ça me frustre énormément. Matthieu et moi, nous avons passé en revue la liste du personnel pour espérer découvrir qui était la taupe – si tant est qu’il y en ait vraiment une. À présent, je commence à en douter.

Deux vigiles sont arrivés peu de temps après moi, ainsi qu’un chauffeur. Matthieu les a interrogés en toute discrétion, il a fait vérifier leurs antécédents, mais aucun ne semble lié de près ou de loin au mafieux. Parmi les hôtesses, je suis la dernière arrivée. Vu la haine que Joconde voue à Mikheev, on l’a vite exclue de la liste des suspects elle aussi.

En définitive, l’enquête est au point mort. Le seul point positif qui ressort de tout ça, c’est que j’ai passé beaucoup de temps avec Matthieu – pour les besoins de notre investigation, bien sûr – et on ne s’est jamais aussi bien entendus.

Ma montre connectée vibre, me signifiant la fin imminente de ma course. Je ralentis le pas pour retrouver mon souffle. Ce ne sont que cinq petits kilomètres que je viens d’enchaîner, mais je n’ai jamais réalisé un meilleur temps et vu d’où je pars, mes progrès sont colossaux. Une sensation de bien-être propre à cet exercice physique m’envahit. À croire que l’insistance de Matthieu à me faire pratiquer le running a fini par payer. Mais jamais je ne l’avouerai, pas devant lui du moins.

Prise dans mes pensées, je ne remarque qu’après être montée à l’étage qu’il n’y a pas un bruit dans la maison. C’est assez rare pour être souligné. En ouvrant la porte de ma chambre, je tombe pourtant nez à nez avec Narcisse et Olympia.

– Hé, salut vous deux ! m’exclamé-je d’une voix enjouée.

– Salut ma belle, me répond Narcisse avec un clin d’œil.

Je serre affectueusement mon ami dans mes bras, puis me penche pour poser un baiser sur la tête d’Olympia, assise sur le lit. Elle m’offre en échange un faible sourire, et je comprends tout de suite que quelque chose ne va pas.

– Il y a un problème ? m’enquiers-je.

Elle lâche un profond soupir. Nous nous sommes pas mal rapprochées ces derniers temps, je sais tout de suite que quelque chose cloche. Ma colocataire est toujours joyeuse, c’est un vrai rayon de soleil. Il y a très peu de choses qui parviennent à ternir sa bonne humeur.

– C’est Pablo ? Ça ne va pas ? demandé-je en m’asseyant sur le lit en face d’elle.

– Non, Pablo va très bien ! Ce n’est pas ça. J’ai reçu une invitation, pour une soirée libertine privée, dans deux semaines. Enfin, plutôt une convocation, vu que je n’ai pas vraiment le choix.

– Pourquoi ça te met dans cet état ? Tu adores les soirées de ce genre d’habitude.

Je la regarde, puis me tourne vers Narcisse sans comprendre. Voyant qu’Olympia ne réagit pas, mon ami se décide à rompre le silence.

– En fait, l’événement est organisé par Alexeï Mikheev, m’explique-t-il. C’est pour ça qu’Olympia n’est pas ravie d’y aller. Ses soirées sont réputées pour être très différentes de celles qu’on organise chez nous. Disons que la clientèle n’est pas la même non plus.

Cette nouvelle me fait l’effet d’une bombe. J’essaie de masquer mon agitation au mieux et m’efforce de ne pas la bombarder de questions. Pourtant, il y en a une bonne dizaine qui traversent mon esprit. À commencer par celle-ci.

– Mais… Comment ça se fait que des hôtesses de La Galerie soient missionnées chez Mikheev ?

Narcisse esquisse un geste de la main.

– Mikheev sait y mettre le prix. Je crois qu’il y a une espèce d’accord de passé avec les Kabinsky. Ces fêtes libertines sont énormes, plusieurs centaines de personnes sont conviées, alors, quand Mikheev manque d’hôtesses, il vient en louer chez nous.

– Judith s’y est rendue l’année passée. Elle m’a dit que l’ambiance était horrible. Tout le monde était camé, les filles étaient obligées de prendre de la cocaïne, certains hommes étaient violents… Elle y a échappé seulement parce qu’Anton était là, lui aussi.

– Anton participe à ça ?

Je n’arrive pas à y croire.

– Je crois qu’il n’a pas vraiment le choix. Quand tu reçois une invitation personnelle de Mikheev, tu as plutôt intérêt à y répondre. Il paraît que ce type est vraiment dangereux, Nymphéa. Je ne suis pas tranquille à l’idée de m’approcher de lui, murmure-t-elle.

Avec douceur, j’attrape sa main et la serre entre les miennes pour lui apporter mon soutien. Narcisse se rapproche et se met à lui frotter le dos, dans une vaine tentative pour la consoler.

– Essaie d’en parler à Anton, conseillé-je, je suis sûre que si tu lui fais part de tes appréhensions, il demandera à quelqu’un d’autre d’y aller.

Olympia secoue la tête énergiquement.

– Je n’oserais jamais lui demander ça ! Après tout ce qu’il a fait pour moi, je ne veux pas le décevoir. Puis ça voudrait dire refiler ce cadeau empoisonné à une autre fille. Je ne pourrais pas me regarder en face si je faisais ça. Sans compter que Joconde, elle, a déjà confirmé qu’elle irait.

Je hausse un sourcil.

– Joconde a accepté d’y aller ? Vu leur passif, je pensais qu’elle ne voulait plus rien avoir affaire avec lui.

En face de moi, mes deux amis ne répondent pas, se contentant de hausser les épaules. Mon cerveau carbure à mille à l’heure. Matthieu était-il au courant de cet événement ? Si oui, pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé ? C’est une occasion en or d’en savoir plus. Je ne peux pas la laisser passer.

– Laisse-moi y aller à ta place.

Olympia ouvre des yeux ronds.

– Tu n’es pas sérieuse ? Pourquoi tu voudrais t’infliger ça ?

J’hésite, choisissant mes mots avec soin.

– Eh bien, tu es vraiment mal, je déteste te voir comme ça, et puis je n’ai jamais participé à une soirée libertine, ça fait partie de mon apprentissage de découvrir ce milieu, non ? Si j’y vais à ta place, tu n’auras pas à parler de tes doutes à Anton, ni à te sentir coupable de forcer une autre fille à y aller, puisque je me propose. Ce serait comme si tu me faisais une faveur.

Olympia bat des cils, incertaine. Je vois bien dans ses grands yeux verts que l’incertitude la ronge mais aussi, une certaine forme d’espoir. La pauvre, elle est vraiment terrorisée à l’idée de cette fête. Je ne l’ai jamais vue comme ça ! Instinctivement, je sens que je devrais m’alarmer de ce constat, mais je balaie cette pensée dans un coin de ma tête. À présent, je suis assez forte pour affronter tout ce que je vais voir là-bas, j’en suis sûre. Et puis, si Anton y assiste aussi, qu’il y a Joconde… Ça ne peut pas être si dangereux que ça.

– Je ne sais pas, Nymphéa. C’est très gentil de te sacrifier pour moi, mais je ne veux pas t’infliger ça. C’est samedi prochain, tu m’as dit que tu travaillais. Je ne suis pas sûre que Matthieu accepterait un échange comme ça.

– Je vais lui parler, je le vois cet après-midi. S’il est d’accord, alors, c’est décidé. Tu n’auras plus à y aller et tu ne te préoccupes pas du reste, OK ?

L’émotion que je lis dans les pupilles brillantes d’Olympia me surprend. À mon tour, je sens ma gorge se serrer lorsqu’elle se jette dans mes bras, en s’écriant :

– Oh, Nymphéa, tu es géniale ! Je t’adore ! Merci mille fois !

Elle fourre son joli minois dans mon cou et je lui caresse les cheveux.

– Moi aussi, je t’adore Olympia.

Je n’ai plus qu’à convaincre Matthieu. Comme je le disais, nous entretenons de bons rapports maintenant. Ça ne devrait pas être difficile.

*

* *

– Absolument hors de question.

Je le dévisage, interloquée.

– Et pourquoi ça ?

Matthieu me jette un regard rapide par-dessus sa tablette. Comme souvent, nous sommes assis au bord du lac, sous le grand chêne, et nous passons en revue mes missions à venir. Pour ne pas trop faire durer le suspense, je lui ai parlé de but en blanc de ma volonté de prendre la place d’Olympia à la soirée libertine. Je m’attendais à devoir négocier, mais certainement pas à un refus aussi catégorique !

– Tu plaisantes ? Avec tout ce que je t’ai raconté, ce que tu as débusqué sur lui, tu n’as toujours pas compris à quel point Mikheev était dangereux ?

– J’en ai bien conscience.

– Cette soirée, c’est sa consécration annuelle. Les pires ordures y sont invitées. Des mafieux, des trafiquants de drogue, d’armes, et encore, ce sont les plus soft… Tu comprends pourquoi il est hors de question que je t’envoie là-bas, en plein dans la gueule du loup ?

Je comprends surtout qu’il faut absolument que j’y sois !

– Tu te rends compte qu’après tout ce que tu viens de me dire, j’ai encore plus envie d’y aller ?

Il lève les yeux au ciel, comme si j’étais une cause perdue. Il n’a peut-être pas tort.

– Matthieu, on y est, c’est le moment ! Je le sens, il faut absolument que je sois à cette soirée. Je suis sûre que je peux apprendre des tas de choses intéressantes. Il y aura tous les proches de Mikheev, son équipe… C’est l’occasion rêvée pour obtenir des preuves de ce qu’il manigance. Anton sera là, Joconde aussi. Je ne serai pas seule.

Il me lance un regard noir avant de déclarer.

– J’y serai aussi.

Je pousse un cri offusqué.

– Tu te fiches de moi ? Tu veux m’empêcher de me rendre à cette soirée, alors que toi-même tu y seras ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité.

– Crois-moi, si j’avais le choix, je n’irais pas, marmonne-t-il entre ses dents. Et ce n’est pas pareil. Moi, je suis équipé face à Mikheev. J’ai déjà eu affaire à lui, je sais comment me défendre. Pour toi, ce n’est pas pareil.

– J’ai suivi les cours de self-défense comme les autres hôtesses. Je sais me défendre aussi.

– Ça n’a rien à voir.

Je croise les bras avant de m’apercevoir qu’il est dans la même posture fermée que moi. On ne risque pas d’aller loin comme ça : on est tous les deux aussi têtus l’un que l’autre.

– De toute façon, si tu te souviens bien, tu n’es pas libre ce soir-là. Tu as une séance de prévue dans la Chambre orange.

– Je suis sûre qu’on peut reporter, ou qu’une autre hôtesse peut y aller à ma place. Les clients vont s’en remettre, déclaré-je avec emphase.

Je suis peut-être allée trop loin car cette fois, Matthieu ne cache plus son agacement.

– Non mais je rêve ! Tu te prends pour qui, l’hôtesse en chef ? Quand je dis non, c’est non, Nymphéa. Jusqu’à preuve du contraire, tu es toujours mon employée et c’est moi qui commande.

J’écarquille grand les yeux. De quel droit il me parle comme ça ? Je ne suis pas sa chose non plus ! Passablement agacée, je rétorque :

– Tu veux te la jouer comme ça ? Très bien alors. Mon contrat indique que je dois donner mon consentement total et absolu à chaque mission, tu te souviens ? Eh bien, je ne le donne pas ! Et en ce qui concerne cette stupide soirée, Olympia non plus. Alors tu vas faire quoi ? Nous contraindre ?

– Peut-être bien que oui !

– J’aimerais voir ça !

Je me redresse d’un coup. La colère fourmille jusqu’au bout de mes doigts. Matthieu se lève à son tour pour s’avancer vers moi, l’air menaçant. Je ne bouge pas d’un pouce. Mon corps tremble de rage contenue. Il se plante à quelques centimètres de mon visage et bombe la poitrine pour me surplomber. Le mâle dominant dans toute sa splendeur !

– C’est pas possible d’être aussi butée, grogne-t-il après un moment.

– Je te retourne le compliment, rétorqué-je.

Il se pince l’arête du nez, faisant visiblement un effort considérable pour se calmer.

– Tu es sûre que tu as pleinement conscience des risques que tu prends à venir à cette fête ?

– Certaine. Laisse-moi faire ce pour quoi tu m’as autorisée à rester, Matthieu. Laisse-moi enquêter sur Mikheev avec toi.

Pendant une longue minute, Matthieu me dévisage sans rien dire. Puis il finit par pousser un profond soupir.

– D’accord. Mais à une condition : si les choses se compliquent d’une quelconque manière, tu pars, sans chercher à discuter, compris ?

– C’est compris !

Un petit sourire victorieux se dessine sur mes lèvres. Je m’efforce de ne pas trop montrer mon contentement.

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