Nymphéa
Chapitre 19
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ROXANE
Le nez en l’air, je savoure la chaleur du soleil sur mon visage. C’est dimanche et, pour la première fois depuis longtemps, je peux profiter d’un moment de quiétude, seule, sur la terrasse devant la maison. Je me sens en paix. La météo est parfaite en cette fin avril, et je n’ai pas pu résister à l’envie de prendre mon petit déjeuner à l’extérieur. Mes colocataires ne sont pas là, vaquant à leurs occupations ou en train de suivre tel ou tel entraînement. La nuit a été régénératrice, me permettant de digérer toutes les émotions de la veille. De mon passage dans la première chambre. De toutes les interrogations et les craintes qu’il a soulevées.
Je refoule ce trop-plein de pensées et je m’efforce de me concentrer sur le moment présent, où tout est calme.
Le ciel est bleu. Les oiseaux chantent. Je suis sereine.
Le vrombissement d’un moteur me fait ouvrir les yeux et je regarde, atterrée, le gros bolide qui dérape au virage et se gare dans la cour à quelques mètres de moi. Je reconnais sans peine la silhouette élancée de Matthieu Kabinsky, enveloppée dans son épaisse veste en cuir. Il doit mourir de chaud avec ce truc-là. Tout en enlevant son casque, il s’avance vers moi et je ne peux m’empêcher de protester en guise de bonjour.
– Je croyais qu’on avait rendez-vous à 10 h 30 ?
Matthieu secoue ses mèches blondes et me dévisage.
– Eh bien oui, il est 10 h 30. Je suis venu te chercher car c’est le jour off de Hans. Quoi, tu vas me dire que tu n’es pas prête ?
Sa voix gronde mais je vois à son rictus narquois qu’il est de bonne humeur. Pour une fois. Je ravale donc ma réplique. Je suis zen, lui aussi. Essayons de ne pas le contrarier tout de suite. Je jette un coup d’œil à ma tenue : un tee-shirt et un short légèrement troué au niveau de la cuisse. Non, décidément, je ne suis pas prête. Je grimace.
– Laisse-moi, cinq, non, dix minutes, et j’arrive !
Il pousse un soupir mais n’hésite pas à prendre ma place au soleil dès l’instant où je lève mes fesses de la chaise. Je grimpe dans ma chambre pour enfiler à la va-vite un jean et un débardeur. Heureusement que je me suis douchée cette nuit en rentrant. Il était inconcevable pour moi d’aller dormir avec toutes ces traces de luxure encore collées à la peau. Un coup de brosse dans les cheveux, une rapide application de mascara sur les yeux, me voilà fin prête. Si, en tant que Nymphéa, j’apprécie de me glisser dans de la lingerie fine, c’est comme ça que je me préfère : au naturel.
– C’est bon pour moi, on peut y aller.
– T’en as mis du temps, soupire Matthieu en se levant.
Je regarde la petite table en fer forgé où se trouvaient, il y a quelques minutes encore, mes restes de brioche et de pâte à tartiner bio – piquée dans l’armoire d’Olympia, mais ça, je ne le lui dirai pas. Haussant un sourcil, je rétorque :
– On dirait que tu ne t’es pas laissé abattre en m’attendant !
– Je n’allais pas gâcher.
S’emparant de l’assiette sale, il m’aide à débarrasser, un air insouciant sur le visage. On dirait une tout autre personne. Je ne peux m’empêcher de le trouver encore plus attirant lorsqu’il est comme ça, aussi enjoué. Il en deviendrait même agréable à côtoyer. Une fois le lave-vaisselle rempli, il me fait signe de le suivre et nous nous rendons à nouveau dans la cour. Arrivée à l’extérieur, je bloque. Je pensais qu’il allait me proposer de faire notre rendez-vous sur la terrasse, mais non. Il me tend un casque de moto et j’ouvre de grands yeux.
– Attends, on va où comme ça ? On ne reste pas ici ?
Kabinsky secoue la tête.
– Non, je me suis dit qu’on allait sortir, histoire de prendre l’air. Un peu de soleil, ça ne te fera pas de mal, raille-t-il.
– Ce n’est pas comme ça que tu vas me convaincre de monter sur cet engin de la mort !
– Tu as raison. Si je promets d’être gentil, tu acceptes ?
Je plisse les yeux.
– Je doute que tu en sois seulement capable.
Matthieu a tout à coup un air si sérieux que je regrette ce que je viens de dire. Peut-être ai-je poussé les piques un peu trop loin…
– Tu sais, contrairement à ce que tu sembles penser, je n’ai rien contre toi.
Je déglutis péniblement.
– Ravie de l’apprendre. Tu es donc aussi pénible avec tout le monde ?
Il se met à rire et, ô miracle !, c’est une attitude qui lui sied beaucoup mieux.
– À peu près oui. Mais toi, tu titilles spécialement cet aspect de ma personnalité.
Son sourire s’étend jusqu’à ses yeux et je vacille. Je ne sais pas si c’est dû à la lumière ou à son humeur positive du jour, mais sous cet angle les yeux noisette de Kabinsky semblent plus clairs, avec des paillettes couleur miel…
Il me fait signe d’approcher de son bolide.
– Ce petit bijou est une Yamaha MT-07, une des motos les plus vendues et les plus fiables de sa génération. Je conduirai lentement, promis. Tu n’as rien à craindre avec moi.
En disant cela, il plante son regard dans le mien et le rouge me monte aux joues. Aussi improbable que ça paraisse, je sens qu’il dit vrai. Alors, j’accepte le casque qu’il me tend.
– Tiens, mets ça aussi.
Il retire sa veste, dévoilant son torse moulé dans son tee-shirt près du corps. J’enfile le cuir qui me semble peser une tonne sur mes épaules nues. Lorsque je mets le casque sur ma tête, il s’approche pour m’aider à régler les lanières qui me chatouillent le menton. Mon souffle se coupe lorsque ses longs doigts effleurent mon cou avec délicatesse. La visière relevée, je sens son haleine mentholée mélangée à son parfum d’homme. Respire, Roxane.
– Allons-y.
Les jambes molles, je grimpe derrière lui et, après un instant d’hésitation, encercle sa taille de mes bras. Il se crispe à mon contact, mais lorsqu’il démarre et que je resserre ma prise, paniquée, je l’entends rire.
– Tu ne vas pas trop vite hein !
– Je vais faire de mon mieux.
Il guide la moto au-delà du portail et nous nous élançons sur la route goudronnée. Je serre les dents. Mon cœur bat la chamade. À mesure que nous prenons de la vitesse, nous quittons la ville et passons par des petites routes champêtres. Je me détends peu à peu, grisée par la sensation du vent s’engouffrant par les manches trop larges de la veste et par mes cheveux battant tout autour de moi. Le bourdonnement régulier du moteur, qui au début m’agressait les oreilles, sonne maintenant comme un ronronnement. Ma tête se pose naturellement contre le large dos de Matthieu, je ferme les yeux. C’est presque à regret que je me décolle quand la moto s’arrête.
– Où sommes-nous ? demandé-je tout en descendant de manière peu gracieuse de l’immense engin.
– Au parc Tournay-Solvay, juste à côté de Boitsfort. Tu verras, l’endroit vaut le détour.
Nous pénétrons dans le parc et je m’émerveille devant la nature qui nous entoure. Nous nous engageons sur un chemin de terre rouge, passons devant un jardin à l’anglaise, traversons un pont et débouchons sur un étang. La surface lisse de l’eau scintille et une famille de canards glisse nonchalamment dessus. Immédiatement, je tombe sous le charme des lieux. Toute cette verdure me rappelle la campagne de mon enfance, à Nobressart. Loin de l’agitation de la capitale, tout est calme, paisible. Je dois admettre que ça fait du bien. À part quelques passants au loin, nous sommes seuls.
– On peut se poser ici, si ça te convient.
Matthieu m’indique l’ombre d’un grand arbre et je le rejoins sans me faire prier, déjà assommée par la chaleur de cette fin de matinée. Je m’assieds en tailleur, les pieds à un mètre à peine de l’eau, et lâche un petit soupir d’aise.
– C’est magnifique ! Comment tu connais ? questionné-je en me tournant vers Kabinsky qui s’est mis à côté de moi.
Bizarrement, ses traits s’assombrissent.
– Une amie m’en avait parlé et depuis, je viens régulièrement, pour faire du sport ou me promener.
Je le détaille avec curiosité mais avant que je puisse enchaîner, il me coupe dans mon élan en adoptant un ton sérieux :
– Alors, parle-moi de ton expérience dans la Chambre jaune hier. Comment tu as vécu cette première séance ?
J’ouvre la bouche puis la referme, ne sachant que répondre. Il a tout vu, ai-je vraiment besoin d’expliciter ? Mon visage vire au rose fuchsia.
– Euh… Bien. Ça s’est bien passé, je crois. Narcisse avait l’air satisfait et les clients aussi.
Je baisse la tête pour masquer mon embarras. C’est si étrange comme conversation, tellement en décalage avec ce paysage bucolique qui nous entoure.
– J’ai fait un point rapide avec lui, juste après votre sortie. Il ne m’a fait remonter aucun problème majeur en effet, reprend Matthieu avec raideur. Je voulais savoir si toi, tu avais des questions ou des remarques, par rapport à tout ça.
Comme je me mure dans mon silence, il insiste :
– Tu dois apprendre à te confier à moi Nymphéa, à ne rien me cacher. Tu n’as pas à être gênée. Vois-moi comme un simple manager. Mon rôle est de t’aider à t’intégrer et à t’épanouir au mieux à La Galerie, comme dans n’importe quelle entreprise.
Comme si ce job, c’était n’importe quel job ! Je me retiens de rétorquer que vu la nature de nos activités et de nos rapports, il va m’être difficile de le considérer comme un simple manager, et encore plus de lui faire confiance. Je ne dois rien lui cacher… mais lui, que cache-t-il ? Ce n’est pas comme si je pouvais lui poser la question de but en blanc, aussi, je préfère changer de sujet.
– C’est toi qui vas me confier mes prochaines missions ?
Il hoche la tête avant de sortir un portable à l’écran démesuré de sa poche.
– Oui, d’ailleurs tu as une autre séance dans la Chambre jaune avec Narcisse après-demain, puis une nouvelle prestation devrait avoir lieu la semaine prochaine. J’attends encore le contrat finalisé, mais les clients ont déjà validé les grandes lignes du scénario. Nous allons les passer en revue ensemble.
– Les clients ? Au pluriel ? balbutié-je.
– Oui, il s’agit d’un couple cette fois. On a pensé à toi pour une séance dans la Chambre orange, celle de l’échangisme. Tu seras à nouveau en binôme avec un hôte, peut-être Narcisse, je ne sais pas encore.
Je manque de m’étrangler avec ma salive, mais lui fais signe de continuer. Matthieu me fait lire les détails de ma prochaine « mission » sur son téléphone, et nous en discutons ensemble un long moment. Nous abordons également le sujet de mon planning d’entraînement et ma liste d’accessoires acceptés et à bannir : menottes, plugs, fouets et autres joyeusetés sont évoqués. J’essaie d’adopter le même ton détaché que Kabinsky, de me répéter que ce n’est qu’un simple travail, même si la conversation me semble lunaire. Certains vendent des ramettes de papier, moi, c’est mon corps. Tout est normal.
Alors qu’on passe encore en revue des points du règlement, je décroche. Mes pensées dévient sur Mikheev. Je me demande comment avancer dans mon enquête, maintenant que je suis certaine qu’il gravite dans l’entourage des Kabinsky. Balancer son nom de manière innocente me paraît risqué, voire stupide. Il faut que je sois plus maligne que ça.
– Au fait, il y a une chose que tu ne m’as pas expliquée concernant le fonctionnement de La Galerie. Anton et toi êtes les patrons, tout comme pour Le Millésime, mais est-ce qu’il y a d’autres personnes qui font partie de la direction ? Des actionnaires, peut-être ?
Mon rythme cardiaque s’accélère légèrement mais je garde au maximum le contrôle de mes expressions. Un mouvement trop nerveux pourrait me trahir, et Matthieu est déjà assez méfiant au naturel.
– L’entreprise nous appartient, à mon frère et à moi. Comme il s’agit d’une affaire familiale, nous n’avons pas souhaité partager nos responsabilités jusque-là. Et je compte tout faire pour que ça ne change pas.
C’est une perche que je ne peux pas m’empêcher de saisir.
– Il y a des acheteurs qui sont intéressés ?
– Bien sûr, depuis le début. La Galerie est une affaire florissante, ce qui veut dire qu’il y aura toujours des gens pour essayer de voler une part du gâteau. C’est en partie pour ça que l’on tient à garder l’activité des chambres secrète. Ça nous permet de trier nos clients et nos employés sur le volet.
– Quelle est l’autre raison ?
– L’attractivité. On est toujours attiré par le mystère. L’idée de rejoindre un cercle privé, invisible, inaccessible pour la plupart attise notre désir d’en faire partie, tu ne crois pas ? Quand quelque chose n’est pas facile à obtenir, on le veut encore plus. C’est inscrit dans la nature humaine.
Je ne peux m’empêcher d’observer son profil régulier. Ces derniers mots résonnent en moi de bien des façons. Moi, l’éternelle insatisfaite, toujours à la poursuite de plus… Est-ce pour ça que le cadet des Kabinsky me paraît aussi séduisant ?
– J’imagine que tu as raison.
Il hausse les épaules.
– C’est une idée d’Anton, comme souvent.
– Vous vous complétez bien, tous les deux.
– Je n’ai pas beaucoup de mérite dans tout ça. Le concept, les premiers clients, la stratégie commerciale… Tout ça, c’est l’œuvre d’Anton. Ça peut paraître étrange, mais c’était son rêve. Mon père n’était pas très recommandable. Nous avons récupéré ce bâtiment, une ancienne maison close. Je voulais le vendre le plus vite possible, mais mon frère pensait qu’il pouvait tout reprendre et l’améliorer.
– Et comment tu t’es retrouvé embarqué là-dedans, alors ? demandé-je, curieuse.
Matthieu laisse passer une longue minute de silence avant de me répondre, les coudes posés sur les genoux, le regard lointain.
– On ne peut pas vraiment dire que cet emploi, ce soit un rêve de gosse, déclare-t-il, plus pour lui-même que pour moi. Je ne pensais pas que mon école de commerce me mènerait à ça. Mais mon frère a traversé une mauvaise passe, et ce projet l’a tant enthousiasmé que je n’ai pas pu lui refuser un coup de main. C’était ce que ça devait être, au début. Une aide ponctuelle pour l’aider à rendre le business le plus propre possible. Pour ma part, je ne voulais rien avoir affaire avec ce milieu, mais… au bout d’un certain temps, il a été clair qu’Anton ne pouvait pas tout gérer. Alors, je suis venu l’aider.
Sa voix n’est plus qu’un murmure. Je n’ose pas parler, de peur de rompre sa soudaine soif de confessions. Pourtant, je brûle d’en savoir plus. Je prends mentalement note de chaque détail qu’il veut bien me dévoiler, afin de pouvoir tout retranscrire dans mon cahier plus tard. Le puzzle commence à bouger sous mes yeux. Je suis sûre que Mikheev est la personne avec qui les frères sont en discussion.
– Tu sais Roxane, une fois qu’on y est entré, il n’est pas si facile de quitter ce genre de milieu, soupire Matthieu. Je m’efforce de rester une personne décente la plupart du temps, mais ce n’est pas si facile. En tout cas, tu n’as pas à t’inquiéter. Tant que je serai là, nos collaborateurs seront toujours notre priorité.
Je ne sais pas si c’est le fait qu’il m’ait appelée par mon vrai prénom ou si c’est le mélange de colère et de vulnérabilité qu’il me laisse aujourd’hui entrevoir pour la première fois qui me trouble à ce point, mais je ne peux m’empêcher de lâcher dans un souffle :
– Je pense que tu es une personne décente, au fond. Un peu plus que ça, même.
Matthieu lève enfin les yeux vers moi. Son regard est si intense que je me sens chanceler. Il se passe une main dans les cheveux. J’ai remarqué qu’il faisait ce geste lorsqu’il était gêné ou qu’il ne savait pas quoi dire.
– Merci, finit-il par dire sans me lâcher du regard. Je suis désolé de t’avoir mené la vie dure quand nous nous sommes rencontrés. J’avais tort : tu as ta place parmi nous. Tu es douée. Les gens t’apprécient. Ce n’est pas si facile, crois-moi.
Je comprends sans trop de mal ce qu’il évoque à demi-mot. À la lumière de tout ce que j’ai appris de lui depuis les débuts, je le vois différemment. Il est le frère qui agit dans l’ombre, qui ne demande rien à personne. Celui que tout le monde trouve moins sympa, moins affable qu’Anton. Mais je comprends que ce n’est qu’un masque. Matthieu Kabinsky est beaucoup plus que ça. Il a peut-être du mal à s’ouvrir aux autres, à faire confiance, mais puis-je l’en blâmer alors que j’ai tendance à être si méfiante moi-même ?
Je m’aperçois alors que je me suis rapprochée de lui. J’entends son souffle, je perçois la chaleur de son corps à proximité du mien. Ma poitrine se met à monter et à descendre à un rythme accéléré. Ma main posée au sol effleure la sienne, mais il ne la retire pas. Cette souffrance, là, tapie au fond de ses pupilles dilatées… Je m’y reflète et je m’y perds, mais par-dessus tout, je ressens le besoin inconsidéré de la voir s’effacer.
Alors, faisant fi de tout bon sens, je plonge sur ses lèvres.
La réaction de Matthieu est aussi immédiate qu’humiliante. Il se recule vivement, s’éloignant de moi comme si j’étais une pestiférée.
– Qu’est-ce que tu fous, bordel ? s’exclame-t-il en me regardant avec stupeur.
– Je suis désolée, je… je ne sais pas ce qui m’a pris ! Je ne voulais pas…
Mortifiée, je passe mes paumes sur mon visage, comme si elles pouvaient me cacher tout entière. La surprise sur le visage de Matthieu se transforme en colère. Pourquoi est-il furieux ? On dirait que je viens de l’insulter ! Avant que je n’aie eu le temps de comprendre, il se redresse et me lance :
– Qu’une chose soit bien claire Nymphéa. Nous deux, ça n’arrivera pas. Jamais. Ce genre de manœuvre, ça marche peut-être avec Mikheev ou avec tes clients, mais pas avec moi. Alors je te conseille de les garder pour ceux qui sont prêts à allonger un gros billet pour t’avoir dans leur pieu. En ce qui me concerne, tu peux passer ton chemin.
J’écarquille les yeux, choquée par la virulence de ses propos et la vitesse à laquelle son humeur a changé. Le choc initial laisse place à une colère sourde, de celles que Kabinsky seul arrive à susciter. Je me lève à mon tour et même si ça ne sert à rien, je m’avance et applique mes mains sur son torse pour le pousser de toutes mes forces. Mais son stupide corps d’athlète bouge à peine d’un centimètre. Faute de mieux, je me mets donc à crier :
– Loin de moi l’idée d’avoir ce genre d’envies, patron ! Et tu sais quoi, Matthieu ? Oublie ce que j’ai dit il y a cinq minutes. Tu n’es pas une personne décente. En réalité, tu n’es qu’un gros connard !
Furibonde, je le plante là avec son joli lac, sa belle gueule et sa fausse modestie. Putain, je n’y crois pas ! Encore une fois, je suis tombée dans le panneau. Quand vais-je enfin admettre que ce type est un enfoiré et rien d’autre ? Ah, il tient de beaux discours, prétendant s’intéresser aux personnes qui l’entourent, mais ce n’est qu’une posture. Il balance le nom de Mikheev comme si c’était une insulte, en vérité, il ne vaut pas mieux que lui. Au moins, Alexeï assume sa cruauté.
Vu l’allure à laquelle je marche, je ne mets pas plus de dix minutes pour remonter le sentier vert et revenir à l’entrée principale. Je jette un coup d’œil dédaigneux à sa bécane garée là. Hors de question que je rentre avec lui après les saloperies qu’il vient de me balancer à la figure ! Je sors donc mon téléphone pour appeler un taxi.
Tout en indiquant ma position au chauffeur, je tape rageusement mon talon contre une herbe au sol. Je me maudis d’avoir été aussi stupide. Qu’est-ce qui m’a pris, bon sang ? Le beau temps, ma partie de jambes en l’air récente, le soleil qui m’a tapé sur la tête ce matin… Tout ça a dû faire disjoncter mon cerveau, je ne vois pas d’autre explication.
Mais on ne m’y reprendra plus, ça, c’est certain ! Matthieu est dégoûté à l’idée même de poser un doigt sur moi ? Qu’il se tranquillise, il n’aura pas à le faire. Son côté bad boy torturé a bien pu me faire tourner la tête pendant un court moment, ça n’arrivera plus.
Mon âme peut aller brûler en enfer si je me surprends à rêver encore une fois d’un pseudo-rapprochement entre Matthieu Kabinsky et moi. Je m’en fais la promesse : il ne se passera jamais rien entre nous.
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