Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 36 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 36

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MATTHIEU

Cette fois, quand Amar arrive à l’accueil du Millésime, je suis déjà là pour l’accueillir. Mon empressement n’a fait que croître ces derniers jours. S’il a demandé qu’on se voie en personne plutôt que d’en parler par téléphone, c’est que les informations qu’il a à me partager sont sensibles. J’ai voulu avancer notre rendez-vous, mais il n’était pas disponible. J’ai donc passé les quarante-huit dernières heures à trépigner d’impatience. Les minutes se sont écoulées à une lenteur infernale. Si j’étais honnête, j’avouerais que ce n’est pas seulement à cause de la discussion avec Amar que je suis si agité.

En réalité, je ne tiens pas en place depuis qu’une petite blonde a mis tous mes sens à l’envers par ses gestes et ses mots plus qu’impudiques.

– Merci d’être venu une nouvelle fois, salué-je Amar en lui serrant la main.

– Pas de problème. C’est mieux de parler de vive voix, vu ce que j’ai à dire, répond-il d’un air sombre.

– Alors ? Tu as pu découvrir quelque chose ?

– J’ai des nouvelles, mais je préfère te prévenir : elles ne sont pas très encourageantes.

Les lèvres pincées, les mains nouées sur la table devant moi, j’attends avec appréhension qu’il se mette à parler.

– Un ancien lascar que j’ai défendu au tribunal fréquente toujours les établissements de Mikheev. Il y côtoie régulièrement une fille, une Vénézuélienne, qui lui a expliqué il y a quelques semaines qu’elle allait être moins disponible car elle allait être mutée. Je lui ai demandé de se renseigner, et elle lui a confirmé ce que tu as appris. Mikheev est bien en train de développer une application. Et devine quoi ?

Je remue la tête pour l’inciter à cracher le morceau.

– Il s’agirait d’un service premium, qu’il développe pour une clientèle aux goûts très particuliers et qui a beaucoup, beaucoup d’argent. Sa promesse, c’est de pouvoir réserver en quelques clics sa pute pour assouvir tous ses fantasmes.

– C’est la définition même de la Chambre rouge qu’a créée Anton. Le lieu où tous les fantasmes prennent vie, dis-je, perplexe.

Amar m’interrompt en secouant la tête de gauche à droite.

– Quand je dis assouvir tous les fantasmes, c’est vraiment tous. Si les contrats que vous m’avez fait rédiger au lancement de La Galerie n’ont pas changé, il y a un grand nombre de pratiques qui demeurent interdites.

– Des pratiques illégales, barbares et monstrueuses.

Le regard dégoûté d’Amar me confirme qu’il partage mes sombres pensées.

– Il y a des malades dans ce monde et Mikheev est le pire de tous. Tout est monnayable pour lui. Même les pires horreurs.

– Surtout les pires horreurs.

Je me passe les mains sur le visage, estomaqué. Mon imagination galope dans des coins sombres que je préfère ne pas explorer. Amar et moi avons côtoyé Alexeï Mikheev de près à l’époque, mais en dehors de ses trafics de drogue, nous n’avons jamais réellement eu vent de ses autres business illégaux. Bien sûr, comme tout le monde, on connaissait les rumeurs. Mais je crois que l’un comme l’autre, on préférait simplement fermer les yeux et prétendre que ce qu’on entendait n’était que pure invention.

N’importe quoi qui nous permette de dormir la nuit.

– Et concernant une personne infiltrée à La Galerie ?

– Mon client n’a rien entendu de la sorte. Ce type d’information ne doit pas arriver jusqu’aux oreilles des employées. Mais j’ai réfléchi, et je pense que ça n’est pas déconnant. Mikheev a toujours jalousé votre clientèle. Des hommes d’affaires, des magistrats… Malgré votre sélection ultra-stricte, il doit bien y en avoir quelques-uns frustrés par votre règlement et qui cherchent vraiment un plaisir sans limites.

Amar a raison. Parmi la liste de personnalités de tous horizons qui font partie de la clientèle de La Galerie et surtout de la Chambre rouge, certaines intéressent forcément Mikheev. Ça expliquerait pourquoi il traîne autant chez nous ces derniers temps. Que cherche-t-il à faire ? Nous intimider ? Nous faire une offre ? Non, il aurait déjà tenté une approche sinon. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est grand temps de mettre Anton dans la confidence. Sans lui, rien de tout ça n’existerait. Je lui ai caché la vérité pendant trop longtemps, il a le droit de savoir. Et je ferai en sorte d’assurer sa sécurité, ainsi que celle de toutes les équipes.

En commençant par Roxane… Je dois la retrouver pour l’informer des découvertes d’Amar. Mais d’abord, je vais tenir la promesse faite à mon frère et à Roxane, et faire un saut à La Galerie.

– Mon frère organise une soirée pour l’anniversaire de son petit ami ce soir. Tu sais, je t’en avais parlé. Ça te dit d’y passer avec moi ? J’ai quelqu’un à voir et après, on pourra aller boire un verre.

– OK pour aller faire un saut à cette soirée coquine, mais c’est seulement pour la science hein ? répond Amar avec un grand sourire, en se levant à ma suite.

Une fois que nous sommes arrivés à La Galerie, je m’engage directement dans l’aile réservée à la Chambre violette. D’habitude, ce sont les clients qui la privatisent pour leurs soirées. En voyant les serveurs en costume qui se promènent avec les bouteilles de champagne, et le danseur qui voltige sur la scène improvisée au fond de la salle, je me dis qu’Anton n’a pas fait semblant.

– Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait un dress code. J’aurais sorti la cravate, me dit Amar à l’oreille.

– De toute façon, on ne reste pas longtemps.

Je finis par apercevoir Anton et Narcisse, assis tous les deux dans de grands fauteuils de style Renaissance, une coupe à la main. On s’approche pour les saluer et souhaiter l’anniversaire de ce dernier. Mon frère s’arrête sur ma tenue, mais s’abstient de tout commentaire. Quoi ? J’ai au moins fait l’effort de mettre une chemise !

– Tu n’aurais pas vu Nymphéa ? glissé-je à Narcisse après avoir refusé le verre qu’il me tend.

Face à son air curieux, je préfère préciser :

– Je dois lui parler, pour le travail.

– Tss tss. Ce soir, on ne parle pas boulot ! On est là pour s’amuser !

– Je n’en ai pas pour longtemps.

Il échange un regard avec Anton, qui lui décoche un clin d’œil.

– La dernière fois que je l’ai vue, elle était avec Olympia par là-bas.

J’entraîne Amar dans le coin qu’il nous indique. En chemin, nous dépassons des alcôves depuis lesquelles s’élèvent des gémissements lascifs. Jusque-là, ça ne me faisait rien, mais quand j’aperçois Roxane et que son regard me harponne, quelque chose se met à crépiter dans mon ventre. Assise sur un canapé à côté d’Olympia, elle croise les jambes. Sa robe rouge fendue jusqu’en haut de sa cuisse dévoile la dentelle d’un porte-jarretelles.

Je dois me concentrer. Si je suis ici, c’est pour l’enquête. Nos petits jeux devront attendre… encore un peu.

– On peut te voir une minute, seule ? demandé-je en guise de salutations.

Olympia, qui ne s’offusque pas de mon comportement, se lève et nous salue d’un geste de la main. Elle décoche un sourire qui ne laisse pas Amar indifférent, si j’en juge par la façon dont il la suit du regard.

– Alors, tu es venu, me lance-t-elle en se mettant face à moi.

Putain. La manière dont elle me regarde… Elle me bouffe des yeux. Et moi, si je m’écoutais, j’aurais bien envie de la dévorer tout entière.

Son regard se pose sur Amar, qui lui adresse un sourire charmeur. Je m’empresse de faire les présentations.

– Voici Amar, un ami de longue date. Et Amar, je te présente Nymphéa, dont je t’ai déjà parlé.

– C’est donc vous, l’hôtesse qui se la joue détective.

– Journaliste d’investigation, corrige-t-elle.

Il fait une courbette, puis s’empare de sa main pour y apposer un baiser.

Je fronce les sourcils tandis qu’elle rit de son geste. Amar est un vrai aimant à femmes, je ne le sais que trop bien. Par le passé, même s’il nous est arrivé de convoiter les mêmes femmes, ça ne m’a jamais vraiment dérangé. J’imagine que je ne m’attendais pas à ce qu’il soit d’humeur badine après la discussion que l’on vient d’avoir. Mais après tout, ça ne le concerne pas directement.

– Le contact d’Amar a confirmé les dires de Manuela : Alexeï Mikheev est bien en train de déployer un nouveau business qui fonctionnera via une application.

Instinctivement, je me rapproche pour lui résumer en quelques phrases l’essentiel de notre conversation. J’ai un mal fou à me concentrer sur la gravité de la situation quand son parfum de fleur et d’amande chatouille mes narines.

– Amar a aussi émis l’hypothèse que Mikheev s’intéresse à la liste des clients privilégiés de La Galerie.

– Amar a dit ça, hein ? Il en sait des choses, dit-elle d’un ton pensif.

Je comprends ses soupçons. Après tout, il débarque de nulle part, elle ne connaît rien de lui, et il semble avoir toutes les réponses. Il faut que je la rassure.

– On peut lui faire confiance. Lui et moi, on se connaît depuis très longtemps. On s’est perdus de vue il y a un moment, mais il était comme un frère pour moi.

Le sourire d’Amar ne m’échappe pas. Je n’ai pas l’habitude de m’épancher sur mes émotions, mais je dois avouer que je suis content de renouer petit à petit le lien avec lui. Après ma désintox, je me suis isolé de tous mes faux amis – tous ces vautours qui me tournaient autour et qui profitaient de mon désespoir. Je l’ai rangé à tort dans cette case. Je m’en rends compte à présent.

– D’ailleurs, on a partagé la même chambre à l’université. Et ce joyeux luron est même venu vivre chez moi pendant deux mois, l’été de nos dix-huit ans.

– Ça devait être fameux !

– Tu n’imagines pas.

Amar tourne son regard clair vers moi et, l’espace d’un instant, je revois sur son visage l’adolescent qu’il a été. Celui à qui je disais tout et qui me suivait partout, jusqu’au plus bas.

– On passait nos journées à jouer aux jeux vidéo, et nos soirées à se faire la malle en douce pour aller draguer les filles dans les bars. On avait à peine trois poils au menton et ça n’était pas très concluant, mais on se marrait bien !

– Matthieu Kabinsky, un dragueur ? Je n’arrive pas y croire !

Un petit rire m’échappe devant son expression sceptique.

– Tu parles, c’est Amar qui faisait tout. Il a toujours été un beau parleur.

– Le mot-clé principal ici étant beau, précise ce dernier en esquissant un clin d’œil.

– Ah oui, je vois ce que tu veux dire.

Ça y est, Amar est lancé. On ne l’arrête plus. Son manège semble beaucoup amuser Roxane, qui croise les bras pour écouter le baratin de mon ami.

– Ah, merci ! Mais soyons honnêtes, la plus belle ici, c’est toi. Mon moi de dix-huit ans serait tombé follement amoureux de toi rien qu’en te regardant.

– Uniquement le toi de dix-huit ans ? Tu ne tomberais pas follement amoureux de moi maintenant ?

Amar hausse les sourcils, visiblement surpris, puis joint ses deux mains sur sa poitrine avec emphase.

– Ma douce, tu n’as qu’un mot à dire et je t’enlève sur-le-champ pour t’épouser et te faire deux ou trois bambins. Des petits métis aux yeux clairs ! Imagine comme ils seraient beaux.

Roxane secoue la tête, hilare. Quel mariole ! Il n’y va pas de main morte.

– Heureusement qu’on n’est plus au e XVII siècle. Tu m’excuseras, mais j’aspire à autre chose qu’à convoler en justes noces avec toi, aussi charmant sois-tu.

– On pourrait commencer par boire un verre ?

Mon amusement retombe face au sérieux qu’affiche à présent Amar.

– Eh bien, on devait aller boire une bière tous les deux mais tu peux tout à fait te joindre à nous, commencé-je.

– C’est gentil, mais c’est l’anniversaire de Narcisse. Je lui ai promis de rester encore un peu.

Son air déçu doit refléter le mien. J’hésite à rester pour passer un moment avec elle, mais j’ai à faire. Et puis, il y a Amar. Je ne peux pas le laisser en plan.

– Pas de souci. De toute façon, ça ne va pas durer longtemps. Je dois passer des coups de fil et organiser une réunion avec le chef de la sécurité dès la première heure demain.

Je me penche vers Amar, mais je constate qu’il ne suit pas mon mouvement. Il m’adresse un sourire gêné.

– En fait, je me disais que j’allais rester encore un peu ici moi aussi, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

Il se tourne ensuite vers Roxane pour effleurer sa joue du bout des doigts.

– On pourrait aller chercher un coin plus tranquille pour… faire plus ample connaissance. Si tu en as envie, bien sûr.

Je me fige sur place, attendant la réponse de Roxane qui tarde à venir.

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