Nymphéa
Chapitre 22
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MATTHIEU
Quand on entre chez moi, j’ai conscience que c’est peut-être une erreur d’avoir obligé Roxane à me suivre. Ça m’a néanmoins paru nécessaire. Elle a appris que j’avais une fille, chose que je m’évertue à cacher au quotidien. D’ailleurs, aucun autre membre de l’équipe n’est au courant de l’existence de Mya. C’est ma façon à moi de la protéger. J’ai été un père pitoyable lors de ses premiers mois de vie, j’essaie comme je peux de me rattraper aujourd’hui.
Le moment est venu de mettre les choses au clair. Je ne suis pas stupide. Je ne crois pas aux coïncidences. Si Roxane était là, à la sortie de l’école, c’est qu’elle me filait. Pourquoi ? C’est ce que je compte bien découvrir. Un frisson me parcourt à l’idée qu’elle relate les détails de ma vie personnelle à Mikheev. Je ne peux même pas y penser, alors essayons de ne pas tirer de conclusions hâtives.
– Ma puce, je vais te laisser prendre ton goûter toute seule devant la télé si ça ne te dérange pas ? Papa va parler avec Roxane à côté.
Mya pousse une exclamation de joie. Tu parles, j’ai prononcé le mot magique : la télé. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle est sur le canapé, en train de mettre son programme fétiche sur la liste des vidéos à la demande. C’est dingue comme les enfants s’habituent vite à la technologie ! Tout en lui remettant son paquet de biscuits et sa compote, je lui murmure quelques mots avant de l’embrasser sur le front. Mais ma princesse est déjà happée par l’écran.
En me redressant, je constate que Roxane est restée dans l’entrée, ses sacs à la main. On dirait qu’elle n’ose pas bouger. Je lui fais signe d’approcher.
– Tu aurais pu laisser ça dans la voiture. Je vais bien devoir te ramener de toute façon.
– Je suis contente d’apprendre que je vais pouvoir rentrer chez moi en un seul morceau.
– Ça, ça reste encore à voir, dis-je en lui lançant un regard.
Notre relation n’est qu’une succession de chauds-froids. Mais tant que je n’aurai pas la certitude absolue qu’elle n’essaie pas de nous nuire, à mon frère et à moi, je ne peux pas lui accorder entièrement ma confiance.
– On va aller dans la chambre d’amis. Tu m’excuseras pour le bordel, mais je préfère être sûr que Mya ne nous entende pas. Elle ignore tout de mon activité.
– Elle ne demande jamais ce que tu fais ?
Je secoue la tête.
– Elle est encore petite. Tout ce qu’elle sait, c’est que je suis associé avec son oncle Anton, et que mon travail m’oblige parfois à être absent la nuit.
Je vois qu’elle s’apprête à me poser une autre question, mais je la coupe dans son élan.
– C’est à moi de poser les questions maintenant. Assieds-toi.
Contre toute attente, elle s’exécute sans rechigner et s’assied sur le canapé-lit qui grince. C’est très étrange de la voir là, dans mon espace personnel. Surtout quand je pense qu’il y a deux jours de cela, je la regardais gémir de plaisir dans une des chambres.
Mon ventre se contracte et des pensées inopportunes parasitent mon esprit. Debout, je la surplombe de toute ma hauteur et j’ai une vue imprenable sur son décolleté, parfaitement mis en valeur dans ce tee-shirt serré. J’inspire profondément. Comme ce serait facile de tout mettre de côté, mes soupçons, notre lien hiérarchique, pour simplement l’allonger à même le sol et me plonger entre ses cuisses…
– Quand on s’est croisés, ce n’était pas un hasard. Tu me suivais. Pourquoi ? demandé-je d’un ton brusque.
Une lueur inquiète traverse son regard quand elle me voit serrer les poings. Quelque part, je m’en veux de l’effrayer, mais ce n’est pas plus mal. Ça me permet de garder une distance de sécurité entre nous.
– Tu ne t’assieds pas ? demande-t-elle d’une petite voix.
– Réponds-moi.
Elle se met à triturer ses doigts, nerveuse.
– Je… ne sais pas quoi te dire.
– Ce serait bien la première fois, remarqué-je, sarcastique.
– Tu as raison, je t’ai suivi, finit-elle par lâcher. Je ne sais pas pourquoi. Je t’ai vu passer, tu avais l’air pressé, je n’avais rien à faire alors… Je t’ai juste emboîté le pas, sans réfléchir.
Je hausse un sourcil. Est-ce qu’elle pense vraiment que je vais gober ça ? Nous nous fixons un moment, comme si un combat silencieux avait lieu entre nous. Mince, elle n’en démord pas. Cette fille est vraiment têtue comme une mule ! Même la main dans le sac, elle continue à prétendre qu’elle n’a rien à se reprocher.
– OK, disons que je te crois. On continue : comment as-tu connu Mikheev ?
Cette fois, ma question a l’air de la surprendre.
– Mikheev ? Je l’ai rencontré quand j’étais serveuse au Millésime. Je n’ai pas tout de suite compris qui c’était, mais il faut dire qu’il ne m’avait pas donné son nom entier au début.
Je suis de plus en plus sceptique et ne cherche pas à le cacher.
– Ce type fait la une des journaux à peu près toutes les semaines. Toi qui étais étudiante en journalisme, tu vas me faire croire que tu n’avais jamais vu passer son visage ?
Ses joues prennent une teinte rose vif.
– Je t’ai dit, il ne m’avait pas donné son nom. La première fois que je l’ai vu, je n’ai pas fait le rapprochement… Je venais de commencer mon nouveau job. Je ne savais plus où donner de la tête, se justifie-t-elle.
Je ne sais que penser. Puis-je la croire ? Son explication semble sincère, mais tout ça ne colle pas.
– Et toi ? demande-t-elle tout à coup. Comment as-tu connu Mikheev ?
Son expression est inquisitrice, comme si elle me reprochait quelque chose. C’est le monde à l’envers ! Je décide tout de même de répondre.
– Je t’ai dit que mon père n’était pas un type très recommandable. Ils se connaissaient. Alors, quand nous avons lancé le projet de La Galerie, Mikheev s’est montré très intéressé.
Roxane se mord la lèvre inférieure, puis lâche tout à trac :
– C’est à partir de là que vous avez commencé à travailler ensemble ?
Pris au dépourvu, je marque un temps d’arrêt. Pardon ? Moi, travailler avec Mikheev ?
– Nous ne travaillons pas avec lui. Nous ne l’avons jamais fait et ne le ferons pas.
J’ai tout fait ces dernières années pour m’assurer que ça n’arriverait pas. Jamais nous ne traiterons avec une ordure pareille.
– Mikheev est une pourriture, et par-dessus tout, il est dangereux. Alors, quoi qu’il t’ait promis, je sais que ça paraît merveilleux, mais il faut que tu saches que…
Elle se lève d’un coup, la main ouverte devant elle pour m’intimer de m’arrêter.
– Attends, quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Il ne m’a rien promis du tout.
– Donc tu ne bosses pas pour Mikheev en secret ?
– Quoi ? Mais pas du tout ! C’est toi qui trafiques je ne sais quoi avec lui !
On s’observe un instant, aussi confus l’un que l’autre.
– Je te le répète, je n’ai aucun lien avec Mikheev. En vérité, j’essaie de rester le plus loin de lui possible. Si ça ne tenait qu’à moi, je le ferais jeter hors du Millésime et de La Galerie. Mais c’est un homme qui a beaucoup trop d’influence à Bruxelles, Anton pense que ce n’est pas une très bonne idée de se le mettre à dos.
Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai été lié à lui, par le passé. Mais je n’ai pas envie de m’étendre là-dessus.
– Je n’arrive pas à le croire ! Tout ce temps, tu croyais que j’étais de mèche avec lui ? C’est pour ça que tu m’as filé ?
Roxane croise les bras, songeuse.
– J’ai surpris une de tes conversations téléphoniques. Tu y parlais d’une livraison… de cocaïne, ajoute-t-elle à voix basse. J’ai cru que tu étais impliqué dans un trafic avec la mafia.
J’ouvre de grands yeux. Elle croyait que je dealais de la drogue, alors elle n’a rien trouvé de mieux à faire que me courser dans une ruelle déserte ? Il va peut-être falloir qu’on parle de son goût irraisonné du risque, un de ces quatre.
Je fouille dans ma poche pour y trouver le jeton qui ne me quitte pas. Je le lui tends.
– Nymphéa, si tu m’as entendu parler de ça, c’est parce que je suis un ancien addict. Il fut une époque sombre de ma vie où je consommais de la cocaïne, c’est vrai, mais je n’en ai jamais vendu. Aujourd’hui, ça fait deux ans que je suis clean, comme l’atteste ce jeton.
– N.A., lit-elle en examinant la pièce.
– Narcotiques anonymes. Je participe encore aux réunions de manière active et depuis le début d’année, je suis devenu parrain d’autres personnes qui ont partagé la même addiction. La discussion que tu as entendue, c’était avec Nick, un des jeunes que je parraine. Il venait de m’appeler en pleine crise, il avait acheté une nouvelle dose. Il a eu le bon sens de me contacter avant de craquer.
Roxane se passe la main sur le front, comme si son cerveau était en surchauffe.
– Et tu as pu l’aider ? Il n’a pas replongé ?
– Je suis arrivé à temps.
Elle se laisse de nouveau retomber sur le canapé-lit, qui lâche un couinement métallique.
– C’est donc là que tu t’absentes les mercredis soir, dit-elle plus pour elle que pour moi.
Cette remarque me fait tiquer.
– Attends, comment tu sais ça ?
Elle me lance un regard coupable avant de prendre une profonde inspiration.
– Moi aussi, j’ai quelque chose à t’avouer. Si j’ai voulu intégrer La Galerie, si je me suis autant renseignée sur ton frère et toi, ce n’est pas pour rien. J’enquête sur vous.
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