Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 12 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 12

 

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ROXANE

Deux jours se sont écoulés depuis que j’ai signé mon nouveau contrat. Comme convenu avec Anton, un chauffeur va venir me chercher pour m’emmener à mon nouveau logement. Après avoir empaqueté mes maigres effets personnels, je boucle ma valise et verrouille pour la dernière fois la porte de mon studio. Si je ne suis pas triste de quitter cet endroit, je trouve tout de même étrange de retourner vivre dans une colocation. Je n’ai passé

que deux années en kot 1 au tout début de mes études, puis j’ai rencontré Thibault et nous avons rapidement emménagé ensemble dans son deux-pièces spacieux à Etterbeek. Quand il m’a larguée du jour au lendemain, c’était d’autant plus difficile de déménager pour mon petit une-pièce qui sent le renfermé. Je me demande ce qui m’attend dans ma nouvelle résidence ; Anton m’a dit que je partagerais une maison avec trois autres filles. Ça risque de ne pas être de tout repos.

Au bas de l’immeuble, je consulte l’heure sur l’écran de mon mobile : 9 h 50. Le cœur battant, je scrute les alentours. Je suis en avance, mon chauffeur n’est peut-être pas encore arrivé.

– Nymphéa ?

Il me faut quelques secondes pour comprendre que c’est à moi que l’on s’adresse. Je relève la tête lorsqu’une poigne ferme se pose soudain sur mon épaule, me faisant tressaillir. Je me retrouve nez à nez avec le colosse chauve que j’ai aperçu à La Galerie. Aujourd’hui encore, il est entièrement vêtu de noir. Je hoche la tête sans dire un mot, intimidée par la stature du bonhomme qui me surplombe d’au moins deux têtes.

– Bonjour. Je vais vous emmener à votre nouvel appartement, dit-il d’un ton bourru.

Lorsque sa large main s’empare de mon unique valise et de mon sac à dos, il fronce les sourcils. Un éclair de surprise balaie ses yeux bleus.

– C’est tout ? s’enquiert-il.

Je hausse les épaules.

– Oui. Je n’ai pas beaucoup d’affaires.

– Très bien. Suivez-moi, je suis garé là-bas, fait-il en esquissant un geste du bras.

Nous nous engageons au détour de la ruelle déserte. Je dois cligner plusieurs fois des yeux lorsque j’aperçois le Porsche Cayenne garé en bas de la supérette. Mince alors ! Kabinsky ne lésine pas sur les moyens. Hans m’ouvre la portière, m’encourageant à m’installer. L’intérieur du véhicule, entièrement tapissé de cuir gris, me paraît ridiculement surdimensionné par rapport à mon petit gabarit. Hans s’installe côté conducteur, fait vrombir le moteur et quitte en vitesse l’allée.

– C’est une Turbo S 570 chevaux. Un vrai petit bijou, il s’exclame en m’observant depuis le rétroviseur.

– Très jolie.

– M. Kabinsky m’a demandé d’être votre chauffeur, explique-t-il. Je suis là pour vous accompagner à vos rendez-vous et assurer votre protection. Je m’appelle Hans Pedersen, vous pouvez m’appeler Hans.

Hans Pedersen. Vu son nom, il doit être d’origine nordique, peut-être danois ou suédois. Cela explique son accent. Je le remercie avant de m’enfoncer un peu plus dans mon siège – il faut avouer que l’assise est très confortable. Je ne sais pas ce que vaut ma future maison, mais je suis prête à dormir ici s’il le faut. C’est toujours plus satisfaisant que mon ancien matelas.

À mesure que les paysages défilent, l’étau qui me compresse la poitrine se resserre. Je ne sais pas du tout à quoi m’attendre. Anton m’a certifié que son concept était différent des autres, mais à quel point puis-je lui faire confiance ? Est-ce que je ne viens pas de me jeter dans la gueule du loup en signant ce satané contrat ? Le bruit de la portière qui claque me sort de mes pensées. Nous sommes arrivés.

– Où sommes-nous ?

– Ixelles. La place Brugmann est au bout de la rue.

J’écarquille les yeux, agréablement surprise. De mieux en mieux ! Ixelles est l’un des quartiers les plus chics de Bruxelles. Je suis Hans jusqu’à l’intérieur d’une grande maison bourgeoise à la façade peinte en blanc. Nous débouchons sur un hall d’entrée aussi grand que mon studio. Parquet ciré, hauts plafonds, murs sobrement décorés. Si j’omets le fait que la baraque ressemble à une maison témoin tellement tout est rangé au centimètre près, c’est très beau.

Je pénètre dans une vaste cuisine au sol recouvert de carrelage gris clair, orné d’arabesques délicates. Un îlot trône en son centre, agrémenté d’un évier à chacune des extrémités. Nous poursuivons notre visite avec une salle de bains, une bibliothèque, une chambre et enfin un gigantesque salon. Waouh ! Hans m’explique alors que la chambre du rez-de-chaussée appartient à deux de mes nouvelles colocataires. Quant à moi, je vais dormir à l’étage.

Je m’empresse de grimper les marches de l’escalier en bois clair pour découvrir une nouvelle salle de bains. Tandis que Hans ouvre grand la porte de ma future chambre, nous nous retrouvons presque nez à nez avec une paire de fesses rondes et blanches. J’étouffe un cri et m’empresse de détourner les yeux.

– Olympia ! s’écrie Hans sans s’en émouvoir plus que ça. Ta nouvelle colocataire est là.

La jeune femme qui était la tête en bas se relève et une longue masse de cheveux roux, attachée en queue-de-cheval, retombe en cascade dans son dos à la blancheur immaculée. Elle se tourne vers nous avec un grand sourire, sans se soucier le moins du monde du fait qu’elle est entièrement nue. Elle ôte un casque sans fil de ses oreilles avant de nous saluer d’une voix enjouée :

– Oh désolée, j’étais à fond dans ma séance de yoga, je ne vous ai pas entendus arriver. Alors c’est toi, Nymphéa ? Je suis tellement contente de faire ta connaissance !

Elle ouvre les bras pour m’étreindre avec enthousiasme. Le rouge me monte aux joues tandis que je reste immobile, les bras ballants, faisant attention à ne pas poser une main sur un endroit inapproprié.

– Oui, oui, enchantée, balbutié-je en m’écartant le plus délicatement possible. Je croyais que le yoga était un sport qui nécessitait, hum… des vêtements ?

Ma nouvelle copine de chambre éclate d’un rire cristallin.

– Je préfère pratiquer le naga yoga ! La nudité permet d’être plus libre dans ses mouvements et d’entrer plus facilement en contact avec son « moi » intérieur. On pourra essayer ensemble, si tu veux.

C’est cela, oui ! La personne qui me forcera à me tordre dans tous les sens à poil comme ça n’est pas encore née. Je toussote et préfère changer de sujet, tandis que la jeune femme enfile un peignoir couleur pêche.

– Donc on va vivre ici toutes les deux ?

– Oui, mais ne t’inquiète pas. La chambre fait presque vingt mètres carrés, on ne risque pas de se marcher dessus. Et si tu préfères avoir plus d’intimité, on peut déplier ce grand rideau.

Elle montre du doigt un épais rideau bordeaux noué entre deux fenêtres. Je jette un coup d’œil autour de nous. En effet, la chambre paraît démesurément grande, comme tout dans cette maison. Contre le mur à chaque extrémité se trouvent des lits king-size, recouverts d’un couvre-lit violet et d’oreillers qui ont l’air terriblement moelleux. À l’intérieur, je jubile. Bye bye le vieux canapé-lit à lattes en bois, et bonjour les plumes d’oie !

La voix caverneuse de Hans me tire de mes réflexions.

– Voici votre valise, mademoiselle Nymphéa. Je vous laisse également ceci.

Il tire de sa poche un téléphone portable d’une marque que je ne reconnais pas. L’appareil semble flambant neuf. Un film plastique recouvre encore l’écran.

– C’est chinois. Le mieux en termes de processeur. Mon numéro et celui des MM. Kabinsky y sont déjà notés. N’hésitez pas à m’appeler.

Je tends l’oreille à l’évocation des deux frères.

– Ah ? Il y a le numéro de Matthieu aussi ?

– Son numéro te sera utile, intervient Olympia, Matthieu est celui qui gère nos contrats.

– Vous avez d’ailleurs rendez-vous avec lui cet après-midi pour parler plus en détail du règlement et de vos premières missions. Je viendrai vous chercher à 14 heures, soyez prête.

Après m’avoir saluée d’un signe de tête, mon nouveau chauffeur s’en va. Une boule s’est à nouveau formée dans mon estomac. Je ne pensais pas avoir à nouveau affaire à Matthieu si vite ! En deux jours, je n’ai pas encore eu le temps de digérer notre entrevue, alors, penser que je vais devoir l’affronter dans quelques heures… J’inspire pour calmer la panique qui monte en moi.

– Alors, comment tu te sens, coloc’ ? Prête pour commencer ton intégration ?

Je lève les yeux vers Olympia qui me fixe, ses yeux verts pétillant d’excitation. Sans y être invitée, elle s’assied en tailleur à côté de moi.

– Tu verras, on est très bien loties ici. Il suffit de voir la maison, c’est trop beau non ? Ah et ce soir, au dîner, tu vas rencontrer les autres filles ! Et demain, on commence avec Katya, pour une petite séance de Pilates, ça déchire tu verras ! C’est vraiment ma professeure préférée Katya, elle est tellement cool. Quoique, il y a aussi…

– Euh… Excuse-moi, Olympia, l’interromps-je. Je ne veux pas être impolie, mais tout ça c’est nouveau pour moi, et je n’ai pas très bien dormi cette nuit, alors… ça t’ennuierait de me laisser seule un petit moment ?

Le sourire d’Olympia faiblit un instant, mais elle se relève avec entrain et joint ses deux paumes l’une contre l’autre.

– Bien sûr, toi tu as besoin d’intimité et moi je suis là à jacasser, quelle idiote ! Excuse-moi, je fais toujours ça quand je suis nerveuse. Mais je suis vraiment contente que tu rejoignes l’équipe.

Elle esquisse un pas vers moi, puis se ravise. Avant de quitter la chambre, elle se retourne pour me lancer :

– Surtout, n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit. Je serai dans la cuisine. Ah, et tu peux ranger tes affaires dans la grande armoire au fond à gauche. C’est la tienne.

Une fois la porte refermée derrière elle, je m’affale sur le lit en soupirant. Je m’en veux un peu d’avoir été si rustre avec Olympia, après tout, elle a l’air d’être très sympa. Mais je ne suis pas ici pour me faire des amies. Je me penche pour ouvrir ma valise. Délaissant mes vêtements, je sors mon ordinateur de sa pochette.

Tandis que l’appareil s’allume, je jette un regard à mon nouveau téléphone portable. Je ne peux m’empêcher de penser que derrière ce joli présent se cache un nouveau moyen de contrôle de la part d’Anton. Après tout, il m’a bien dit que les « séances » à La Galerie sont enregistrées. Il serait logique que le téléphone soit surveillé aussi. Je vais devoir faire très attention à mes faits et gestes dans la maison.

Sur mon espace de travail, j’ouvre un répertoire privé que j’ai pris soin de protéger par un mot de passe. Une fois à l’intérieur, je contemple un instant les dossiers affichés à l’écran. Je décide de me rendre dans celui qui porte le nom « La Galerie ». La veille, j’y ai noté en détail toutes les informations qu’Anton m’a données sur son organisation, le principe des chambres et leurs règles. Une copie de mon contrat s’y trouve également.

Songeuse, je parcours des yeux les différentes notes que j’ai scrupuleusement assemblées. Cette fois-ci, je savais un peu plus où chercher, alors j’ai pu dégoter pas mal d’informations. J’ai commencé par me renseigner sur la législation belge concernant – je frémis rien qu’en relisant le mot – la prostitution et les maisons closes. Car ces femmes et ces hommes sont payés pour vendre leur corps, quoi qu’en dise Anton en mettant l’accent sur le côté artistique, voire spirituel, de sa Galerie. Comme je le savais déjà vaguement, en Belgique cette pratique est beaucoup plus tolérée que dans d’autres pays européens. Les maisons closes sont autorisées et sont même encadrées par un tas de directives visant à protéger aussi bien les travailleurs que les clients. Si on regarde d’un point de vue purement juridique, La Galerie des Kabinsky n’a rien d’illégal. Les activités rémunérées qui s’y déroulent, même si elles ne sont pas affichées au su et au vu de tous, ne sont pas considérées comme interdites. Des établissements bien plus douteux existent partout autour de la ville, et je pense qu’ils seraient beaucoup plus sujets à polémique que les chambres, vu le contrat rigoureux de vingt pages que j’ai signé.

Non, de ce côté-là, il n’y a rien de répréhensible. Mais la conversation de Matthieu que j’ai surprise parlait de cocaïne. Il y a aussi le fait qu’un mafieux de l’envergure de Mikheev tourne d’un peu trop près autour du business. Tout ça me pousse à croire que ce que m’a vendu Anton n’est que la partie émergée de l’iceberg. Racolage, proxénétisme, trafic de drogue et de mineurs, violence… Je frissonne en observant la liste des actes qui, eux, sont punis par la loi, et sur lesquels j’ai mis un gros point d’interrogation. C’est à moi maintenant de creuser ces pistes et, si actes criminels il y a, je ne lâcherai rien avant d’avoir réussi à les révéler au grand jour.

Je repense aux visages de femmes victimes de violence sur lesquels je suis tombée en cherchant des affaires auxquelles le nom de Mikheev semblait mêlé, de près ou de loin. Il y en a un paquet, toutes abandonnées faute de preuves. Mes mains se crispent autour du clavier de mon ordinateur. Je repense à son sourire de bonimenteur, à ses paroles aimables, à son intérêt pour moi…

Que dissimule-t-il derrière son apparence de gentleman ?

Je me force à regarder ces photos qui me donnent des haut-le-cœur. Je songe à ce type, au bar, qui m’a collé la main aux fesses. À tous ces hommes qui se croient tout permis, qui se sentent intouchables et qui n’ont aucun scrupule à briser la vie d’autrui aussi facilement que l’on craque une allumette, et je formule une promesse silencieuse.

Un jour, ils devront tous payer pour leurs actes. Le premier sur la liste est Alexeï Mikheev.

Et même si je ne suis pas insensible à leur charme, si les Kabinsky se révèlent être de mèche avec un monstre comme lui, je n’aurai pas de répit avant de les avoir fait tomber eux aussi.

En attendant, je fais glisser mes doigts sur le pavé tactile pour créer un sous-répertoire sobrement nommé « Maison ». Devant le document vierge, je m’applique à taper en titre : « Colocataire 1 – Olympia ».

 

1. En Belgique, chambre ou petit studio loué à un étudiant ou à une étudiante.

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