Nymphéa
Chapitre 3
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ROXANE
Sur le chemin du retour, mes pensées sont entièrement tournées vers ma rencontre avec les Kabinsky. Ils sont à mille lieues de ce à quoi je m’attendais, c’est le moins que l’on puisse dire. Je sors peu, ça faisait longtemps que je n’avais plus rencontré d’hommes aussi séduisants. Ils sont jumeaux et pourtant, aussi bien dans leur comportement que dans leur apparence, on sent tout de suite qu’ils sont très différents. Ce Matthieu, avec son petit air rebelle, j’en ferais bien mon quatre-heures…
Tu parles. Comme si je pouvais un jour avoir une chance avec ce genre d’homme ! Il ne doit fréquenter que des top-modèles, ou des filles à la plastique parfaite, comme lui. Ce qui est très loin d’être mon cas, avec mes rondeurs et ma petite taille.
De toute façon, les relations amoureuses, ça ne m’a jamais réussi. Je ferais mieux de me concentrer sur le boulot. Avant toute chose, je dois réunir un maximum d’informations sur eux et sur leur établissement. Comme le disait mon professeur à l’école, un bon journaliste vient toujours préparé.
Après un bref arrêt à la supérette du coin, j’arrive chez moi. Le soleil est déjà presque entièrement couché. Je déballe mes courses sur ma minuscule table basse. Youpi, les flocons d’avoine étaient en promotion, deux pour le prix d’un ! Voilà un repas pas cher et nutritif qui me dépannera bien pendant quelques jours. L’argent qu’il me restait de mon précédent emploi étudiant s’est considérablement réduit. Il faut que je limite les dépenses au maximum, le temps de trouver autre chose.
Frustrée de corps et d’esprit, je balance les boîtes en carton dans un coin de la cuisine – si on peut appeler « cuisine » un espace carrelé comprenant un frigo modèle réduit, un mini-four et une machine à café. Je contourne le plan de travail et ajoute ma chemise et mon tailleur trop serré à la pile de linge sale qui trône à côté de la porte. J’irai à la laverie plus tard. Une fois ces tâches ménagères accomplies, je m’affale sur le canapé en soufflant.
J’attrape mon ordinateur portable posé par terre, seul reliquat d’une vie où j’avais encore de l’argent. Si on omet le fait qu’il manque la touche H du clavier, l’appareil est encore en bon état. Même si ce n’est pas toujours évident d’user de subterfuges pour écrire avec une lettre en moins. En un sens, c’est un exercice stylistique intéressant.
Le PC posé sur mes jambes croisées, je me mets à taper les noms qui hantent déjà mes pensées : « Anton et Mattieu Kabinsky ». Zut, il y a un H incommodant dans le second prénom. Il est vraiment décidé à me compliquer la tâche jusqu’au bout, celui-là !
M’enfonçant un peu plus dans le canapé qui fait aussi office de lit, je parcours plusieurs liens. Il y a peu d’informations concernant les Kabinsky sur le Net. Malgré le succès de leur établissement, ils semblent tous deux faire profil bas. Mis à part Le Millésime, Anton est reconnu pour son goût prononcé pour l’art. L’article précise même qu’il possède une belle collection de peintures, exposées dans une galerie privée.
En dehors de ça, ils ont le profil du gentleman philanthrope qui n’hésite pas à donner aux œuvres de charité. Je passe très vite sur leur vie familiale, dont le résumé est sommaire : un père homme d’affaires, une mère décédée, pas d’autres frères et sœurs. Je remarque au passage qu’on ne leur connaît aucune femme ou partenaire officielle. Lorsque je surfe sur la banque d’images pour Mattieu – sans H, donc –, je tombe sur quelques rares clichés de lui que je ne peux m’empêcher d’observer avec avidité. Alors qu’Anton paraît élégant, Matthieu semble beaucoup plus indiscipliné, voire sauvage. Sur les photos des soirées du Millésime, il se détourne toujours, il fuit la caméra. A-t-il quelque chose à cacher ou déteste-t-il seulement être devant l’objectif ? Je ne peux pas l’en blâmer, je ne suis pas du tout photogénique. Enfin, c’est loin d’être son cas.
Je sais que je devrais poursuivre mes recherches pour déterrer des informations croustillantes sur leur passé, mais je n’arrive pas à détacher mon regard d’une photographie où ils sont tous les deux assis derrière un bureau. C’est un portrait en noir et blanc où ils fixent sagement la caméra, figés dans la même posture. Si Anton sourit, Matthieu se contente de fixer l’objectif avec flegme. Ses mains sont jointes devant lui. Ces mains…
Le souvenir des photographies accrochées dans son bureau me revient en tête, ainsi que les détails des muscles saillants sur le corps nu d’Anton. Je me demande à quoi ressemble le corps de Matthieu. À bien y réfléchir, il m’a semblé un peu plus petit que son frère, mais plus carré, avec son torse en V. Anton est plus longiligne. Je me mords de plus en plus fort la lèvre inférieure, tentant de chasser les idées peu catholiques qui m’assaillent.
Je décide d’aller prendre une douche froide pour calmer mes ardeurs. De retour dans le salon, je griffonne dans un carnet les quelques informations glanées jusque-là. Peu de choses, en réalité.
Le Millésime a ouvert en 2015. Dès le début, le succès a été au rendez-vous. Les différents comparateurs et sites d’avis ne tarissent pas d’éloges sur la qualité des bouteilles et du service. C’est sûr que si les filles se mettent à poil, la clientèle doit être ravie !
Pourtant, nulle part dans les commentaires je ne trouve trace d’une quelconque activité suspecte. Au contraire, quelques internautes confirment ce que Matthieu m’a dit : au club, il n’y a pas de prestations sexuelles, les échanges restent presque entièrement platoniques. C’est sur ce « presque » que je dois investiguer.
La nuit est tombée depuis un moment et la faible lumière provenant de mon unique fenêtre s’affaiblit. Trop flemmarde pour me lever et allumer la lampe, je préfère m’user les yeux face au rayonnement bleuté de l’écran. Je me frotte les paupières pour rester éveillée, pestant de plus belle. J’ai beau me creuser la cervelle et fouiller dans les méandres du Web, je ne trouve aucune information réellement susceptible de m’aider.
Je parcours des dizaines et des dizaines de messages sur les forums. Quelques-uns sont cochons, d’autres traitent de questions posées par des badauds sur le fonctionnement du bar et son règlement – je prends note de celles-ci.
Alors que mes yeux commencent à se fermer tout seuls, ma tête bascule et mon menton cogne violemment contre mon thorax. Je tressaille, fixant sans vraiment les comprendre les lignes écrites devant moi. C’est là que je la remarque. Une publication sur un vieux forum d’habitués, quelque part entre la sixième et la septième page de résultats. Le message date d’il y a un peu moins d’un an et a été posté par un membre non enregistré, ou qui n’est aujourd’hui plus actif.
User19327_ 1 écrit :
Amateurs de sensations fortes, c’est outre les bulles qu’il faut passer.
Dans la Chambre rouge, les tableaux de vos désirs prennent
vie.
Si le corps vous en dit, accrochez-vous, car vous en sortirez
changé.
Je lis jusqu’aux caractères écrits en bas de page, mais il n’y a plus rien d’intéressant. Le fil de discussion a été bloqué et le reste des messages, supprimés. Du moins, c’est ce que me notifie la fenêtre pop-up. Les sourcils froncés, je me mets à ronger l’ongle de mon pouce, sale habitude que j’ai quand je suis stressée.
– La Chambre rouge ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? demandé-je à voix haute.
Et quel rapport avec Le Millésime ? Nulle part il n’est fait mention explicite du bar. Zut, j’ai ouvert tellement d’onglets que je ne retrouve plus le chemin par lequel je suis passée pour trouver ce message !
Mais quelle est cette mystérieuse pièce rouge ? Non, Chambre rouge. De ce que j’ai pu voir, la décoration du bar n’offre aucune couleur aussi voyante. Mes pensées dérivent vers cette alcôve que j’ai aperçue lors de mon entretien, cet espace caché par des rideaux. Est-ce que c’est là, la « Chambre rouge » ? Je note d’aller fouiner de ce côté dès que je le pourrai.
En attendant, il est plus que l’heure d’aller dormir. Je déplie le canapé-lit et tire sur moi la couverture, frissonnant au contact de l’oreiller froid. La journée a été riche en émotions, c’est peu de le dire. Aussi incroyable que cela paraisse, je tiens peut-être une affaire intéressante. Maintenant, c’est à moi de découvrir ce que cachent les Kabinsky et leur établissement.
Quelque part au fond de moi, je me surprends à espérer qu’ils ne cachent pas tous deux d’horribles secrets. De prime abord, et malgré le ton mordant de Matthieu, je les ai trouvés tous les deux très respectueux, et même sympathiques. Alors que je bascule dans le monde des rêves, un sourire m’échappe.
OK, j’avoue, c’est surtout leur petit cul parfaitement bombé que j’ai trouvé sympathique.
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