Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 24 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 24

 

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ROXANE

Le miroir longiligne me renvoie mon reflet. Pour une fois, j’apprécie assez ce que je vois. La nuisette rose pâle en dentelle que j’ai choisie met en valeur ma poitrine. Mes lèvres sont rosies, et le fin trait d’eye-liner qui surplombe mes cils me fait un regard de chat – merci à Olympia et à ses talents de maquilleuse. Si je croisais une connaissance dans la rue, elle ne me reconnaîtrait pas. Parfait : c’est exactement ce que je recherche.

J’inspire profondément, avant de visser mes pupilles sur la porte devant moi, pour la quinzième fois environ. Dans quelques minutes, je vais pénétrer dans la Chambre orange, antre de l’échangisme. Comme lors de ma première prestation en tant qu’hôtesse, un nœud me comprime l’estomac, mais ce n’est plus la seule émotion qui m’habite.

J’ose m’avouer aujourd’hui que je ressens une certaine excitation. Mon entrevue avec Narcisse m’a pour le moins marquée et j’ai hâte d’explorer de nouvelles facettes de mon plaisir en compagnie de cet autre hôte, Riot. Olympia n’a pas tari d’éloges à son sujet, surtout concernant sa carrure d’athlète. Je hausse un sourcil, renvoyant une image assurée que je ne m’étais jamais vue auparavant. Quelque chose semble s’être débloqué en moi ces derniers jours. J’ai moi-même du mal à y croire.

– Nymphéa ?

L’homme à qui appartient cette voix rocailleuse me laisse coite. Olympia n’a pas menti, Riot est bâti comme une armoire à glace. Dans une autre vie, je l’imagine sans mal être boxeur. Même s’il n’est pas beaucoup plus grand que moi, sa musculature en impose. Son peignoir ouvert laisse entrevoir une rangée d’abdominaux parfaitement sculptés sur une peau noire.

Il m’adresse un sourire léger, presque timide. La blancheur de ses dents contraste avec la couleur foncée de son visage. Son crâne est entièrement rasé, ça lui va très bien. Il me serre la main avec force, tandis que mes yeux s’attardent sur la contracture de son biceps.

– Je suis Riot et je vais être ton partenaire pour la Chambre orange. C’est ta première séance d’échangisme ?

Je hoche la tête, intimidée. Encore une fois, la scène me paraît surréaliste.

– Ne t’inquiète pas, ça va bien se passer. Ce soir, on rencontre monsieur et madame V. C’est leur première fois à La Galerie, donc ils seront probablement très stressés. Comme écrit dans le scénario, on va faire semblant d’être un couple nous aussi. Donc on va commencer ensemble, puis partir chacun de son côté. Il y a une annexe séparée prévue à cet effet dans la chambre, tu verras. Tiens, ajoute-t-il en tendant le bras, mets ça. Les clients ont tenu à garder l’anonymat, alors la séance se fera masqués.

Je prends le morceau de dentelle noire et le fais tourner entre mes doigts, nerveuse. Pour la première fois, je vais être seule avec un client. Ma gorge se serre, la panique commence à faire bouillonner mon sang dans mes veines. Et si j’étais incapable de gérer ?

– Si tu es prête, on y va.

Je prends une profonde inspiration. Mes doigts tremblants peinent à nouer le masque autour de mon crâne. Cette histoire d’anonymat m’arrange. Une vague de chaleur fait apparaître des petites taches rouges sur le haut de ma poitrine. Ça va bien se passer. Je ferme les yeux pour faire le vide et endosser le masque de Nymphéa – au sens propre comme au figuré.

Je rentre en premier dans la chambre et mon collègue ferme derrière nous, cachant la clé dans le renfoncement d’un tableau accroché au mur. Cette fois-ci, la décoration de la salle est beaucoup plus vintage. Un grand tapis persan aux motifs rouille trône dans la pièce. Je remarque enfin un homme et une femme, côte à côte devant un imposant lit à baldaquin. Comme les nôtres, leurs visages sont à moitié dissimulés et ils portent des peignoirs noirs en satin assortis.

Riot me passe devant et, dans un geste très chevaleresque, s’empare de la main de la femme pour y apposer ses lèvres. Lorsqu’il ouvre la bouche, les mots qui en sortent roulent sur sa langue, enjôleurs.

– Madame V, vous êtes très en beauté ce soir.

La cliente bat des cils, déjà affolée par ce beau mâle. Comment l’en blâmer ? Mon regard se pose alors sur son mari, dont les doigts trapus tapotent nerveusement sa cuisse. Je remarque des jambes exagérément poilues, alors que son crâne est à moitié dégarni. Bon. Il n’est pas aussi séduisant que Riot, mais on va faire avec.

Je m’efforce de rentrer dans mon rôle et murmure d’une voix suave :

– Monsieur V, je suis Nymphéa… pour vous servir.

J’esquisse une sorte de révérence que je regrette aussitôt. Je me sens gauche, presque ridicule, pourtant mes paroles semblent faire de l’effet sur mon client. Sa fine moustache frémit, et il se met à bégayer :

– Vous… vous êtes magnifique.

Ces paroles et l’embarras évident du pauvre homme – pire que le mien – parviennent à me redonner un semblant de confiance. Allez, Roxane. Non, Nymphéa ! Ce soir, c’est toi qui mènes la danse. Après un coup d’œil presque attendri pour ce petit couple qui se serre l’un contre l’autre, craintif, je décide de déconnecter mon cerveau et de considérer ce qui va suivre pour ce que c’est : une expérience.

Cela ne m’empêche pas de tressaillir lorsque Riot enroule son bras musclé autour de ma taille, me resserrant contre lui.

– Je suis ravi que ma compagne vous plaise, monsieur. Et vous madame, me trouvez-vous à votre goût ?

À ces mots, la cliente semble sur le point de défaillir. Elle acquiesce d’un petit geste de la tête. Je sens le regard de Riot sur moi et je comprends que je dois rentrer dans son jeu. Me collant contre son corps dur et chaud, je fais courir ma paume sur ses pectoraux bombés, puis sur son ventre. D’un geste lent, mesuré, mon collègue s’empare de la main de la cliente pour qu’elle en fasse autant. Je souris en voyant à quel point ses yeux sont écarquillés.

– Oui, souffle-t-elle enfin, les yeux vissés sur les tablettes de chocolat de Riot. Vous me plaisez.

Relâchant son étreinte, Riot se penche vers la femme pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Je n’entends pas ce qu’il dit, mais cela semble faire son effet : la cliente glousse, avant de hocher la tête de plus belle. D’un frôlement de doigts presque imperceptible, il lui ôte son peignoir, dévoilant un ensemble noir sophistiqué avec porte-jarretelles.

Tandis que l’hôte se fond en compliments et fait courir ses longs doigts sur le corps à moitié dénudé, je ressens une pointe d’envie. Moi aussi, j’aurais bien goûté à ce charmant spécimen… Mais après tout, chacun son tour. Avec un aplomb qui me surprend moi-même, je m’approche du mari d’une démarche féline, jusqu’à frôler ses épaules. Il observe le petit jeu de Riot avec sa femme d’un air crispé. Il est décidément temps que je lui change les idées.

– Laissez-moi vous aider à vous mettre à l’aise, monsieur.

D’où ça sort, cette voix sucrée à en faire convulser un diabétique ? Sans hésiter, l’homme se débarrasse à son tour de sa robe de chambre et louche sans pudeur sur ma poitrine. Comme je l’ai fait auparavant, je parcours son torse avec mes ongles, joueuse. Le gémissement de madame V. me coupe dans mon élan un instant, mais je me reprends vite. Ne pas regarder ce qui se passe à côté.

– On y va ? demande le client avec impatience, ses pupilles vissées sur mes courbes.

– J’allais vous le suggérer, s’exclame Riot. Je vous laisse en bonne compagnie, monsieur.

Il nous adresse un clin d’œil avant d’attraper la cliente par la main pour l’emmener dans une sorte d’alcôve, dont l’entrée demeure plus ou moins cachée par un paravent en bois. Soudain, je reporte mon attention sur monsieur V, et pour cause : il vient de coller son érection déjà bien avancée contre ma hanche. Aussi incroyable que ça paraisse, ça suffit pour allumer la flamme de mon désir. Il faut dire que depuis hier, j’ai une tension à évacuer…

– Allons-y, cher monsieur.

*

* *

Clap, clap, clap.

Cela fait vingt minutes que monsieur V. me pilonne sur le même rythme et hélas, je ne ressens pas grand-chose. Il n’est pas aussi bien membré que Narcisse, et certainement pas aussi envoûtant que Riot. Au début, il a bien réussi à me prodiguer quelques caresses efficaces, mais il est à présent trop concentré sur son propre plaisir pour s’occuper du mien. Il n’a pas l’air d’être un mauvais bougre, mais j’éprouve soudain une certaine empathie pour sa femme.

Bien qu’en ce moment précis elle n’ait pas l’air de souffrir le martyre, vu les cris de jouissance qu’elle ne lésine pas à pousser de l’autre côté de la pièce.

Clap, clap, clap.

À quatre pattes sur le matelas, appuyée sur mes coudes, même le bruit de nos chairs qui s’entrechoquent me laisse tiède. Pourtant, la levrette est une des positions qui me procure le plus de sensations d’habitude.

Une crispation au niveau de mes hanches, un grognement étouffé et je comprends qu’il est en train de finir. Je m’empresse alors de pousser quelques gémissements pour la forme et le client se retire, avant de se laisser retomber comme un sac de patates à mes côtés.

– C’était… c’était… waouh… Merci infiniment, Nymphéa.

Cinq minutes plus tard, des ronflements sourds se font entendre. Je pouffe en voyant monsieur V. les yeux clos, la bouche à demi ouverte. Incertaine quant à la conduite à adopter, je patiente quelques minutes. Il dort comme un bébé. Ce n’est donc pas une faute professionnelle de partir.

Je renfile mes sous-vêtements et mon peignoir à la va-vite, sans prendre le temps de le refermer. Mue par une pulsion, j’embrasse mon amant d’un soir sur le front avant de me diriger sur la pointe des pieds vers la sortie de la chambre. Je crois que je perds complètement la boule, ça y est.

En passant à côté du paravent, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil vers le lit où se trouvent Riot et la cliente. C’est mal, je sais. D’abord, je n’aperçois qu’un enchevêtrement de jambes sens dessus dessous. De la peau nue, en sueur. Puis, je distingue parfaitement la paire de fesses de madame V, qui montent et qui descendent, à demi recouvertes par les larges mains de mon collègue. Le contraste entre la couleur de leurs peaux est des plus harmonieux.

Quelque chose s’enflamme en moi. Silencieuse, je m’approche davantage encore. Mon bas-ventre se contracte et je suis obligée de serrer les cuisses. C’est donc à ça que ressemblent deux personnes qui s’adonnent aux plaisirs de la chair ? J’y vois une certaine beauté, finalement… Surtout avec un sujet aussi séduisant que Riot.

Une idée folle me traverse alors. Et si je les rejoignais ? Oserai-je avouer que cette idée est en train de tremper ma petite culotte ? Malgré moi, ma main se pose sur la cloison en bois. Mais je reste immobile, le souffle coupé. Apeurée. Frissonnante.

Tout à coup, madame V. lâche un cri digne d’une actrice porno qui me fait sursauter. Cela a pour effet de me faire paniquer et je file tout droit vers la sortie, mes chaussures à talons à la main. Avec empressement, je récupère la clé et déverrouille la porte.

Ce n’est qu’une fois de l’autre côté du couloir, de retour dans la Chambre blanche des essayages, que je m’autorise à respirer de nouveau. J’ai l’impression que l’intérieur de mon ventre me brûle. Mon sang pulse avec force au niveau de mes tempes. Qu’est-ce qui m’arrive ? Où est passée la Roxane angoissée, choquée par ces pratiques, qui manque cruellement de confiance en elle ? Cet endroit est en train de réveiller en moi des désirs sombres dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Ou peut-être que si ?

En regardant l’heure sur mon téléphone, je constate qu’il n’est pas tard. C’est l’avantage d’avoir programmé une séance en fin de journée. Je ne vais même pas être en retard à la fête d’anniversaire de Joconde. Olympia et Narcisse lui ont prévu une soirée surprise à la colocation. Enfin, pas tellement surprise : vu la discrétion d’Olympia ces derniers jours, ça m’étonnerait que Joconde ne se doute de rien.

J’embarque mes affaires. Je me doucherai à la colocation. Ce soir, plusieurs hôtes seront là, mais celle avec qui j’espère passer un moment, c’est bien Joconde. Le fait qu’elle ait travaillé pour Mikheev par le passé est une piste que je me dois d’explorer. Je ne sais pas encore comment, mais je compte bien la convaincre de m’en dévoiler plus.

Matthieu devrait aussi être là ce soir. Je me crispe à cette pensée. Notre échange chez lui a mis à plat pas mal de choses – dont l’étrange attirance que j’éprouve pour lui. Étrange parce qu’en dehors du fait qu’il est incroyablement beau et qu’il a parfois des éclairs de gentillesse, il me tape sur les nerfs les trois quarts du temps. Et je sais avec certitude que je l’agace aussi. Pourtant, si Mya n’était pas entrée dans la chambre, j’ai l’impression que quelque chose se serait passé entre nous… J’en crève d’envie autant que je le redoute. Car après tout, à quoi ça m’amènerait de fricoter avec le boss ? À rien de bon.

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