Nymphéa
Chapitre 21
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ROXANE
Je me tourne vers Olympia et Narcisse alors qu’on s’apprête à quitter le restaurant
– En fait, ça ne vous dérange pas si je vous abandonne ? Avec ce beau temps, j’ai envie de me promener un peu avant de rentrer.
– Pas de soucis. Je t’aurais bien accompagnée, mais j’aimerais faire ma séance de méditation avant ce soir, me répond Olympia.
Narcisse suit le mouvement et m’embrasse sur la joue.
– À plus, Nymphéa !
Je les salue jusqu’à ce qu’ils tournent au coin de la rue. Parfait. Je fais demi-tour et, hâtant le pas, m’engouffre du côté de l’artère commerçante où Matthieu s’est engagé. Je suis presque en train de courir. Pourvu que j’arrive à le rattraper ! Heureusement, nous sommes lundi et l’avenue Louise n’est pas aussi bondée qu’en fin de semaine. Mon cœur s’emballe lorsque je reconnais son large dos à quelques mètres devant moi. La chance semble me sourire : en pleine conversation téléphonique, il a ralenti le pas.
Ça me laisse l’occasion de mettre un peu d’ordre dans mes affaires. Pas facile d’être discrète en étant chargée de sacs de vêtements. Lorsque Kabinsky tourne dans une ruelle beaucoup moins fréquentée, je m’efforce de laisser plus d’espace entre nous afin qu’il ne me remarque pas. Je n’ose même pas imaginer sa fureur s’il se rendait compte que je le piste de la sorte.
Une pointe d’agacement remonte en moi, souvenir de notre dispute de la veille. Une partie de moi a envie de le provoquer, juste pour voir sa réaction, mais je dois laisser mon animosité de côté, être plus maligne que ça. De toute façon, ce n’est pas par vengeance ou une autre émotion stupide que je le suis, c’est purement professionnel. J’ai le sentiment que cela pourrait m’aider dans mon enquête. J’en suis même sûre.
Enfin, après une dizaine de minutes de marche, il s’arrête devant un grand bâtiment tout en briques. Je remarque une benne à ordures et m’abrite derrière pour déposer toutes mes affaires, à bout de souffle. Bon, l’odeur n’est pas géniale mais au moins, je peux observer Matthieu en étant à couvert. Encore une fois, Kabinsky semble agité. Ce doit être la troisième clope qu’il s’allume depuis que je l’ai aperçu. Sa jambe est prise d’un tic nerveux tandis qu’il attend, immobile, adossé au mur.
Soudain, une sonnerie retentit. Alors que l’entrée de la bâtisse s’anime, Matthieu s’enfonce un peu plus dans le recoin de la paroi. Il ne bouge pas, le regard rivé vers les silhouettes qui se dirigent peu à peu devant le portail. La double porte s’ouvre et des petits êtres commencent à en sortir en trombe, chahutant et criant. Des enfants. C’est une école ! Moi qui m’attendais à le voir rencontrer des types louches, peut-être des dealers, je ne comprends plus rien.
Il reste planté là un moment, observant les allées et venues des parents qui viennent récupérer leurs marmots. Quelques-uns, plus âgés, partent de leur côté, souvent accompagnés d’un autre camarade. Les minutes passent et Matthieu surveille avec attention l’agitation autour de lui. Je commence à trouver le temps long.
Enfin, il reprend vie. Il s’avance vers une tête blonde qui attend devant le portail en compagnie d’un autre homme – sûrement un surveillant ou un professeur. Kabinsky aborde ce dernier. Je n’entends pas ce qu’ils se disent, mais ils n’ont pas l’air très contents, ni l’un ni l’autre. L’homme finit par acquiescer et Matthieu repart en vitesse avec la petite fille, main dans la main. Ma bouche s’ouvre de surprise. À mesure qu’ils approchent, je parviens à mieux distinguer les traits de l’enfant. Son visage fin, ses couettes dorées, son sac rose qui rebondit sur ses épaules… Serait-il possible que… ?
– Madame, je peux savoir ce que vous faites derrière cette poubelle ?
Je tressaille et me retrouve nez à nez avec une femme qui porte un gilet jaune fluo. Elle me regarde avec suspicion, les bras croisés sur la poitrine.
– Je peux vous aider ? Vous cherchez quelqu’un ? répète-t-elle à voix haute.
Beaucoup trop haute. Prise au dépourvu, je trébuche sur un de mes sacs et renverse une pile de cartons entreposés à côté de la benne qui me cachait.
– Euh, non, j’étais juste en train de… me reposer… bafouillé-je.
– Roxane ? C’est toi ?
Et merde !
Matthieu baisse sa capuche et parcourt les quelques mètres qui nous séparent, la petite fille toujours sur les talons.
– Ah Matthieu, salut ! C’est fou de se croiser ici, tu te balades toi aussi ?
Il me scrute derrière ses lunettes noires et l’expression qui passe sur son visage me laisse perplexe. Il semble aussi surpris que moi, et même… craintif.
– Papa, c’est qui la dame ?
– Je n’y crois pas, tu as une fille !
Matthieu, père de famille. Ça alors, je ne m’y attendais pas. Pourtant, en regardant la fillette de plus près, il n’y a pas de doute : les mêmes pommettes hautes, les mêmes iris noisette…
La voix de la femme qui a grillé ma cachette me sort de ma torpeur.
– Vous vous connaissez, monsieur ?
Matthieu s’empresse de rassurer l’employée qui finit par prendre congé non sans m’avoir lancé un regard de travers en partant – elle doit probablement me prendre pour une folle furieuse. Je ne peux pas l’en blâmer. La main toujours accrochée à celle de sa fille, Kabinsky finit par ôter ses lunettes. Ses yeux s’accrochent aux miens. Ils envoient des éclairs.
Je déglutis. Je me suis plantée, et en beauté. Il n’y a aucune chance pour qu’il laisse passer ça. Pourtant, c’est avec calme qu’il s’adresse à moi, puis à sa progéniture :
– Roxane, je te présente Mya, ma fille. Ma chérie, tu peux aller attendre dans la voiture s’il te plaît ? Je suis garé juste là, j’arrive.
Je le contemple, complètement perdue. C’est la deuxième fois en deux jours qu’il m’appelle par mon prénom, et non par mon pseudonyme.
Tendant le bras, il déverrouille d’un coup les portes d’une Volvo noire garée à quelques mètres de nous. Oh, la boulette. J’ai été complètement stupide de le filer de la sorte, en pleine journée. J’ai intérêt à trouver une bonne explication si je veux éviter de griller ma couverture !
À l’instant où la portière se referme sur Mya, Matthieu se retourne vers moi et me demande d’un ton brusque :
– Je peux savoir ce que tu fabriques ici ?
Je bafouille, en mettant en évidence les sacs qui m’entourent :
– Journée shopping ! J’étais avec Olympia et Narcisse, on a fait quelques emplettes, mais ça pesait lourd alors j’étais en train de faire une pause… Dis donc, je ne savais pas que tu avais une fille. Qu’est-ce qu’elle est jolie !
Je brasse autant d’air qu’un moulin à vent. Il m’observe un long moment, comme s’il était en proie à une lutte intérieure. Puis, il finit par lâcher :
– Tu vas venir avec moi. Je crois qu’on a des choses à se dire.
Je commence à bredouiller des excuses, mais il me coupe sans ménagement :
– Monte dans la voiture. Maintenant.
Son ton n’est pas à proprement parler menaçant, mais il exclut toute opposition. Et puis, c’est mon boss. Vu l’embarras dans lequel je viens de me mettre, m’opposer frontalement à lui risquerait de compromettre ma couverture.
Je finis donc par grimper dans la voiture tandis qu’il attache Mya à l’arrière, sur son siège auto.
– Roxane va venir avec nous boire un café à la maison, d’accord ma puce ? On doit discuter de boulot. Ça ne sera pas long.
Ça ne sera pas long parce qu’il n’a finalement rien de si sérieux à me dire ? Ou ça ne sera pas long parce qu’il prévoit de m’assommer et de brûler mon cadavre à l’acide dans sa baignoire ? Punaise, il faut que j’arrête de regarder des séries à suspense.
La petite acquiesce tout en m’adressant un sourire malicieux. Installée côté passager, j’observe nerveusement Matthieu qui manœuvre à côté de moi sans piper mot. Je croise le regard de Mya via le rétroviseur. Elle me fixe avec curiosité, une lueur espiègle dans le regard. Je me détends un peu en l’observant à mon tour. Elle est vraiment mignonne, avec ses deux couettes et sa petite robe. Et elle a l’air d’avoir meilleur caractère que son père, Dieu merci.
– Tu travailles avec mon papa, toi ?
Embarrassée, je jette un coup d’œil à Matthieu, incertaine quant au comportement à adopter. Comme il acquiesce rapidement, je m’autorise à répondre :
– Oui, ça nous arrive de travailler ensemble. Et toi, dis-moi, tu as quel âge ?
– Moi, j’ai trois ans et demi presque ! chantonne-t-elle en brandissant fièrement quatre doigts en l’air.
– Non ma puce, ça, c’est quatre. Il faut que tu baisses un doigt pour faire trois.
Après une seconde de réflexion, la fillette s’exécute et éclate d’un rire joyeux tandis que son père la félicite. Le visage de Kabinsky s’éclaire, je ne l’ai jamais vu rayonner de la sorte. Encore une nouvelle facette de sa personnalité à laquelle je ne m’attendais pas.
Troublée, je me renferme dans mes pensées. Je crois que c’est la première fois que je le vois sourire comme ça. Ce qui est fort dommage, il est nettement plus séduisant quand il le fait. Il ressemble plus encore à son frère mais, contrairement à Matthieu, Anton n’a pas ces adorables fossettes qui apparaissent de part et d’autre de son visage.
Pitié, pourquoi je pense à ça maintenant ? Dans quelques minutes, Matthieu ne va faire qu’une bouchée de moi. Ce n’est absolument pas le moment de penser à ses fossettes.
– Papa, pourquoi c’est toi qui es venu aujourd’hui et pas maman ?
– J’étais dans le coin et je n’avais pas envie d’attendre la semaine prochaine pour te voir ma chérie, réplique-t-il avec douceur. J’ai déjà envoyé un texto à maman pour la prévenir mais on la rappellera ensemble quand on sera à la maison, d’accord ?
Un ange passe. Matthieu reprend son air renfrogné. Ainsi, il n’habite plus avec la mère de sa fille. Vu sa réaction, il ne faut pas être un génie pour deviner que les rapports entre eux ne sont pas au beau fixe.
Mes yeux tombent sur l’expression rayonnante de Mya. Elle raconte en détail sa journée à son papa sans qu’il y ait vraiment un fil logique, pourtant, il est captivé. Une réelle complicité semble exister entre eux. Mon cœur se serre. Ça me rappelle des moments avec mon propre père. Malgré notre grande différence d’âge, j’adorais lui raconter tout ce qui se passait dans ma vie en long, en large et en travers, et il m’écoutait toujours. Une nouvelle fois, je me surprends à éprouver de la compassion pour Kabinsky. Après tout, ça ne doit pas être évident de ne pas voir sa progéniture tous les jours.
Il m’énerve encore plus à me faire éprouver autant de sentiments contradictoires alors que je devrais être sur le qui-vive.
– Voilà, on est arrivés.
Le bras posé sur l’appuie-tête, Kabinsky me lance une œillade entendue, probablement au cas où j’envisagerais de me défiler. Mais je n’en ai aucune intention. C’est une occasion en or de voir son appartement et peut-être d’en apprendre davantage sur lui… Comme souvent, ma curiosité l’emporte sur toute notion de prudence et je le suis sans y réfléchir à deux fois.
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