Nymphéa
Chapitre 6
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ROXANE
Le service touche à sa fin et je décide de m’accorder une pause plus que méritée. Le bar était bondé et je n’ai pas arrêté une seconde. En plus, l’incident avec le client et ses mains baladeuses m’a plus secouée que ce que je veux admettre. Tout s’était si bien déroulé depuis mon arrivée au Millésime que j’en oubliais que les clients ne sont pas tous des gentlemen. Dans le tas, je suis sûre qu’il y a deux-trois autres frustrés du même acabit que mon agresseur.
Je soupire. J’ai mal aux pieds, mes épaules sont nouées, je suis fatiguée et j’ai envie d’une cigarette. Alors, je me décide à aller dans l’espace fumeurs, dans l’espoir d’y trouver un visage familier qui m’en offrira bien une. Bingo ! Tandis que j’avance dans la petite cour intérieure, je reconnais le visage au menton pointu d’Alexeï, assis à une table. Pour une fois, il est seul. Il a l’air absorbé par son téléphone, alors j’hésite à le déranger. Mais il lève la tête et son regard tombe sur moi.
– Rosie, ma jolie ! s’exclame-t-il de son accent prononcé. Je n’ai pas de champagne, mais je peux t’offrir une cigarette.
Je m’arrête à sa hauteur, hésitante.
– Vous voulez que je vous apporte une bouteille ?
– Pas du tout. Viens donc t’asseoir avec moi. Tu as presque fini ton service, non ?
Je hoche la tête et me place face à lui.
– Je veux bien, pour la cigarette.
J’accepte le bâtonnet qu’il me tend, le fais rouler entre mes doigts un instant. Tandis que je l’allume avec le briquet Zippo posé sur la table, je l’observe du coin de l’œil. Il fouille ses poches et en sort un écrin argenté flambant neuf. Il l’ouvre et s’empare d’un gros cigare. Une fois que celui-ci est allumé, une odeur âcre s’élève. Je m’attends à ce que mes narines me piquent mais pour une fois, l’odeur n’est pas déplaisante. Alexeï sent mon regard peser sur lui et me demande :
– Tu aimes le cigare ?
– Pas spécialement. Mais celui-ci ne sent pas mauvais !
Il a un petit rire.
– Je veux bien te croire. C’est un Montecristo, du cent pour cent cubain. Ce qui se fait de mieux en termes de tabac. Tiens, goûte-moi ça.
J’accepte le rouleau qu’il me tend et tire une série de longues bouffées dessus, juste comme mon père me l’a appris. Il me regarde faire, amusé.
– Une femme qui sait fumer le cigare, c’est peu commun. Je suis impressionné.
Tout en lui rendant son Montecristo, je relâche quelques ronds de fumée au-dessus de ma tête. Ce truc a vraiment un goût unique, je n’avais jamais rien testé de semblable. J’ai l’impression qu’une brise boisée caresse ma gorge.
– Mon paternel en fumait pour les grandes occasions, confié-je. Noël, son anniversaire. Mais ce qu’il achetait n’avait rien à voir avec ça !
Il se fend d’un sourire un peu de travers et nous passons quelques minutes à fumer en silence, chacun perdu dans ses pensées. Ce n’est pas gênant, au contraire. Ce soir, la présence d’Alexeï près de moi a quelque chose de rassurant. C’est un homme de pouvoir, cela ne fait aucun doute. Je suis sûre que peu importe son interlocuteur, il en impose, il ne se laisse pas impressionner. C’est comme ça que j’aimerais être moi aussi. Je repense à mon ex Thibault, à Matthieu Kabinsky, et à cet homme qui m’a collé la main au derrière. Tous ces types se croient meilleurs que moi et ne se privent pas pour me rabaisser. Je comprends enfin ce qui me perturbe tant depuis mon altercation au bar : face à ce connard, je ne me sentais pas à la hauteur. Je me sentais faible et j’ai détesté le sentiment d’insécurité et de honte que ça a fait jaillir en moi.
Je jette un coup d’œil à Alexeï, toujours occupé à déguster son Montecristo avec nonchalance. Oui, c’est comme ça que je veux être. Forte. Puissante. Avec le monde à mes pieds.
Sentant sans doute mon regard peser sur lui, Alexeï s’éclaircit la voix.
– Au fait, j’ai vu ce qui s’est passé tout à l’heure. Un abruti, ce type. Je ne l’avais jamais vu au Millésime et crois-moi, il ne risque pas d’y remettre les pieds de sitôt. Comment tu vas ?
J’écrase mon mégot dans le cendrier entre nous avant de lever la tête vers lui.
– Ça va. Ce n’était pas mon moment préféré, je l’avoue. Mais j’ai été assez contente de le voir se faire jeter dehors par le staff.
Alexeï pousse un soupir.
– Et encore, ils ont été beaucoup trop conciliants à mon goût. Si c’était arrivé dans un de mes établissements, si on avait manqué de respect à une de mes employées de la sorte… disons que mes gars lui auraient ôté toute possibilité de recommencer.
Son ton glacial me surprend tout autant que ses paroles.
– Vous possédez un bar, vous aussi ?
Jusque-là, malgré la sympathie teintée de flirt avec laquelle il me traite, Alexeï s’était montré très évasif à son sujet.
– Je dirige différentes affaires… Appelons ça du service à la personne, corrige-t-il avec un sourire froid. Je trouve que les Kabinsky sont un peu légers sur la gestion de la sécurité. Tu ne le leur diras pas, hein ? Ça reste entre nous, ajoute-t-il d’un ton conspirateur.
Je souris en retour.
– Bien sûr. Je suis très douée pour garder les secrets.
Une lueur étrange brille dans ses iris d’un bleu délavé. Tout en s’adossant au dossier de sa chaise, il dépose la fin de son cigare, désormais éteint.
– Je n’en doute pas. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais compris pourquoi ils ne reprennent pas le même système de sécurité qu’à La Galerie. Ça, c’est du solide ! Je veux dire, il suffit de voir comment ils ont protégé la Chambre rouge… C’est une véritable forteresse.
Les mains croisées sur mes genoux, je me fige. Les derniers mots d’Alexeï flottent dans mon esprit. Des paroles comme ça, jetées en l’air comme si de rien n’était, et qui agissent comme une piqûre d’adrénaline dans mon cerveau.
– Qu’avez-vous dit ?
– Pardon ?
– Vous avez mentionné la Chambre rouge, répété-je, le cœur battant. Que pouvez-vous me dire à ce sujet ?
Alexeï me fixe un bref instant, interdit, puis se lève.
– Tu as dû mal entendre. Désolé ma Rosie, je crois que l’alcool et la fatigue ne font pas bon ménage chez moi ce soir. Il vaut mieux que je rentre.
– Attendez !
Il esquisse un pas sur le côté, mais je me place devant lui pour faire barrage. Mon comportement est totalement déplacé. Si Matthieu me voit, il va sans nul doute me renvoyer ou, à défaut, me faire passer un sale quart d’heure. Mais tant pis. Ça ne peut pas être une coïncidence. La Chambre rouge, c’est l’expression qui était utilisée sur ce forum pour parler des activités secrètes du Millésime.
– Alexeï, reprends-je d’un ton doux, pouvez-vous m’en dire plus sur cette Chambre rouge ? Vous n’êtes pas le premier à m’en parler, et ça m’intrigue…
– Qui t’en as parlé ?
– Anton, mens-je avec un aplomb qui me surprend. S’il vous plaît, j’ai besoin d’en savoir plus. Promis, ça aussi ça restera entre nous. Comme je vous l’ai dit, je suis douée pour garder les secrets, vous vous rappelez ?
Faisant fi de tout bon sens, je m’approche et glisse ma main sur son avant-bras dans un geste enjôleur. Chaque cellule de mon corps me crie « danger ». Je suis en train de franchir plus d’une limite et j’attends à tout instant que mon audace m’explose au visage.
Battant des cils comme une pin-up, je prie pour que mon petit numéro de charme opère. Deux hommes euphoriques titubent dans notre direction et Alexeï me prend par la main pour me tirer vers un coin plus discret.
– Que veux-tu savoir ? Tu as le droit à une question, pas plus. Je ne suis pas autorisé à t’en dire davantage.
Je réfléchis le plus vite possible. Une seule question, je n’ai pas le droit de me planter.
– Pouvez-vous m’emmener à la Chambre rouge ?
– Il n’est pas en mon pouvoir de t’y emmener, non.
La déception doit se lire sur mon visage, car il ajoute, en baissant la voix et en surveillant les tables autour :
– Mais si tu parviens à te rendre à La Galerie, tu peux leur dire que Mikheev se porte garant pour toi. Cela devrait t’aider.
– La Galerie ? C’est quoi, La Galerie ? répété-je, submergée par ma découverte. Et qui est donc ce Mikheev ?
– C’est moi, Rosie. Alexeï Mikheev, à ton service. Mais tu peux continuer à m’appeler Alexeï, ça ne me dérange pas.
Je n’ai pas le temps de m’attarder davantage sur ces révélations car Alexeï a renfilé ses gants et s’apprête à me fausser compagnie.
– Vous n’allez vraiment rien me dire d’autre ?
– On avait dit une question, ma jolie. Pour le reste, tu ferais mieux de demander directement aux Kabinsky. Si tu souhaites en savoir plus sur La Galerie et la Chambre rouge, c’est à eux que tu dois t’adresser. Mon nom devrait te garantir un laissez-passer sans trop de difficultés.
Je suis sa silhouette longiligne du regard tandis qu’il quitte le bar. Alexeï Mikheev… Je suis certaine d’avoir déjà entendu ce nom, mais où ? Par réflexe, je sors mon téléphone de ma poche pour vérifier. Mes yeux s’écarquillent à mesure que les résultats défilent et que les connexions se font dans mon cerveau.
Oh mon Dieu. Alexeï Mikheev. Comment j’ai pu passer à côté ?
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