Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 38 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 38

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ROXANE

Amar se retire le premier. J’en profite pour m’effondrer sur Matthieu, épuisée. Une joue posée contre son torse, j’essaie de reconnecter mes neurones entre eux, mais c’est peine perdue. Ma tête est vide, remplie de coton.

Ont-ils joui eux aussi ? Je me rends compte que je n’y ai même pas fait attention. À en juger par leurs respirations saccadées et par l’expression de bien-être de Matthieu qui me caresse le dos, les traits détendus, les yeux clos, je dirais que oui.

Je pourrais me sentir coupable de ne pas m’en être inquiétée avant, mais non. Je me suis trop longtemps préoccupée du plaisir de mes partenaires, dans ma vie privée comme professionnelle. Pendant cette nuit de luxure, ma priorité, c’est moi. Nymphéa.

Au début, je pensais qu’elle était ma part sombre. Mais non, elle est juste ma part libérée, affranchie des limites que m’imposent ma conscience, mon éducation, la société. Ma part de désir à l’état brut, ma pulsion de vie vertigineuse.

Aujourd’hui, elle est plus lumineuse que jamais.

Tandis que je me décide à me détacher de Matthieu, je remarque qu’Amar est déjà en train de se rhabiller.

– Merci pour cet instant de pur délice, Nymphéa. Matthieu, on se voit bientôt.

Il nous salue de loin et juste comme ça, en un instant, il est parti. Je remarque seulement alors que je suis toujours dans les bras de Matthieu, qui me tient fermement. Peut-être qu’Amar s’est senti de trop ? Je dois avouer que maintenant que mon plaisir est assouvi et que je plane encore sur mon petit nuage orgasmique, je n’ai envie de partager ça avec personne d’autre qu’avec Matthieu. Tout à coup, Amar m’apparaît comme un sex-toy géant que j’aurais utilisé pendant ma partie de jambes en l’air avec Kabinsky.

Oups. Je me sentirais presque coupable.

Ou pas.

Un frisson me parcourt. Mon corps et mon esprit se refroidissent, l’effet de la fatigue se fait ressentir et je remarque l’air mordant de la climatisation.

– Tu as froid ?

Je me tourne vers Matthieu et ne peux m’empêcher de sourire devant sa mine endormie. Il est vraiment craquant comme ça. Les cheveux en bataille, la paupière lourde, vulnérable.

– Un peu, mais ça va.

– Viens là, me murmure-t-il en me serrant un peu plus contre lui.

J’enfouis ma tête dans son cou, appréciant le contact de son corps brûlant contre le mien. Je me rallonge et il me serre entre ses grands bras, si bien que je me sens toute petite contre lui. Une flamme se rallume en moi, mais je ne suis plus tout à fait sûre que ce soit mon bas-ventre qu’elle embrase cette fois.

– Ta peau est si douce.

Je ferme les yeux sous la caresse de son pouce contre ma joue. En temps normal, la Roxane saine d’esprit et raisonnable crierait « Alerte rouge, éloigne-toi de cet homme séduisant et compliqué qui t’utilise comme un doudou géant ». Je crois qu’elle est restée à la maison ce soir.

Lorsque je sens son souffle frôler mes lèvres, je rouvre les yeux. Avec une lenteur infinie, il m’embrasse. Longtemps. Son baiser, si doux et tendre, me bouleverse bien plus que la myriade de sensations incroyables qu’il m’a fait découvrir tout au long de cette soirée. Nos corps entremêlés, ce n’est plus ma peau qu’il marque au fer rouge, mais mon cœur. Et cette fois, je suis allée beaucoup trop loin pour m’en sortir indemne.

Délicatement, une main posée sur son torse, je me recule.

– Ça va être difficile de faire comme si rien ne s’était passé, sur ce coup-là.

Ma remarque lui arrache un petit rire. Ce son est une caresse à mes oreilles.

– Tu as raison. Je pense qu’il faut qu’on en parle, d’ailleurs.

Il se soulève sur les coudes, me redressant en même temps. Mon pouls s’accélère. Est-ce le moment où il va me dire que c’était bien sympa, mais que ça s’arrête là ? Avec toutes les émotions qui m’ont secouée ce soir, je ne suis pas sûre de pouvoir l’encaisser.

– Nos deux premiers baisers, c’était par défi. Un challenge pour nous prouver l’un à l’autre quelque chose.

On dirait qu’une éternité s’est écoulée depuis ce temps-là.

– Nos deux derniers baisers, poursuit-il, c’était par provocation. Par jeu, pour tester nos limites. Mais je n’ai plus envie de jouer.

Il glisse ses doigts entre les miens et me regarde de ses prunelles lumineuses, dans lesquelles je crois déceler des paillettes dorées.

– Notre prochain baiser, je n’ai plus envie qu’il soit calculé. Je veux qu’on brise toutes ces barrières que j’ai érigées autour de nous depuis le début. Plus de non-dits, plus de faux-semblants. Je veux qu’on soit honnêtes l’un envers l’autre : je te veux, Roxane.

Une intense chaleur se répand à l’intérieur de ma poitrine. Je regarde un instant son visage ridiculement parfait tandis qu’il caresse ma joue du bout des doigts.

Il me sourit, d’un sourire sincère et spontané qui fait apparaître ses fossettes qui me rendent dingue. Puis il se penche pour capturer mes lèvres, ce qui signe la fin absolue de ma santé mentale. Mon corps, c’est de la guimauve, ma tête, de la confiture, et je ne suis plus bonne qu’à être enfermée – tant que c’est avec lui.

– Allez viens, je vais te ramener.

Sur le chemin du retour, nous restons silencieux. Mais ce n’est pas un silence lourd, gêné, comme ça peut être le cas avec certaines personnes. Je me sens sereine, en paix avec moi-même dans cette voiture qui file dans la nuit, ma main entrelacée à celle de Matthieu qui ne me lâche pas.

Cette soirée ne s’est pas du tout déroulée comme je l’imaginais. Et la réalité a mille fois surpassé mes espérances. J’ai du mal à croire que c’est vraiment arrivé.

Déjà, j’ai passé un moment de pur plaisir décomplexé avec deux hommes séduisants et qui étaient là pour moi. Je vais devoir revoir mon classement : c’est cette nuit qui va arriver tout en haut de mon top des fantasmes !

Encore plus invraisemblable : Matthieu m’a fait part de son attirance pour moi.

– À quoi tu penses en souriant comme ça ? demande Matthieu qui me regarde en coin.

– Rien. Que c’était une sacrée soirée.

– C’est le moins que l’on puisse dire.

On sourit tous les deux comme des idiots quand les vibrations de mon téléphone qui m’annoncent que je n’ai presque plus de batterie attirent mon attention. Je remarque seulement alors que j’ai plusieurs messages non lus. Tous d’Olympia.

Olympia : Je rêve ou tu viens de partir avec Matthieu

Kabinsky et un autre homme charmant que je ne connais pas ?

Olympia : Je n’arrive pas à y croire. Petite cachottière ! Et dire que tu m’as suppliée de rester près de toi et de ne pas rentrer

trop tard !

Olympia : Tu ne réponds pas, j’en déduis que ça se passe

bien ? Petite veinarde ! Je suis un peu jalouse quand même.

T’as intérêt à tout me raconter demain. Je veux des détails !

Olympia : Bon, je commence à m’ennuyer. J’aurais dû

proposer à Pablo de venir.

Olympia : J’ai bu un peu trop de champagne. Je crois que je

vais rentrer à pied pour dégriser.

Olympia : Nymphéaaa, réponds-moi bébé.

J’y crois pas. Il y en a encore une demi-douzaine comme ça. Quelle fouine ! Je lirai le reste plus tard.

– Olympia nous a vus partir ensemble. Si elle l’a remarqué, ça ne doit pas être la seule. Ça risque de jaser demain.

Matthieu se contente de hausser les épaules.

– Laissons-les parler. Je n’en ai jamais eu grand-chose à faire de ce que les gens pensaient de moi. Ce n’est pas maintenant que ça va changer.

– Pourtant, même Anton et Narcisse préfèrent ne pas ébruiter leur relation.

– On verra bien.

OK. Cette nouvelle philosophie carpe diem de Kabinsky me surprend, mais elle me plaît bien aussi. Alors que je reconnais les rues qui avoisinent la colocation, je me décide à dire ce qui me trotte en tête depuis tout à l’heure. Après tout, on a dit qu’on arrêtait les faux-semblants.

– Je n’en reviens pas que tu aies accepté ma proposition tout à l’heure.

– J’étais prêt à refuser. Mais ça a fait tilt dans ma tête.

– Quoi donc ?

Matthieu coule un nouveau regard dans ma direction.

– J’ai enfin compris que je devais arrêter de me poser mille questions et seulement essayer de profiter de l’instant présent. Et à ce moment-là, j’avais une furieuse envie de me sentir en toi. Comme depuis des semaines d’ailleurs.

Je serre les cuisses pour essayer de dompter le feu que je sens de nouveau monter en moi.

– Et Amar ? Tu aurais pu simplement lui dire de partir.

– C’est vrai.

Il réfléchit, comme s’il cherchait ses mots.

– Tu vas trouver ça complètement stupide mais j’avais besoin qu’il soit présent pour me prouver quelque chose.

– Ce n’est qu’une histoire d’ego masculin mal placé, alors ? le taquiné-je.

– Non, mais ce n’est pas mieux. Je me suis dit qu’il m’empêcherait de retomber à nouveau dans mes vices passés, si jamais cette soirée réveillait la part sombre en moi.

– Et moi alors ? J’aurais pu faire ça aussi.

Son visage s’illumine sur un sourire canaille.

– Pas vraiment, puisque je te considérais comme un nouveau vice. Mais j’ai compris que ce n’est pas le cas. Tu n’es pas juste une passade, une distraction passagère. En te voyant avec Amar, ce soir, j’ai ressenti beaucoup de sentiments contradictoires. De l’excitation, en te voyant aux portes du plaisir, mais aussi… de la possessivité, je crois.

Il lâche ma main pour la passer dans sa tignasse en bataille.

– Je n’ai jamais été du genre jaloux. Avec Juliette, on n’a rien expérimenté de comparable, mais je n’ai jamais ressenti ça… Ce besoin que tu sois mienne, pas seulement dans le sens physique du terme.

La voiture se gare en douceur devant le portail de la colocation. Il se tourne vers moi après avoir éteint le contact.

– J’ai aimé nos petits jeux, c’était galvanisant et excitant. Et ce soir, je me suis prouvé à moi-même que je pouvais de nouveau vivre sans craindre à tout instant de replonger. Mes monstres intérieurs ne sont pas terrassés, mais ils sont au moins domestiqués, pour le moment. Alors, j’ai envie qu’on essaie de voir ce que ça peut donner. Parce que tu me plais vraiment, avec tes sarcasmes, ta maladresse et ta curiosité maladive.

Nos regards s’accrochent. Jamais je n’aurais cru – espéré – un tel discours de sa part.

– La prochaine fois qu’on sera nus tous les deux, ce sera sans personne d’autre autour. Et je te promets que je ne me retiendrai pas, me souffle-t-il en caressant ma pommette du bout des doigts.

Le contraste entre ces mots directs et la tendresse dans sa voix me provoque un frisson. C’est sur cette belle promesse, et après un long baiser dans lequel j’abandonne mes dernières forces, que nous nous quittons. Pour le reste de la nuit, du moins. Il le faut : je tombe de fatigue.

Tout en entrant dans la maison plongée dans l’obscurité, je réfléchis à ses paroles. Si ça avait été un autre homme que Matthieu, ce moment à trois, bien que terriblement excitant, n’aurait pas eu la même saveur. Je le désire, lui, tellement fort, depuis si longtemps, qu’en fin de compte la présence d’Amar n’était qu’anecdotique. Il a été l’instigateur de notre rapprochement, le briquet de cette mèche incandescente qui était prête à s’enflammer entre nous depuis des semaines. Arrivée en bas de l’escalier de la maison, j’ôte mes chaussures pour ne pas faire de bruit et gravis les marches deux à deux, un sourire toujours plaqué sur le visage. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette nuit restera gravée dans ma mémoire. J’ai le net sentiment qu’après ce soir, tout va changer.

Lorsque je pousse la porte de la chambre, tout est silencieux autour de moi. Je prends mille précautions pour ne pas faire de bruit. Olympia dort sûrement, vu l’heure. Pourtant, face à moi dans la faible clarté qui s’infiltre par un volet mal fermé, j’aperçois une longue silhouette.

– Olympia, c’est toi ? chuchoté-je, intriguée.

Pas de réponse. J’avance à tâtons. Ma main touche un lit vide. Sans que je comprenne pourquoi, une peur panique monte en moi.

J’allume la lampe de chevet et là, tout bascule.

Mes yeux tombent sur la figure longiligne devant la fenêtre et immédiatement, je porte mes mains à ma bouche, horrifiée.

Une femme est suspendue, solidement attachée à la poutre qui décore le fond de la pièce. Ses bras et ses jambes pendent le long de son corps inanimé. Une ceinture en cuir bien trop longue pour sa taille fine entoure son cou. Son teint est cireux. Ses grands yeux verts sont éteints, vides.

Un vertige me saisit.

Ses grands yeux verts…

– OLYMPIA ! Oh non, mon Dieu non… Pitié…

Mon hurlement déchire la quiétude des lieux. Je me précipite sur elle, entoure ses cuisses de mes bras, faisant de mon mieux pour la soulever. Au passage, je bouscule un tabouret sur lequel était entreposé un tas de feuilles. Les larmes commencent à dévaler mes joues, la terreur s’infiltre dans mes veines, aussi violemment que si on m’y enfonçait des lames de rasoir.

– Au secours ! Appelez quelqu’un !

Je m’époumone, je crie de toutes mes forces qui menacent de me quitter, mais je tiens bon. Pour elle. Mon Dieu non, elle ne peut pas être… Je ne peux pas l’envisager.

À travers le rideau de mes cheveux collés à mes joues mouillées, j’aperçois enfin Judith qui arrive, affolée. Joconde la suit de près. Je me mets à leur hurler d’appeler une ambulance, d’appeler la police, d’appeler Matthieu… D’appeler quelqu’un.

Pitié, non… N’importe qui, mais pas elle.

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