Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 28 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 28

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ROXANE

– Merci, cher monsieur. À bientôt.

Le client me serre la main, me remettant en même temps une enveloppe pleine de billets. Je souris, certaine d’y trouver une coquette somme. Les séances dans la Chambre orange de l’échangisme donnent toujours lieu à de belles gratifications, c’est comme la cerise sur un gâteau déjà très appétissant. Cette heure d’extase avec mon couple de clients devenus réguliers m’a fait du bien. Au même titre que le sport, le sexe a le don de me faire lâcher prise et de m’aider à relâcher les tensions. Vu tout ce que j’ai emmagasiné depuis l’annonce de la fête privée de Mikheev, j’en avais besoin.

Par moments, je me demande si je ne deviens pas accro au sexe comme certains le sont aux drogues dures. Mais quand j’y réfléchis, ce que m’apporte La Galerie ne se résume pas à de l’argent et à des orgasmes. C’est aussi de la découverte. Des partages. De l’adrénaline. Un cocktail explosif qui me rappelle combien il est bon d’être vivante.

Cette envolée lyrique est digne d’Anton. Ça tombe bien, c’est lui que je vais voir.

Devant sa porte, je toque une fois. Rien. Pourtant, c’est lui qui m’a demandé de passer. Je toque une deuxième fois, je crois entendre un bruit. Je me décide à entrer.

Je n’aurais peut-être pas dû.

Je me fige sur le seuil en voyant deux silhouettes entrelacées, en train de s’embrasser avec passion. Horriblement gênée, je me confonds en excuses.

– Oh ! Je suis désolée, je ne… Narcisse ?

Ma voix monte dans les aigus malgré moi. Je n’en crois pas mes yeux ! C’est bien Narcisse que je vois descendre des genoux d’Anton Kabinsky, le sourire aux lèvres, les joues roses et avec un air taquin que je ne connais que trop bien. Anton toussote, m’adressant un sourire embarrassé.

– Peux-tu fermer la porte s’il te plaît ? Ce n’est pas vraiment un secret, mais on préfère garder notre relation entre nous, du moins au sein de La Galerie.

Je m’empresse de m’exécuter sans parvenir à détourner le regard du couple qui se tient devant moi, toujours collé-serré. Quel petit cachottier, ce Narcisse ! Il fricote avec notre boss, il ne m’en a jamais rien dit ! En tout cas, il y a au moins un des frères Kabinsky qui n’est pas à cheval sur la relation patron-employé. Voyant que je ne bouge pas, Narcisse finit par s’approcher de moi pour me saluer d’une bise sur la joue. Je profite de sa proximité pour lui décocher un coup de coude dans les côtes.

– Dis donc ! Tu aurais pu me prévenir, murmuré-je d’un ton vexé.

– Je vous laisse parler affaires… À plus tard !

– Ne crois pas t’en tirer comme ça, le sermonné-je.

Anton m’invite à m’asseoir en face de lui.

– Navré que tu aies dû l’apprendre de cette manière. Narcisse voulait t’en parler bientôt, je t’assure. Tu comptes beaucoup pour lui. En tout cas, tu t’en doutes, j’apprécierais ta discrétion sur le sujet.

– Je n’en dirai rien à personne.

– Si je t’ai demandé de venir, c’est pour te parler de l’anniversaire de Narcisse. Il m’a dit que cette année il souhaitait organiser une fête un peu spéciale.

Je le regarde avec curiosité.

– Narcisse est un original. Quel genre de fête il veut ?

– Le genre qui se passe dans la Chambre violette.

La chambre des orgies. Ah oui ! Je ne m’attendais pas à ça. Mais après tout, en connaissant les spécimens, ça ne devrait plus m’étonner.

– Est-ce que je peux compter sur ta présence ? Je sais que Narcisse serait très heureux que tu sois des nôtres ! Et moi aussi, bien sûr.

Que répondre à ça ? Mon ami et collègue avec qui j’ai couché plusieurs fois m’invite à une soirée de débauche avec son petit copain qui est aussi mon chef.

– Euh, oui. Pourquoi pas. Vous ne faites vraiment rien comme tout le monde, hein ? ne puis-je m’empêcher d’ajouter.

Anton m’adresse un sourire lumineux.

– C’est triste à mourir de faire comme tout le monde. Je préfère vivre en marge que d’être ennuyeux.

Tandis que je le regarde essuyer ses lunettes avec soin, je songe qu’il est vraiment très différent de son frère.

– On se retrouve tout à l’heure pour la soirée de Mikheev ?

Je hoche la tête. J’ai quelques heures devant moi avant de devoir me préparer, je compte bien les mettre à profit pour me replonger dans l’enquête.

Plus tard, dans ma chambre, tandis que je parcours les notes prises depuis mon arrivée, je prends la mesure du temps qui a passé. Deux mois se sont écoulés depuis que j’ai intégré La Galerie. Deux mois où ma vie a changé du tout au tout, dans ce travail pour le moins atypique qui est aujourd’hui devenu ma normalité. Et je n’ai plus peur de m’avouer que si je reste aujourd’hui, ce n’est plus seulement pour écrire mon article ou pour trouver des informations compromettantes sur Alexeï Mikheev : je reste parce que je m’y plais. Et, aussi fou que ça paraisse, dans cet endroit où le sexe est normalisé pour tous – bien que jamais banalisé –, j’ai réussi à trouver ma place. Je me sens bien.

– Putain, je crois que mon téléphone est mort, geint Olympia en arrivant comme une furie dans la chambre.

Apparemment, certains de mes camarades et collègues sont moins apaisés que moi !

– Qu’est-ce qui lui arrive ? demandé-je en prenant soin de refermer le clapet de mon ordinateur portable.

– Il ne veut plus s’allumer, tu peux regarder ?

J’acquiesce et elle me tend l’appareil. J’exécute quelques manœuvres de sauvetage, mais à l’évidence, son diagnostic est le bon.

– Tu as essayé de le mettre en charge ? C’est peut-être la batterie qui est à plat.

Je la suis du regard tandis qu’elle branche le chargeur. Elle secoue la tête, dépitée.

– Rien à faire ! Fait chier, c’est pour ça que je déteste la technologie : on devient accro et le jour où on en a vraiment besoin, on ne peut pas compter dessus !

Je hausse un sourcil.

– Je crois que c’est la première fois depuis qu’on se connaît que je t’entends proférer des jurons ! Pourquoi tu en as tellement besoin aujourd’hui ?

– C’est l’anniversaire de Pablo demain, je lui avais préparé un long message pour l’occasion, avec des trucs hyper mignons et tout ! J’ai passé la moitié de la journée pour trouver les mots justes, je suis dégoûtée d’avoir tout perdu.

En voyant sa mine déconfite, je la rejoins et place mon bras dans son dos pour la consoler.

– Si tu veux, je peux te prêter mon ordinateur pour lui écrire ta lettre romantique ? proposé-je. Le mot de passe c’est « lmbrt130188 ». Je dois aller me préparer pour la soirée, mais n’hésite pas à t’en servir, même si je ne suis pas là.

Elle pousse un petit cri de joie et me serre contre elle. Je ferme les yeux un instant pour profiter de cette étreinte. Son parfum floral devenu si familier titille mes narines, et me donne du courage pour ce qui s’annonce.

– Merci Nymphéa, je te revaudrai ça !

Elle se pelotonne sur son lit tandis que je me lève.

– Comment tu te sens ? Pas trop stressée ?

Examinons les faits. Je m’apprête à me rendre à un événement organisé par le plus gros mafieux de la ville. Il y aura des gens peu recommandables, de la drogue, et probablement des actes plus ou moins illégaux et immoraux qui seront exécutés juste sous mes yeux. Je dois non seulement jouer mon rôle d’hôtesse parfaite, mais également essayer de glaner le maximum d’informations sur les activités douteuses de Mikheev tout en préservant ma sécurité personnelle. Fastoche !

Le pire dans tout ça, c’est que je n’angoisse pas autant que je le pensais. Matthieu a peut-être raison : ma curiosité maladive frise l’inconscience.

– Je me demande vraiment à quoi ça va ressembler, finis-je par répondre à Olympia. Et ce que je vais devoir faire… Heureusement, les Kabinsky seront là. Je sais qu’ils vont tout superviser.

– Est-ce que tu veux que je t’aide pour ton maquillage et ta coiffure ? demande Olympia tandis que j’ouvre mon armoire.

Je me tourne vers elle avec un sourire reconnaissant.

– Avec plaisir ! Tu sais que je ne suis vraiment pas douée pour ça.

En dehors de mascara et d’une touche de poudre, je me maquille très peu. Ce soir, j’ai très envie de sortir le grand jeu et d’être le plus différente possible de la Roxane de d’habitude. Nymphéa entre en scène, et il faut qu’elle donne tout !

En plus, je sais qu’Olympia a un réel talent pour la mise en beauté. Elle passe son temps à regarder des vidéos beauté sur YouTube. Le jour où elle arrêtera de vendre ses charmes à La Galerie, je suis sûre qu’elle pourrait se reconvertir dans ce domaine. En attendant, je m’assieds sagement tandis qu’elle s’affaire, déballant toutes ses palettes et pinceaux.

Quand je me regarde dans le miroir un long moment plus tard, j’en ai le souffle coupé. Lorsqu’elle m’a proposé de tirer mes cheveux à l’arrière en un chignon serré, j’ai hésité, mais finalement, le résultat est très chic. J’ai presque du mal à me reconnaître ! J’esquisse quelques pas, faisant tournoyer le long voile transparent de ma jupe fendue jusqu’à mi-cuisse. Mon regard rendu charbonneux par le maquillage croise alors celui d’Olympia, qui lâche un sifflement admiratif.

– Ca-non ! Presque trop classe pour une soirée de ce genre ! Mon petit doigt me dit que Kabinsky ne pourra pas rester insensible.

Je lui lance un regard perplexe tout en remplissant mon sac à main.

– Pourquoi tu dis ça ?

– Vous passez beaucoup de temps ensemble ces derniers temps, vous avez l’air de très bien vous entendre… Je me disais juste qu’il se passait peut-être un truc entre vous.

– Mais pas du tout ! C’est mon boss, je te rappelle.

– Et alors ? Ça n’empêche pas Narcisse de sortir avec Anton.

– Anton et Matthieu sont très différents, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Matthieu n’accepterait pas de fricoter avec une employée même si elle était la dernière femme sur terre, ironisé-je.

Est-ce qu’elle perçoit le dépit dans ma voix ? J’espère que non.

– Narcisse m’a dit qu’il avait accepté de venir à sa petite sauterie d’anniversaire. C’est la première fois qu’il accepte de se mêler à ce genre d’événement depuis qu’il le connaît. Il doit bien y avoir une raison, insiste-t-elle.

Je dois avouer que cette nouvelle m’étonne, mais je balaie les questionnements qu’elle suscite en moi. Quelle que soit la raison de Matthieu, c’est certain que ça n’a rien à voir avec moi.

– Peut-être a-t-il simplement décidé d’ôter le balai qu’il garde dans son derrière, soupiré-je.

Cela a le don de faire rire Olympia. Ma diversion a fonctionné. Après m’avoir remis une dernière couche de gloss, ma colocataire me salue en me décochant une bise sur la joue. Je descends les marches en prenant mille précautions afin de ne pas trébucher sur mes talons hauts. Comme je m’y attendais, Joconde est déjà dans l’entrée en train d’attendre, droite comme un I, les bras croisés, l’air hostile.

Elle est sublime avec sa robe courte ultra-moulante qui dévoile son mètre de jambes.

– C’est bon, je suis prête, on peut y aller ! m’exclamé-je en esquissant un sourire forcé.

Elle me lance un regard noir mais n’émet aucun commentaire, se contentant de me détailler de la tête aux pieds. Je me mords l’intérieur de la joue. Même si je me suis affinée depuis mon arrivée à La Galerie, à côté d’elle, je dois ressembler à un sac de patates. Je libère une profonde expiration pour détendre les muscles coincés de mes épaules. Vu la soirée qui m’attend, je ne peux pas me permettre de laisser mes complexes et mes doutes reprendre le dessus. Alors, je bombe la poitrine et j’enfile mon masque de Nymphéa, tout en lui passant devant pour m’engouffrer dans la voiture.

Après un interminable trajet, nous arrivons devant une sorte de grand entrepôt qui a l’air abandonné, mais qui est loin de l’être vu l’équipe de surveillance déployée sur les lieux. Nous rencontrons un premier groupe d’agents de sécurité, puis un deuxième, avant de nous engouffrer dans un escalier qui nous amène au sous-sol. Dès l’instant où la porte s’ouvre, la musique pulse à mes oreilles. Quand nous retrouvons les Kabinsky, je remarque tout de suite que Matthieu a l’air tendu à l’extrême. Ma nervosité augmente d’un cran. Je louche sur sa tenue, je ne l’ai jamais vu aussi bien habillé. Il est sacrément canon dans son costume noir avec sa chemise assortie.

Anton nous explique que nous allons nous rendre dans le cercle VIP dans lequel ils ont été conviés. Je bats des cils, peinant à m’habituer à la luminosité ambiante lorsque nous pénétrons dans une salle obscure remplie de flashs. Ça ressemble beaucoup à une discothèque. La musique est assourdissante, l’atmosphère, électrique. Des dizaines d’hommes tous plus ou moins vêtus à l’identique, de costumes ou de chemises, sont agglutinés autour de deux immenses cages qui trônent au milieu de la pièce.

Tout à coup, je comprends qu’à l’intérieur, il y a des femmes nues, qui dansent de manière pour le moins suggestive. En passant à côté, mes doutes se confirment : non, elles ne dansent pas. Elles sont en train de se donner du plaisir, tandis que les spectateurs passent les bras à travers les barreaux et touchent un pied, une cheville, une hanche. On dirait un zoo particulièrement obscène. Ça me fait un choc et je détourne le regard, faute de savoir comment réagir.

Plus on avance dans le lieu, plus je me rends compte que je suis beaucoup trop habillée par rapport à mes consœurs. La plupart ne portent aucun vêtement, ou alors de minuscules bouts de tissu qui cachent à peine la face avant, sans rien derrière.

Enfin, nous arrivons sur une sorte d’estrade, dont l’accès est limité par des cordons en velours noir. Un vigile qui doit peser au moins cent kilos nous ouvre le passage après qu’Anton lui a glissé quelques mots à l’oreille. Là, je le vois.

Mikheev. Ce soir, ses cheveux argentés sont tirés en arrière et lâchés, ils lui arrivent à l’épaule. Il est très sobrement vêtu, mais quelque chose dans son attitude ne trompe pas : c’est lui le chef des lieux. Sa façon de parler à son interlocuteur, de balayer la pièce de son regard glacial… Lorsqu’il le darde sur notre petit groupe, je réprime un frisson. J’aimerais rétrécir et devenir toute petite pour observer la scène de loin, sans vraiment en faire partie.

Nous nous approchons du canapé sur lequel il est assis, entouré par quatre femmes. Je reconnais Tatiana, qu’il m’a présentée comme sa femme. Elle est à peine plus vêtue que les autres. Mes yeux s’écarquillent en voyant son ventre arrondi que je n’avais pas remarqué la dernière fois. Mon Dieu, elle est enceinte ! Quelle horreur. La lumière éclaire les bleus qui parsèment ses bras dénudés. J’imagine que ce n’est pas le seul endroit de son corps qui en est couvert. Je serre les poings, écœurée. Je n’ai pourtant pas le temps de me concentrer davantage sur cette vision car la voix de Mikheev retentit :

– Anton et Matthieu Kabinsky ! Ça alors, vous êtes là tous les deux !

Nous arrivons à son niveau et tout en se levant pour nous accueillir, il s’adresse à ce dernier, ses yeux exprimant tout sauf de la sympathie.

– Quel plaisir de te revoir parmi nous. Ça fait bien longtemps.

– Ne t’y habitue pas, ça ne se reproduira pas de sitôt, rétorque Matthieu avec raideur.

– Fais pas la gueule, beau gosse, lui lance un des sbires d’Alexeï.

Matthieu reste impassible face aux ricanements qui s’élèvent autour d’eux. Alexeï Mikheev, lui, s’attarde sur le reste du petit groupe et la surprise éclaire un court instant son visage. Tandis que ses yeux passent de Joconde à moi, il se fend d’un rictus.

– Vous êtes venus en belle compagnie en tout cas ! Ravi de vous revoir, mesdames.

Je ne peux m’empêcher de frémir tandis que Mikheev glisse ses doigts froids sous les miens pour effectuer un baisemain. Des souvenirs de notre rencontre au Millésime me reviennent en tête. J’ai l’impression que c’était il y a des années. À cette époque-là, j’ignorais tout de lui. Dire que je l’avais même trouvé gentleman !

Il se tourne vers Joconde pour la saluer de la même manière, et l’expression contrite de cette dernière me saute aux yeux. On dirait qu’elle a une odeur particulièrement pestilentielle sous le nez. Cela ne semble pas vexer Alexeï outre mesure, puisqu’il lui glisse d’un ton badin :

– Je connais quelqu’un d’autre qui sera ravi de te revoir ce soir. Ça fait longtemps aussi, n’est-ce pas ?

Le corps de Joconde se raidit comme une planche en bois. Avant que l’un des deux ne puisse ajouter autre chose, Anton intervient.

– Encore merci pour ton invitation, Alexeï. Nous allons faire un petit tour, nous ne voulons pas abuser de ton temps précieux.

Mikheev revient à sa place initiale et attrape une flûte remplie à ras bord.

– À votre aise. La première tournée est pour moi ! N’hésitez pas à consommer tout ce qui vous fait envie. Nos putes sont moins distinguées que les vôtres, mais je sais de source sûre que nous partageons les mêmes goûts… N’est-ce pas ma belle ?

En disant cela, il agrippe la hanche de la jeune femme qui passait juste à côté de lui, une grande brune filiforme. Les traits de son visage sont extrêmement creusés, des cernes violacés entourent ses yeux éteints. Quelque chose de très étrange se passe alors. À côté de moi, Joconde tressaille et esquisse un mouvement, comme si elle allait parler. Pourtant, elle n’en fait rien.

Un bruit étouffé attire mon attention et je tourne machinalement la tête vers un autre canapé à ma droite.

Très, très mauvaise idée.

À même pas deux mètres de nous, un homme en chemise, le pantalon sur les cuisses, est en train de prendre sauvagement une femme en levrette. Ma bouche s’ouvre en grand, je sens tout mon sang quitter mon visage. Ce qui me frappe n’est pas tant le caractère absolument obscène de cette scène, que le visage de cette dernière, tourné vers moi. Ses yeux sont vitreux, son expression ne montre aucun signe de plaisir ou même de vie. J’ai un mouvement de recul qui n’échappe pas à Joconde, elle enfonce ses ongles longs dans mon poignet, comme pour me dire : retiens-toi.

Putain, qu’est-ce que je fous là ? La panique m’étreint de plus en plus quand un serveur vient déverser sur la table basse devant Mikheev le contenu d’une fiole opaque. Je ne vois pas tout de suite de quoi il s’agit, car ce geste a provoqué l’arrivée d’une demi-douzaine de filles qui s’amassent autour du mafieux comme une nuée de mouches. La grande brune qui semble avoir fait réagir Joconde s’agenouille devant la table.

De la coke. Mikheev hoche la tête dans sa direction et comme si elle n’attendait que cet assentiment, elle se jette sur la poudre avec fébrilité. S’injectant la drogue dans le nez, ligne après ligne. Je me tourne vers Matthieu. Il semble impassible. Pourtant, je me doute qu’à l’intérieur de lui, une tempête doit faire rage. Pour ma part, ça y est, je peux le dire : je suis absolument terrorisée.

Est-ce que je vais devoir en prendre ? Je n’ai jamais touché à ça, et ce n’est certainement pas aujourd’hui que je souhaite commencer ! Anton aussi semble beaucoup moins détendu qu’avant, même s’il s’efforce de garder un ton poli et détaché lorsque Mikheev l’invite à se servir.

– Merci Alexeï, nous allons nous contenter du champagne, si cela ne t’ennuie pas.

Instinctivement, je me rapproche de lui et de Matthieu, comme s’ils étaient un rempart protecteur face à la décadence dangereuse qui nous entoure. Mikheev n’a rien loupé de mon manège. J’ai l’impression que son regard tranchant comme une lame me brûle la peau. On dirait un prédateur en train de surveiller sa proie.

J’essaie de calmer ma poitrine prise de palpitations en inspirant profondément. Je crois que j’ai fait une erreur. Je n’aurais pas dû insister autant pour venir ce soir. Pour la première fois, j’ai la terrible impression que même les Kabinsky ne peuvent pas garantir ma sécurité. J’ai la terrible sensation que ce soir, tout peut arriver.

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