Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 14 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 14

 

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ROXANE

Arrivée à la colocation, je sors de la voiture avec à nouveau une certaine appréhension. Je me demande comment sont les autres filles qui habitent l’endroit. Si je veux les convaincre que je suis une des leurs, je vais devoir la jouer fine. Je ne peux pas me planter.

– Super, vous êtes là !

Je relève la tête vers Anton qui nous accueille, tout sourire. Néanmoins, avant que je puisse esquisser un geste, une tornade rousse que je reconnais comme Olympia se poste devant nous. Elle serre rapidement Hans dans ses bras et le contraste entre ce petit bout de femme et l’armoire qu’est mon chauffeur est saisissant. Se tournant vers moi, elle m’adresse un petit signe timide.

Anton et Hans commencent à discuter entre eux. J’aimerais trouver de quoi engager la conversation avec Olympia mais à cet instant, mon ventre est trop noué par l’appréhension pour que je trouve quoi dire. En pénétrant dans la cuisine ouverte, une odeur familière titille mes narines et me distrait de mes inquiétudes. Je relève la tête. Mon regard croise celui d’une grande brune à la chevelure bouclée et au teint mat, qui se tient debout devant l’îlot central. L’inconnue me fixe sans le moindre sourire.

– Judith, Joconde, je vous présente notre nouvelle recrue, Nymphéa, déclare Anton.

– Bienvenue parmi nous. Je suis Judith.

Je m’empresse de serrer la main qu’elle me tend. Elle appartient à une jeune femme longiligne, sobrement vêtue d’une robe noire. Ladite Judith fait presque une tête de moins que moi et ses yeux en amande trahissent ses origines asiatiques. Ses cheveux noirs, longs et lisses, sont recueillis en une queue-de-cheval délicate qui lui descend jusqu’en bas du dos. Je me tourne vers la première fille qui n’a pas bougé d’un pouce.

– Et toi, tu dois être Joconde ?

– Évidemment, rétorque-t-elle en révélant un léger accent. Je te préviens tout de suite, je ne suis pas ici pour me faire des amies. Mais si tu restes à ta place et que tu n’empiètes pas sur mon territoire, tout devrait bien se passer.

Un rire nerveux m’échappe. Plusieurs secondes passent avant que je ne comprenne qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie. Son visage affiche un rictus hostile qui m’est tout particulièrement destiné. Je fronce les sourcils mais m’abstiens de tout commentaire. J’essaie de me concentrer sur les échanges entre Olympia et Judith devant moi tout en l’observant du coin de l’œil pour mieux la jauger. Cette femme a choisi comme surnom « Joconde », le tableau iconique de Léonard de Vinci, la peinture la plus connue dans le monde. Rien que ça ! Ses chevilles doivent être bien enflées. Alors que je m’oblige à soutenir son regard noir, je sens un bras se glisser sous le mien.

– Ce soir, c’est repas de fête pour ta venue, alors on est allés chercher quelques plats dans le restaurant asiatique qui vient d’ouvrir dans le quartier ! me lance Olympia. J’espère que tu aimes ?

– Bien sûr, c’est même ma cuisine préférée !

– Le reste de la semaine, on nous livre des paniers, mais tu peux aussi cuisiner toi-même si tu en as envie.

Mon attention est soudain happée par Matthieu qui passe la porte avec deux bouteilles dans les mains. Ses cheveux se dressent en désordre sur sa tête, probablement à cause du casque de moto, et il a remonté les manches de sa chemise noire, dévoilant ses avant-bras musclés.

– Ah, te voilà ! Tu en as mis du temps, s’exclame Joconde en croisant les bras sur sa poitrine opulente.

– Je cherchais le meilleur cru pour l’occasion, se justifie-t-il en posant les yeux sur moi.

Encore une fois, mon corps échappe à tout contrôle et je m’empourpre. Mince alors, il va falloir que ça cesse ! Pour masquer mon trouble, j’entame la conversation :

– Comment tu as fait pour arriver aussi vite ? Tu es parti en même temps que nous.

– J’ai pris un raccourci. Je te sers un verre de vin rouge, Nymphéa ?

Son ton affable me prend de court. Ce type est une vraie girouette. Je hoche la tête et il me tend un verre à pied, circulant au milieu du groupe pour servir tout le monde. Voilà encore une nouvelle facette de la personnalité de Kabinsky que je ne soupçonnais pas. Avec tout ce petit monde, il semble naturellement à l’aise, détendu même. Bien plus que moi.

J’essaie de me concentrer tandis qu’il nous explique les arômes contenus dans le pinot noir qu’il a choisi. J’apprends en même temps que la maison contient une cave, plutôt bien fournie si j’en crois ses dires. Maladroite, je lève mon verre jusqu’à mon nez et fais tourner le nectar avant d’en boire une gorgée. Une fragrance fruitée envahit mon palais. Je crois reconnaître de la cerise. Je ferme les yeux un instant pour en savourer toutes les notes.

– C’est délicieux.

– Content que tu apprécies. Je suis allé le chercher en Bourgogne le mois dernier. J’aime beaucoup ce cépage, m’explique Matthieu.

L’inexplicable se produit alors : il se fend d’un sourire. Surprise, je manque de m’étrangler avec ma salive. Qu’est-ce qu’il est séduisant lorsque son visage se détend de la sorte ! Anton est un très bel homme, mais Matthieu a ce petit plus. Une sorte d’aura torturée qui lui confère un charisme bien particulier. Maintenant que je commence à les connaître, je me dis que les frères Kabinsky ne se ressemblent pas tant que ça. Aussi bien physiquement que mentalement, c’est le moins qu’on puisse dire.

Je les observe discuter entre eux et le poids sur mes épaules se fait plus léger. Matthieu semble avoir réellement décidé d’enterrer la hache de guerre entre nous, cela devrait rendre mon infiltration beaucoup plus facile. Plus détendue, sûrement grâce à la boisson alcoolisée qui commence à se diffuser dans mes veines, je me surprends à prendre part à la conversation entre Olympia et Judith, installées à côté de moi à table.

– Ça fait combien de temps que vous travaillez ici toutes les deux ? demandé-je tout en dégustant un délicieux pad thaï.

– Depuis six mois pour moi, et Judith est ici presque depuis la création de La Galerie, n’est-ce pas ? répond Olympia d’une voix enjouée.

La jeune femme asiatique hoche la tête. Ses traits sont empreints d’une profonde douceur.

– En effet, en juin cela fera cinq ans.

– Et vous êtes toutes arrivées jusqu’à la Chambre rouge ?

Je pose la question d’un air détaché mais ces mots me brûlent les lèvres depuis le début du repas. À présent que tout le monde est repu, les langues devraient se délier et j’ose espérer quelques confidences. Judith me sourit.

– Pas du tout. D’ailleurs, ce n’est pas mon souhait. Je sais que c’est l’ascension qui fait rêver toutes les jeunes recrues, mais tu verras : il y a des paliers très satisfaisants avant la Chambre rouge. Peut-être que tu trouveras ton bonheur en cours de route et que tu ne voudras pas continuer.

– C’est vrai, intervient Olympia, pour l’instant, je reste au niveau des quatre premières chambres, et j’y trouve largement satisfaction. Et crois-moi, ce n’était pas gagné !

Elle se met à rire et Judith lui donne un coup de coude entendu.

– Et toi, Judith ? Quelle est ta chambre préférée ?

Elle s’essuie la bouche et me répond dans le plus grand des calmes :

– La Chambre noire. Je suis adepte du SM depuis des années, mais ce n’est que depuis que je suis à La Galerie que je suis devenue maîtresse dominatrice à temps plein.

La gorgée que je viens d’avaler passe de travers et je manque de m’étouffer. Alors celle-là, je ne m’y attendais pas. Tout à coup, je comprends l’origine de son surnom.

– Judith, c’est pour le tableau de Klimt ?

– C’est ça.

Olympia me fait un clin d’œil espiègle.

– Elle cache bien son jeu, hein ? Tu verras, quand elle met sa combinaison en cuir, elle est ca-non !

Cette fois, je pouffe à mon tour. Heureusement que j’ai plusieurs verres de vin dans le sang, c’est une aide inestimable pour m’aider à intégrer toute cette folie.

Nous nous saluons tous une bonne heure plus tard à part Joconde qui, bien trop occupée à parler avec les frères Kabinsky, n’a pas daigné m’accorder un regard. Tandis que je monte dans ma nouvelle chambre, je ne peux m’empêcher de penser à la bonne entente qui règne dans la maisonnée. J’ai eu l’impression de dîner avec un groupe de copains. Même Matthieu semblait content d’être là, c’est dire. Sont-ils aussi proches de tous leurs employés ? D’après ce que j’ai compris, nous ne sommes pas la seule colocation d’hôtesses travaillant à La Galerie. Il y en a au moins trois autres, dont une entièrement composée d’hommes. J’ai également remarqué que Joconde tourne beaucoup autour des Kabinsky. Est-ce par excès de zèle, ou son attitude mielleuse cache-t-elle autre chose ? À creuser.

J’ouvre la porte sur une Olympia démaquillée, simplement vêtue d’un tee-shirt en coton. Débarrassée de tout artifice et au naturel, je remarque que ma nouvelle colocataire fait beaucoup plus jeune.

– Dis-moi, tu as quel âge ?

Occupée à tresser sa longue tignasse rousse, Olympia ne me répond pas tout de suite. Ce n’est qu’une fois sa besogne terminée qu’elle s’assied en tailleur sur le bord de son lit et se tourne vers moi.

– Officiellement, vingt-trois ans. Mais à toi je peux le dire… J’ai dix-huit ans. Vis-à-vis des clients, je préfère dire que je suis plus âgée, ça m’aide à avoir davantage confiance en moi, tu comprends ?

J’ouvre de grands yeux.

– Je ne suis là que depuis six mois, je te rappelle ! J’étais donc parfaitement majeure et consciente de ce que je faisais quand je suis arrivée à La Galerie, ne t’inquiète pas. De toute façon, les Kabinsky sont très à cheval sur la question. Ils n’acceptent pas les mineurs et ils vérifient toujours les informations sur leurs nouvelles recrues.

Dans ma tête, je barre le chef d’accusation « trafic de mineurs ». Temporairement, du moins. Je dois avouer que ça me rassure un peu. S’il y a des activités glauques qui se déroulent au sous-sol, au moins, ça n’implique pas des enfants… Je retiens un soupir, mais la dernière phrase d’Olympia surgit dans ma tête. Ils vérifient les informations sur leurs nouvelles recrues. Merde, je me demande ce qu’ils ont trouvé sur moi.

– C’est jeune quand même ! finis-je par lâcher. Tu n’avais pas envie de faire des études, ou autre chose ?

Je me mords l’intérieur de la joue, agacée d’être aussi maladroite. C’est quoi, cette question à la con ? Je me prends pour qui, sa mère ? Pourtant, Olympia continue, pas gênée pour un sou.

– Si bien sûr, j’ai toujours beaucoup apprécié l’école. C’est pour ça que je suis une formation à distance pour devenir professeure de yoga. C’est un circuit en trois ans, j’ai passé mes premiers examens en janvier dernier, ça s’est très bien passé. Le plan, c’est de passer ma certification et de mettre assez d’argent de côté pour pouvoir partir vivre au Costa Rica. Pablo est originaire de là-bas.

– Pablo ?

– Mon fiancé, soupire Olympia en faisant papillonner ses grands yeux verts. C’est un musicien. Oh si tu savais, il est si talentueux ! Mais c’est difficile de percer dans ce milieu de nos jours. Sa musique lui prend beaucoup de temps, alors il n’arrive pas vraiment à garder un emploi. Et il faut dire que ce job d’hôtesse me permet de gagner dix fois plus que lui !

Je penche la tête sur le côté, perplexe.

– Mais… il est au courant de ton emploi ici ? Il n’est pas jaloux de te savoir avec d’autres hommes ?

– Oh non, c’était même son idée que je postule à La Galerie. Il en avait entendu parler par un ami d’ami. Il faut dire que j’ai un appétit sexuel assez développé, si tu vois ce que je veux dire, glousse-t-elle. Alors comme ça, d’une pierre deux coups !

J’ouvre la bouche, puis la referme, interloquée. Un mélange d’émotions indistinctes m’envahit tandis que je regarde ce petit bout de femme si pleine de vie qui me fait face. Elle est si jeune… Comment a-t-elle pu en arriver à faire ce type de choix ? Mon intuition me suggère qu’elle est loin de m’avoir tout dit, mais avant que je puisse poser une autre question, elle me souffle, sur le ton de la confidence :

– Tu sais, on a prévu de se marier une fois qu’on sera partis d’ici. Pablo a fait sa demande le jour de mon anniversaire, oh c’était tellement romantique ! En attendant de pouvoir m’acheter une vraie bague, il m’a offert un de ces bijoux en bonbon, tu sais, ceux acidulés… J’étais folle de joie ! Je suis restée sur mon petit nuage pendant des semaines. C’est le même soir que j’ai commencé à La Galerie, d’ailleurs. J’avais tellement la pêche que j’ai enchaîné les trois premières chambres. C’était un anniversaire mémorable !

Elle se marre, insouciante, se gaussant de mon air effaré. En vérité, je ne sais pas si je dois me sentir désolée ou effrayée par ce que je viens d’entendre. Mais où sont donc les parents de cette gamine ? Certes, c’est toujours mieux pour elle d’être à La Galerie, où le business semble à peu près encadré, plutôt que dans la rue, mais tout de même…

– Waouh, eh bien, c’est une sacrée histoire !

Je ne sais pas quoi ajouter et le visage rayonnant d’Olympia me rend d’autant plus perplexe. Celle-ci finit par se lever et vient se poster à côté de moi.

– J’espère qu’un jour tu auras suffisamment confiance en moi pour me raconter la tienne, me dit-elle gentiment. En attendant, je suis là si tu as besoin de quoi que ce soit. N’hésite pas.

Comme pour appuyer ses dires, elle me presse l’épaule avec douceur. Après quelques secondes silencieuses où je médite sur ces paroles, Olympia se redresse et lâche un long bâillement.

– Allez, au lit maintenant ! Demain on a une grosse journée d’entraînement qui nous attend. Bonne nuit Nymphéa.

Je me glisse dans les draps propres et frais et pousse un soupir d’aise en découvrant le moelleux de mon nouveau matelas. J’ai survécu à ma première journée à La Galerie. Finalement, ce n’était pas si mal. Si je me débrouille bien, je pourrai peut-être débusquer des informations compromettantes sur les Kabinsky et Mikheev encore plus vite que prévu.

Je me tourne sur le côté, la main sous l’oreiller en plumes d’oie pour regarder ma voisine éteindre la lumière. C’est étrange, mais la savoir à quelques mètres de moi dans cette chambre qui fait la taille de mon ancien appartement m’apporte un certain réconfort. Après tout, elle est ici depuis six mois et n’a pas l’air d’être maltraitée, ni traumatisée. Avant de fermer les yeux, je murmure à mon tour :

– Bonne nuit Olympia. Et… merci.

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