Nymphéa
Chapitre 9
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ROXANE
Anton s’avance, les mains dans les poches, aussi beau que d’habitude avec son veston noir et sa cravate assortie. Un mélange de sentiments confus monte en moi. Mon pouls s’emballe, tous mes sens sont en alerte. J’appréhende ce qui va suivre et pourtant, je l’anticipe avec hâte. Vais-je enfin avoir des réponses à mes questions ?
– Alexeï lui-même nous recommande d’engager Roxane à La Galerie, ça vaut le coup de considérer la question non ? lance Anton à son frère.
Un sourire étire les coins de sa bouche et il ajoute, en se tournant vers moi :
– Il ne nous a jamais recommandé personne. Tu as dû sacrément l’impressionner.
Mes joues s’enflamment. J’évite de leur dire que je n’ai rien fait du tout, il vaut mieux me taire si je veux servir ma cause. Le mafieux m’a à la bonne, je ne sais si je dois me sentir flattée ou apeurée par ce constat. Alors, je reste bêtement plantée là, les bras ballants. Mon regard hésite entre les deux frères qui se jaugent. Si Anton a l’air imperturbable, Matthieu demeure silencieux, les bras croisés dans une attitude décidément fermée.
– C’est hors de question, finit-il par déclarer après une longue minute.
– Pourquoi ?
– Tu sais pourquoi.
Ils se fixent avec une telle intensité qu’une nouvelle fois, je me demande s’ils ne sont pas en train de communiquer par télépathie.
– Elle a été recommandée et si c’est ce qu’elle souhaite, je ne vois pas pourquoi on ne lui laisserait pas sa chance, rétorque Anton. En plus, une nouvelle fille dans l’équipe ne serait pas de trop. On a pas mal de demandes, en ce moment.
Mon ventre se contracte. Soudain, je me demande si c’est une bonne idée d’être venue ici sans vraiment savoir de quoi il retourne. En même temps, j’ai le sentiment de n’avoir jamais été aussi près de le découvrir. Poussée par la curiosité, je me fais violence pour m’imposer au milieu de ce trop-plein de testostérone.
– Je suis venue ici de mon plein gré. Dites-moi de quoi il s’agit et je verrai ensuite ce que je souhaite faire.
Les questions me brûlent les lèvres mais je sens le regard inquisiteur de Matthieu sur moi. Mes genoux tremblent, alors je bascule mon poids d’un pied à l’autre pour le masquer. Je ne dois pas tout faire foirer maintenant, alors que je suis si près du but. Malgré l’appréhension qui me tord l’estomac, je désire plus que jamais les convaincre de me partager le secret qui se cache derrière La Galerie.
Devant le silence obstiné de mes interlocuteurs, j’insiste :
– Est-ce que la Chambre rouge est une annexe du Millésime ?
Anton se décide enfin à réagir. Il secoue la tête.
– Les activités de La Galerie n’ont rien à voir avec Le Millésime. Disons que c’est un projet indépendant.
Il marque un temps d’arrêt pour me dévisager avec intensité, ses iris noisette vissés aux miens. J’ai presque l’impression qu’il tente de lire dans mes pensées… et je suis très contente qu’il n’en soit pas capable. Comme je ne cille pas, il poursuit :
– Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que si tu rejoins La Galerie, ta vie ne sera plus jamais la même. Sur le plan financier, d’abord : tu vas gagner assez d’argent pour ne plus jamais avoir à te soucier des questions matérielles. Surtout si tu vas jusqu’à la Chambre rouge. Mais aussi à un autre niveau, plus élevé. Spirituel et… sensuel. En contrepartie, tu devras accepter de vivre selon nos conditions, du moins pendant un certain temps. Réfléchis bien. Est-ce que tu te sens prête à exalter ton existence, Roxane ?
D’un coup, mes poumons se vident de leur air, j’ai du mal à déglutir. Mon cerveau carbure à mille à l’heure, mon imagination s’aventure dans le champ de tous les possibles. Comment est-ce qu’il fait ça ? On dirait qu’Anton m’a percée à jour, ses paroles résonnent en moi comme si j’avais toujours attendu qu’il les prononce. Exalter mon existence… Des images de ce qu’a été ma vie jusqu’à présent me reviennent en tête. Mon enfance tranquille à la ferme. Mon adolescence, plus turbulente, mais toujours solitaire. Mon arrivée à Bruxelles. Ma vie amoureuse chaotique. Soudain, je m’aperçois que jamais je ne me suis sentie aussi enthousiaste que depuis que j’ai commencé mon enquête et que je travaille au Millésime. Aussi… vivante.
Investiguer sur les secrets des Kabinsky me motive, mais pas seulement. L’ambiance qui se dégage de cet endroit, l’attention que me portent les clients… Tout ça me plaît, je ne peux le nier. J’aime le pouvoir que me confère ce job atypique, en dehors des lignes. Au fond de moi, j’ai toujours pensé que je n’étais pas faite pour une routine métro-boulot-dodo. Et si la proposition d’Anton était la réponse à mon insatisfaction perpétuelle ? Suis-je prête à risquer le confort d’une vie sans surprise pour un hypothétique futur meilleur ?
Puis il y a cet autre point aussi, non négligeable.
– Tu as parlé de gagner beaucoup d’argent… Plus qu’en étant serveuse au Millésime ?
Anton émet un petit rire.
– Beaucoup, beaucoup plus.
J’inspire pour organiser mes idées. Mes parents sont sur le point de perdre la ferme à cause de leur dette. Et si, pour une fois, c’était moi qui résolvais leurs problèmes ? Ils en ont tant fait pour moi depuis toutes ces années. Malgré leurs maigres revenus, ils se sont toujours débrouillés pour m’envoyer une petite somme tous les mois pour m’aider à payer mes factures. La vie coûte cher à Bruxelles. Si j’étais restée dans la région de Nobressart, ça aurait été plus simple pour eux. J’aurais payé un loyer trois fois moins cher, j’aurais pu leur donner un coup de main…
Mes parents ne m’ont jamais laissée tomber. C’est à mon tour d’être là pour eux.
– Que faut-il faire pour atteindre cette fameuse Chambre rouge ?
Quel est le prix à payer pour toucher du doigt cette chimère ?
– Tout ce dont tu as envie, lance Anton en guettant ma réaction. Je tiens à ce que cela soit très clair entre nous, Roxane : on ne te demandera jamais de faire quelque chose contre ta volonté. Néanmoins, à La Galerie nous aimons prendre des risques, dépasser nos limites. Il te faudra être prête à explorer ton plaisir, tes désirs enfouis, et aussi ceux de tes partenaires.
– Anton ! On ne sait pas si on peut lui faire confiance, l’avertit Matthieu en s’avançant d’un pas.
J’essuie discrètement mes mains moites contre mon jean. Mon cœur tambourine si fort que je me demande si les deux frères ne l’entendent pas eux aussi. Mon estomac est noué par l’angoisse, à moins que ce ne soit autre chose ? Tous mes sens sont en alerte pour parer à un danger potentiel, pourtant… je me sens comme hypnotisée par le magnétisme que dégagent les Kabinsky.
Sans rompre notre contact visuel, Anton s’avance vers moi à pas lents, presque félins. L’odeur de son eau de toilette vient titiller mes narines.
– Matthieu a raison, s’excuse-t-il avec un léger sourire, je ne peux pas poursuivre tant que nous n’aurons pas une certaine garantie de ta part. C’est notre règlement, j’espère que tu ne m’en voudras pas.
Il marque un temps d’arrêt, replace une mèche de cheveux derrière mon oreille. Ce geste me fait frôler l’arrêt cardiaque, mais il continue d’une voix douce, presque implorante :
– Tu veux bien te soumettre à un petit test pour nous prouver ta motivation ?
Troublée par sa proximité et incapable de prononcer un mot tant ma gorge est serrée, je me contente de hocher la tête comme un automate.
– Je te remercie de ta confiance. Dans ce cas, j’aimerais que tu acceptes de partager un moment intime avec mon frère. Matthieu est celui de nous deux qui émet une réserve à ton sujet, ce sera donc à lui de juger. Encore une fois, c’est ta décision. Je ne t’oblige à rien.
La bulle dans laquelle j’étais éclate en une seconde. J’ouvre la bouche et la referme, interloquée. Mes joues se mettent à irradier lorsque je comprends, après un temps de latence, la demande explicite d’Anton. C’est quoi ce bordel ? Il est sérieux ? Il me demande… ça… avec Matthieu !
Mon sang se met à bouillonner dans mes veines à cette simple idée. Non, je ne peux pas réellement accepter cette requête tordue. Ce mec est un malade, dans quoi je me suis encore embarquée ? Le mieux à faire serait de prendre mes jambes à mon cou avant qu’il ne soit trop tard. M’enfuir loin, très loin de tout ce cirque. Pourtant, je ne bouge pas. Je jette un regard vers Matthieu qui demeure stoïque. Il reste immobile, ce qui est étonnant : je me serais attendue à ce qu’il proteste devant l’absurdité de la demande de son frère.
Une nouvelle vague de panique me submerge. Il ne peut pas être d’accord avec ça, c’est impossible ! Il s’est toujours comporté de manière exécrable avec moi, ce n’est pas comme s’il avait envie de passer un moment avec moi. Mon cerveau risque la surchauffe à tout moment. Que faire ? Que dire ? Comment me sortir de cette situation ? J’ai acquiescé avant de savoir ce qu’était le test. Bordel, à quel petit jeu tordu s’adonnent les Kabinsky ?
Je bloque un instant sur le visage de Matthieu. Les contours de ses pommettes saillantes, ses lèvres pulpeuses légèrement entrouvertes. Ses cheveux sont plus longs que ceux de son frère, mais ils ont la même couleur dorée. Je me mords l’intérieur de la joue pour calmer mon agitation. Il est loin d’être vilain. Est-ce que ce serait vraiment si horrible de me retrouver nue avec lui ? On aurait pu me proposer bien pire…
Je me fustige en silence. Non, Roxane, reprends-toi ! Ce qu’on te demande, c’est indécent, immoral et quelque part entre les deux, sûrement à la limite du légal. Et puis, c’est de Matthieu qu’on parle. Le frère Kabinsky qui a une dent contre toi depuis le début, sans que tu parviennes vraiment à comprendre pourquoi. Si seulement il n’était pas aussi désagréable ! Je triture le bas de mon tee-shirt, mal à l’aise, incertaine sur le comportement à adopter. Finalement, je demande à Anton d’une voix timide :
– Est-ce qu’il ne serait pas plutôt possible de passer un moment avec toi ?
Ce dernier sourit, amusé, alors que Matthieu éclate d’un petit rire sardonique.
– Si ça peut te rassurer, tu n’aurais pas été mon premier choix non plus.
Alors que je m’apprête à répliquer, Anton saisit délicatement mon menton entre ses doigts. Ce contact inattendu me fait frissonner des pieds à la tête. Il plonge ses yeux dans les miens avec un sourire charmeur :
– Je suis flatté, mais ce serait trop facile. Où serait le challenge alors ? Mais si tu entres à La Galerie, peut-être aurai-je le loisir de t’initier à quelques-uns de mes jeux érotiques favoris, murmure-t-il. Ne t’inquiète pas. Quelque chose me dit que Matthieu et toi, vous pourriez avoir une belle alchimie ensemble.
Mon bas-ventre se contracte. Je serre les jambes, refusant de m’avouer l’effet qu’ont eu les mots d’Anton sur mes hormones déjà détraquées. Je ne sais pas si c’est à cause de l’adrénaline, mais cette situation invraisemblable est en train de réveiller des désirs primaires en moi, des émotions enfouies contre lesquelles j’ai de plus en plus de mal à lutter.
Mes dents se plantent dans ma lèvre inférieure. Je ne peux pas accepter ça. Mais ai-je vraiment le choix ? Que va-t-il se passer si je me dégonfle au dernier moment après tout ce qu’on s’est dit ? J’ai du mal à croire que les Kabinsky me laissent repartir tranquillement chez moi, quoi qu’en dise Anton. De plus, si je suis ici, c’est pour une bonne raison : je me suis engagée à mener à bien cette enquête, pour mes parents, pour démasquer Mikheev, mais surtout pour moi. Pour rompre enfin le cercle vicieux de ma morne existence et venir en aide à ma famille.
Je ferme les yeux et, après avoir pris une profonde inspiration, j’accepte ma délicieuse sentence.
– C’est d’accord.
– Merveilleux ! s’exclame Anton. Je vais vous laisser tous les deux alors. Prévenez-moi quand vous aurez fini.
Il m’adresse un clin d’œil avant de quitter la pièce en refermant la lourde porte derrière lui, aussi insouciant que s’il venait de nous proposer un pique-nique. J’inspire et expire plusieurs fois, pour calmer l’angoisse qui monte dans mon corps tout entier. Ma bouche est sèche, mes mains tremblent légèrement.
Je dois me rendre à l’évidence : il n’y a plus que Matthieu et moi, complètement seuls, dans cette pièce devenue si silencieuse. Je suis prise au piège.
Après quelques secondes qui me paraissent une éternité, Matthieu lâche un soupir et attrape une chaise qu’il traîne devant lui.
– Finissons-en, veux-tu ?
Il ôte sa veste en cuir, dévoilant des bras nus parfaitement dessinés. Cela confirme ma première impression, il est bien plus musclé que son frère. Il remonte légèrement son jean et s’installe sur la chaise, les bras posés sur les accoudoirs. Je suis effarée lorsqu’il me détaille de la tête aux pieds, avant de me lancer d’un ton nonchalant :
– Je te préviens, ça ne va pas être facile de me faire bander. Tu n’es vraiment pas mon genre.
Je manque de m’étouffer avec ma salive. Mais quel con putain, quel con ! J’aimerais lui lancer une réplique cinglante en retour mais rien ne me vient. Je ne suis vraiment pas en position de force, en fait, je me sens sur le point de défaillir. J’essaie de calmer les battements effrénés de mon cœur.
L’air ne semble plus vouloir atteindre mes poumons, alors j’ouvre la bouche pour prendre une profonde inspiration. OK, Roxane, on se calme. Matthieu n’a pas envie de me faciliter la tâche, mais est-ce étonnant ? Je me dandine d’un pied sur l’autre pour temporiser. Qu’est-ce que je suis supposée faire là au juste ? Aller vers lui et l’embrasser ? Ou est-ce qu’il est du genre plus direct ? Vu son caractère, ça ne m’étonnerait pas qu’il fasse dans les trucs tordus niveau préliminaires.
– Eh bien, approche-toi ! aboie mon prétendant en levant les yeux au ciel. Ce n’est pas comme si c’était la première fois que tu faisais ça, non ?
Il est assis en face de moi, les jambes écartées comme par provocation, le visage fermé, impassible. Le mâle dominant dans toute sa splendeur. Je souffle. J’ai envie d’effacer ce petit sourire suffisant à coups de parpaing, mais j’imagine que cela ne m’aiderait pas à créer une bonne ambiance précoït. Pour calmer la colère qui monte en moi, je laisse mes yeux divaguer vers son tee-shirt noir, dont la coupe près du corps laisse entrevoir des pectoraux parfaitement dessinés. Je l’imagine sans aucun mal s’entraîner soir et matin, après tout, il n’y a rien de tel que l’exercice physique pour évacuer sa rage.
L’exercice physique… En un flash, je m’imagine poser mes mains sur ces pectoraux parfaits et ça m’électrise plus que de raison. Malgré son caractère de cochon, il est attirant, c’est certain. Attirant et détestable. Un cocktail dangereux pour les filles impressionnables… ce que je ne suis pas. Ou si ?
Comme si mes pieds pesaient du plomb, je me décide enfin à effectuer quelques pas vers lui. L’idée m’effleure qu’à la place, je devrais être au Millésime en train de finir mon service, peut-être dans l’alcôve avec un client premium. Je me demande si je ne préférerais pas ça finalement. Au moins là-bas, je sais qu’il y a certaines limites qui ne peuvent pas être franchies. Alors qu’ici, en tête à tête avec Matthieu… Je ne suis sûre de rien.
C’est ce moment que choisit mon intimité pour se mettre à pulser. Je resserre les jambes, furieuse de voir que mon corps réagit de la sorte. Bordel, mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? Je suis excitée comme une pucelle alors que j’ai toutes les raisons du monde de m’enfuir en courant.
Je secoue la tête pour me reprendre et, à défaut d’esquisser une tentative d’approche, je me décide à lui demander :
– Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Je joue la carte de l’assurance mais en réalité, je n’en mène pas large. Pourtant, j’ai parlé d’une voix calme, presque suave, qui aura au moins eu le mérite de surprendre Kabinsky.
– Déshabille-toi.
Son ton autoritaire déclenche un frisson qui remonte tout le long de ma colonne vertébrale. Tous les muscles de mon corps sont tendus, je me sens incroyablement gauche, et pourtant, je ne peux le nier : ce sale type me fait de l’effet. Alors que l’idée de ce qui pourrait se passer si j’ôte toutes mes fringues me terrorise tout autant qu’elle m’émoustille, je croise son regard arrogant. En me plongeant dans ses iris noisette, j’essaie de comprendre ce qu’il peut penser à cet instant.
Soudain, ça me saute aux yeux. Il ne me croit pas capable d’aller jusqu’au bout ! Il me l’a dit clairement plus tôt, pour lui, je ne suis pas à ma place dans son univers. Voilà pourquoi il a accepté sans ciller le petit test de son frère. Il doit s’attendre à ce que je me dégonfle avant qu’il ne se passe quoi que ce soit entre nous. En réalité, il n’a aucune intention de coucher avec moi, d’où son attitude décontractée. Ce jeu de séduction se transforme tout à coup en épreuve de patience : c’est à celui de nous deux qui révélera son coup de bluff le dernier. Enhardie par cette révélation, je me décide à jouer le jeu.
Malgré mes tremblements, j’entreprends d’enlever mes vêtements. Mon jean passe le long de mes jambes et tombe à terre dans un bruit sourd. Puis mon tee-shirt. Avec lenteur, je manipule un point derrière mon dos et me débarrasse de mon soutien-gorge, faisant jaillir ma poitrine hors de sa prison de tissu.
Je décoche un regard pénétrant à Matthieu avant de me pencher et de faire glisser ma culotte jusqu’à mes chevilles. Instinctivement, je plaque mes bras autour de mon ventre tout mou, mon plus gros complexe. Je retiens mon souffle, guettant une réaction. J’avance à pas feutrés jusqu’à me planter face à lui. Même assis, il est si grand par rapport à moi que nous sommes presque à la même hauteur.
– Ça te convient comme ça ? murmuré-je.
Les sourcils froncés, le regard de Matthieu devient plus sombre et glisse sur mon corps. Mais très vite, il détourne la tête. Haussant les épaules, il rétorque :
– Acceptable. Mais un peu plus de sport ne te ferait pas de mal.
Ma bouche s’ouvre de stupeur. Je rêve, il n’a pas vraiment dit ça ! Cette fois, la vague de colère déferle dans chacune de mes terminaisons nerveuses. Kabinsky a toujours été odieux avec moi mais là, s’attaquer à mon physique, je ne le pensais pas capable d’une telle bassesse. C’est du niveau d’un gamin de maternelle. Quel enfoiré ! S’il croit que je vais le laisser me malmener sans rien dire en guise de préliminaires…
Ce n’est pas comme si c’était la première fois que je recevais une remarque désobligeante de la part d’un homme. Qu’est-ce qu’il croit, que je vais me mettre à pleurer comme une fillette ?
Serrant les poings à m’en faire mal, c’est pourtant d’une voix étrangement calme que je déclame :
– T’es un sacré connard, tu le sais ça ?
Un sourire goguenard apparaît sur son visage.
– Ouais, je sais, riposte-t-il, qu’est-ce que tu vas faire de ça ?
Cette fois, je ne réfléchis plus. Je vois rouge et lève ma main gauche pour la lui coller en pleine figure mais d’un geste vif, il m’attrape le poignet. La deuxième suit le même chemin et en moins d’une seconde, je me retrouve les deux bras en l’air, prisonnière de sa poigne ferme.
Nous nous fixons sans ciller. Mon regard passe successivement de ses yeux qui se sont enflammés, à sa bouche aux lèvres pulpeuses. La tension dans la pièce devient palpable. L’air autour de nous se charge d’électricité.
L’instant d’après, sans que je comprenne ce qui se passe, je me retrouve à califourchon sur lui. Tout de suite, je sens son corps se tendre sous moi, mais je ne saurais dire si c’est de dégoût ou d’envie. Il finit par lâcher mes poignets et je me colle à son torse. Mes cuisses nues frottent contre la matière brute de son jean, et ce simple contact provoque une petite décharge dans mon bas-ventre.
Je guide ses paumes jusqu’à ma taille, avant d’enrouler les miennes autour de son cou. Sentir sa peau contre la mienne, brûlante. Son corps d’homme, anguleux. Je ferme les yeux face à ces sensations enivrantes qui m’avaient tant manqué, et je penche mes lèvres sur les siennes. Alors que nos souffles, légèrement saccadés, s’entremêlent, je choisis une autre direction et appose ma bouche dans son cou, esquissant un chemin humide jusqu’à son lobe d’oreille.
Son corps se durcit davantage encore, mais pas de la façon dont j’aimerais. Alors, je décide d’adopter une tactique plus directe et fais glisser une main tremblante entre nous, jusqu’à son entrejambe. Je stimule l’endroit sensible, dans l’espoir d’une quelconque réaction. C’est un homme après tout !
Je m’attelle à la tâche pendant de longues secondes, mais rien. Si ce ne sont quelques frémissements que je crois deviner. La frustration me gagne. Je me sens comme une Cocotte-Minute prête à exploser et lui, il reste imperturbable, une vraie statue de cire. À un moment donné, c’est juste physique, il devrait se passer quelque chose. Peut-être a-t-il des problèmes de ce côté-là ? Ce serait bien ma chance !
Je recule légèrement pour l’observer à la dérobée. Dois-je lui enlever son pantalon ? Devenir plus entreprenante ? Je déglutis. À la pensée de ce que je pourrais lui faire, le rouge me monte aux joues. Je baisse les yeux. C’est un comble que ma pudeur s’offusque alors que je suis à poil sur lui.
Poussée par une audace que je ne me connaissais pas, je me relève et me retourne pour m’asseoir de dos sur Kabinsky. Nichant ma tête dans le creux de son cou, je me cambre le plus possible. Peut-être que dans ce sens, ça lui fera plus d’effet.
Alors que mon pouls résonne jusque dans mes tempes, je m’empare à nouveau de ses paumes et les fais courir sur mes épaules. Puis sur le galbe de mes seins, mes côtes… Un véritable brasier s’allume dans mon bassin tandis que ses doigts virils frôlent l’intérieur de mes cuisses. Pourtant, il me laisse le diriger comme une poupée inerte. Un frisson intense me parcourt. Je m’aperçois alors d’une chose : je peux me passer de son intervention. Après tout, ça fait longtemps que je n’ai plus besoin d’un homme pour mon plaisir, je me débrouille très bien toute seule.
Rejetant ma tête en arrière, je ferme les paupières et mes propres mains prennent le relais. Progressivement, mes tétons se tendent et durcissent sous les caresses que je me prodigue seule. Mon souffle se saccade, une boule de chaleur se diffuse dans mon ventre. Alors que mes doigts glissent sous mon aine et viennent cajoler mon clitoris, un gémissement m’échappe.
Miracle. L’homme insensible sous moi s’anime enfin. Des ongles s’enfoncent sur la peau fine de ma taille. Je rouvre les yeux, surprise par la masse que je sens grossir contre mes fesses. Plus excitée que jamais, je fais volte-face pour presser mon bassin contre le sien. Nos regards se croisent à nouveau et cette fois, il n’y a plus trace de mesquinerie dans les yeux de Matthieu. Seulement du désir brut. Animal. Le souffle court, frustrée par cette tension grandissante entre nous, je me décide enfin à plonger sur ses lèvres.
Des étincelles crépitent entre nous lorsque Matthieu m’attrape par la nuque. La pointe de mes mamelons dressés écrasés contre son torse me fait délicieusement mal. Mon gémissement se noie dans l’empressement de son baiser qui devient sauvage. Sans plus réfléchir à rien, j’enfouis mes doigts dans ses cheveux, tirant dessus pour approfondir la danse de nos langues qui se découvrent avec ardeur.
Un grognement lui échappe lorsque je me mets à rouler lascivement des hanches pour sentir son désir pulser contre le mien. Mon corps entier s’enflamme, j’oublie tout : notre mésentente, la réalité glauque de la situation. Il n’y a plus qu’une seule chose qui compte, notre envie commune de nous posséder.
Le cœur palpitant dans ma poitrine, je défais la ceinture du pantalon de Matthieu qui rejoint le sol dans un léger tintement métallique. J’entreprends d’ouvrir sa braguette, glisse mes doigts à l’intérieur…
– Stop. Stop !
Kabinsky me soulève brusquement pour me remettre debout à côté de lui, avant de poser sa veste sur mon corps nu. Je bats des cils, hébétée. Il s’éloigne de moi comme si j’avais la peste, en évitant soigneusement de me regarder. Ses cheveux sont ébouriffés et ses lèvres rosies par notre échange passionné.
– C’est d’accord, souffle-t-il d’une voix éraillée. Si tu souhaites rejoindre La Galerie, je ne m’y opposerai pas. Tu as passé le test. Je vais prévenir Anton.
Et avant que je ne puisse répliquer que là tout de suite, mon souhait est tout autre, il tourne les talons et s’empresse de claquer la porte derrière lui. Je reste plantée dans la pièce vide comme une crétine, mes sens en ébullition. Un cri de frustration m’échappe tandis que je fixe la porte devant moi. Putain, je n’y crois pas ! Il s’est vraiment barré ! C’est quoi son problème à la fin ? Qu’il ne me fasse pas croire qu’il est resté insensible à ce qui vient de se passer. Son corps a parlé pour lui.
Tout en pestant, j’enfile mes vêtements froids, restés au sol. Je peine à retrouver mon souffle tant je me suis laissée emporter par le moment. J’avais raison, il n’avait aucune intention de coucher avec moi ! Ça veut dire que j’ai gagné. Je n’ai pas flanché la première, j’ai réussi à le prendre à son propre jeu ! Maintenant, à moi La Galerie et tous ses secrets qui me conduiront jusqu’à la Chambre rouge et à Mikheev.
Ce sont de bonnes nouvelles. Alors, pourquoi je me sens aussi déçue ?
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