Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 32 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 32

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MATTHIEU

On est lundi et, depuis ce matin, j’ai le plus grand mal à me concentrer. C’est faux. Ça fait depuis cette partie de billard que ma concentration est grandement limitée, et pour cause : toutes mes pensées sont dirigées vers le seul et même objet. Roxane, ou Nymphéa, comme je suis censé l’appeler dans le cadre de notre collaboration à La Galerie. J’ai de plus en plus de mal à respecter les limites que je me suis imposées à moi-même.

J’ai de l’administratif à traiter, des plannings à établir, une nouvelle piste sur Mikheev à creuser et pourtant… Tout ce qui me vient en tête, c’est la douceur des lèvres de Roxane, délicieusement dessinées avec ce rouge à lèvres l’autre soir. Mon esprit échaudé n’arrête pas de se rejouer en boucle les différents scénarios de ce qui aurait pu se passer. J’étais prêt à craquer, c’est elle qui a freiné les choses entre nous. Ce constat devrait me refroidir, mais c’est tout le contraire. Je me suis ouvert à elle, je lui ai fait part de mes peurs et de mes névroses et elle ne m’a pas rejeté. Elle n’a pas non plus profité de ma vulnérabilité. Au contraire. Elle a respecté mon vécu et les choix qui en ont découlé.

Est-ce à cause de ça qu’elle n’a jamais été aussi attirante à mes yeux ? Ou est-ce parce que, contrairement à ce dont j’ai l’habitude avec les femmes, je sens que je dois faire mes preuves si je veux être avec elle ?

Devrais-je me battre pour passer outre nos différences de vie, de hiérarchie, et les démons de mon passé pour voir si l’étincelle qui est née entre Roxane et moi vaut la peine qu’on la cultive ?

Chez Mikheev, j’ai cru devenir fou lorsque j’ai vu ce gars s’en prendre à elle. Je suis prêt à protéger toutes nos recrues, je ne supporterais pas qu’il arrive malheur à l’une d’entre elles. Mais la simple idée qu’il arrive quelque chose à Roxane m’est tout bonnement insupportable.

Je soupire en m’emparant de mon téléphone qui vibre. Je suis perdu, c’est le moins que l’on puisse dire.

Roxane : J’ai enfin regardé la fin de La Casa de papel. Je n’arrive pas à y croire ! Ils ont vraiment osé la tuer ? Pitié,

dis-moi que non !

Un sourire vient détendre mes traits en lisant son message. Nous n’avons pas évoqué le baiser qui a failli déraper au billard, nous continuons à nous écrire comme si de rien n’était. Toutes les excuses sont bonnes pour lui parler.

– Dis donc, je ne sais pas ce que tu es en train de lire, mais ça a l’air de te mettre sacrément de bonne humeur ! clame Anton qui vient d’entrer dans le bureau.

Je repose brusquement l’appareil devant moi.

– C’est rien. Une blague sur Twitter.

Mon frère me lance un regard entendu par-dessus ses lunettes.

– Il va falloir que je m’y abonne, moi aussi. Ça fait plusieurs jours que je te trouve étrangement joyeux. Ce compte te fait un sacré effet.

Je m’apprête à riposter, mais vu l’expression taquine d’Anton, je comprends que ce n’est pas la peine. Il adore me faire tourner en bourrique, et ce depuis qu’on est gamins.

– À part pour me dire des conneries, il y avait une raison à ta venue ? demandé-je d’un ton bourru.

– J’allais partir et tu ne devineras jamais qui vient de m’être annoncé à l’accueil ?

Je hausse les épaules.

– Amar Al-Khan.

À l’évocation de ce nom, je fais de mon mieux pour masquer la crispation de mes épaules. Il est en avance. J’avais espéré le faire venir à 18 heures pour qu’il évite de croiser mon frère. Loupé.

– Voilà bien la dernière personne au monde que je m’attendais à voir ici, reprend Anton. Vous avez repris contact ?

La curiosité perce dans sa voix. Je décide de rester le plus évasif possible.

– En quelque sorte.

– C’était ton meilleur ami, notre conseiller juridique et vous avez coupé tout lien du jour au lendemain, quand tu es parti en cure de désintox. Tu ne vas vraiment rien me dire de plus ? Tu me dois bien ça, après le merdier dans lequel tu m’as laissé avec Mikheev l’autre soir, ajoute-t-il en plissant les yeux.

Mon frère et son foutu besoin de tout savoir ! J’aurais dû me douter qu’il ne lâcherait pas l’affaire si facilement. Quand il veut obtenir une information, il est pire qu’un chien avec un os. Tiens, j’en connais une autre comme ça… Je secoue la tête pour empêcher mes pensées de dévier une fois encore vers Roxane.

– Je t’ai dit que j’étais désolé pour Mikheev. Merci encore d’avoir ramassé les morceaux.

Voyant qu’il attend que je continue, je me décide à raconter le bobard le plus plausible :

– Je l’ai appelé pour lui proposer d’aller boire un verre. Voilà, tu es content ? Il n’y a pas grand-chose de plus à dire.

Son visage s’illumine d’un sourire.

– Oui, je suis ravi de l’apprendre. L’eau a coulé sous les ponts. Il est grand temps que tu sortes de ta caverne et que tu recommences à vivre, Matthieu.

Il me tapote l’épaule avant de s’éclipser en me souhaitant une bonne soirée.

Je prends une seconde pour détendre mes épaules. J’ai menti à mon frère, je déteste ça. La vérité est que j’ai longuement hésité à recontacter Amar. Nous avons beau nous connaître depuis de longues années, quand je pense à lui, les souvenirs qui remontent font partie de ceux que je désire à tout prix effacer de ma mémoire. Mais avec cette histoire d’application, toutes les informations sont bonnes à prendre. Je sais que même s’il est lui-même sorti du milieu, Amar a toujours le bras long. Il peut nous aider à en savoir plus.

Et quand je saurai enfin de quoi il retourne avec Mikheev, alors je dirai à Anton toute la vérité. Tant que rien n’est sûr, je préfère le garder dans l’ignorance de ce que j’ai découvert avec Roxane. Déjà, parce que je suis certain que cela le protégera, mais aussi parce que je ne sais pas comment il réagira en apprenant que Roxane s’est fait embaucher à La Galerie sous un prétexte.

– Toc, toc. Je peux entrer ?

Je me redresse pour accueillir Amar qui se tient à la porte, un léger sourire aux lèvres. Nous échangeons une poignée de main et je l’invite à s’asseoir, tout en refermant derrière nous. Il n’a pas changé, avec sa stature qui en impose et sa barbe coupée avec soin. Ce constat est loin de me rassurer. Même si j’éprouve un plaisir sincère à revoir celui qui a été mon ami depuis le lycée, je reste sur la défensive. Vu les banalités que nous échangeons, je pense qu’il s’en rend compte aussi.

– Je suis heureux de savoir que tout se passe bien pour ton frère et toi, mais j’imagine que si tu m’as demandé de venir après presque deux ans sans nouvelles, ce n’est pas pour parler de la pluie et du beau temps ?

Le silence tombe entre nous. Amar se tient devant moi, les mains jointes sur ses jambes croisées, un léger sourire flottant sur ses lèvres fines. Non, il n’a pas changé. Toujours aussi direct. Il n’a jamais aimé perdre son temps.

– En effet, admets-je en levant les yeux vers lui. J’ai besoin de ton aide. Alexeï Mikheev est en train de manigancer quelque chose, et je dois à tout prix savoir ce que c’est.

Il fronce les sourcils, attendant que j’en dise davantage, mais tout à coup, je bloque. Est-ce vraiment prudent de tout lui dévoiler ? Comme il l’a dit lui-même, nous ne nous sommes pas parlé depuis près de deux ans. Et si, contrairement à ce que j’ai entendu, il n’a pas décroché ? Pire encore, s’il avait fini par s’associer à l’un des mafieux qu’il défendait au tribunal par le passé ?

– J’ai besoin de savoir que je peux réellement te faire confiance.

Amar a une sorte de rictus, à mi-chemin entre l’amusement et l’agacement.

– Certaines choses ne changent pas. Tu as toujours autant de mal à te fier aux autres.

– Je dirais même que c’est encore pire qu’avant, confirmé-je avec un sourire crispé.

Il balance entre nous son téléphone, ouvert sur son agenda. D’un geste du menton, il m’invite à le regarder.

– Le rendez-vous du jeudi, à 20 heures. C’est mon groupe de soutien, que je vois toutes les semaines depuis dix-huit mois. J’ai mis un peu plus longtemps que toi, mais à la mort de ma mère, j’ai tout arrêté moi aussi. Tu peux vérifier dans l’historique, si tu veux être sûr.

Je tique sur ce qu’il vient de dire.

– Je ne savais pas pour ta mère. Je suis désolé.

– Comment le pouvais-tu ? Tu as décidé de filtrer tous mes appels et de me rayer de ta vie, dès ta sortie de désintox, dit-il en tendant le bras pour récupérer son portable.

Ses mots sonnent comme un reproche, pourtant, tout ce que je perçois dans ses yeux c’est une profonde tristesse. Ainsi que des regrets. Sûrement les mêmes que ceux qui m’habitent depuis cette fameuse nuit où tout a basculé.

Je m’aperçois que je lui demande des preuves de sa loyauté alors que lui-même n’a aucune raison de se fier à moi.

– À ce moment-là, j’étais au plus mal. Je n’arrivais plus à me regarder dans la glace. J’ai éprouvé le besoin de couper avec tout ce passé qui me faisait horreur.

– Et pour ça, il t’a fallu mettre tout le monde dans le même sac ?

– Ce n’était pas juste, je te l’accorde. Mais c’était le seul moyen de m’en sortir.

J’hésite avant de poursuivre.

– Tu sais, j’ai réussi. J’ai obtenu la garde de Mya un week-end sur deux.

Cette fois, le sourire qu’il m’adresse est sincère.

– C’était tout le mal que je te souhaitais, tu sais. De remettre ta vie sur les rails et d’être heureux.

Ses mots me percutent. Oui, j’ai remis ma vie sur les rails.

– J’ai besoin d’avoir des informations sur un business que Mikheev est en train de monter. Il s’agirait d’une sorte d’application.

En quelques phrases, je lui résume la situation actuelle ainsi que ce que j’ai appris grâce à Roxane – sans mentionner son nom, bien sûr. Elle est suffisamment exposée comme ça.

– Et quel est le rapport entre cette application et La Galerie ?

– D’après mes sources, Mikheev aurait envoyé ou souhaite envoyer une taupe au sein de mon équipe. Je ne sais pas ce qu’il compte déterrer comme informations en fouinant de la sorte, mais ça ne peut pas être une coïncidence qu’il démarre ce nouveau projet juste au moment où il vient renifler à notre porte.

– Il a toujours enragé de ne pas avoir la mainmise sur La Galerie, confirme Amar, pensif.

Je darde mon regard sur lui tandis qu’il sort une cigarette électronique de sa poche. Il s’est vraiment rangé sur toute la ligne. Pour ma part, la cigarette reste un vice dont je n’arrive pas à me défaire.

– Voilà pourquoi j’ai besoin de toi, ou plutôt, de ton réseau. Tu as encore quelques contacts dans le milieu ?

Il prend le temps de tirer une longue taffe avant de me répondre.

– J’ai encore deux-trois anciens clients qui me doivent un service. Je ne te promets rien, mais je vais voir ce que je peux faire.

Je hoche la tête pour le remercier. Après avoir expiré une volute de fumée, il range sa cigarette électronique et se redresse.

– Bon, je vais y aller. Je te tiens au courant quand j’ai un retour.

Je me redresse à mon tour, mais je suis distrait par mon téléphone qui vibre. Machinalement, je le déverrouille pour prendre connaissance du message.

Anton : Passe une bonne soirée avec Amar ! Je voulais te dire que je te trouve beaucoup plus en forme en ce moment,

frangin. Tu as l’air de vouloir te réconcilier avec ton passé, je pense que c’est une excellente chose. Ce n’est que comme ça

que tu parviendras à aller de l’avant. Ces derniers mois, tu

faisais du surplace. Je suis vraiment content pour toi.

Après quelques secondes, une nouvelle notification retentit.

Anton : Au fait, n’hésite pas à inviter Amar à la soirée

d’anniversaire de Narcisse, si ça lui dit !

Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel, ce qu’Amar remarque. Face à son air interrogateur, je me sens obligé d’expliquer :

– C’est Anton. Il me dit de t’inviter à la soirée libertine qu’il organise pour son petit ami.

Amar éclate de rire.

– En tout cas, ton frère, lui, n’a pas changé ! Enfin, si, il y a tout de même un détail qui m’interpelle : tu as bien dit « petit ami » ? Anton ?

– Il en est aussi entiché qu’un adolescent, tu le verrais ! Le pire, c’est qu’ils partagent les mêmes délires de couple libéré, tout ça.

– On dirait qu’il a trouvé sa parfaite moitié. Tant mieux pour lui.

Amar me tend la main pour me saluer, je l’attrape mais ne la lâche pas.

– Tu as quelque chose de prévu ce soir ? Il y a un pub irlandais, juste au coin de la rue. On pourrait aller se boire une pinte et rattraper le temps perdu.

– Tu sais bien que je ne dis jamais non à de la bière pression.

Nous échangeons un sourire et tout à coup, j’ai l’impression d’être de nouveau un adolescent. Je ne peux pas dire qu’à l’époque, tout était facile, mais je gardais en moi une certaine désinvolture, une forme d’optimisme face à l’avenir qui me fait cruellement défaut aujourd’hui. Et ça fait du bien.

On n’en est peut-être pas à se rendre ensemble à des soirées libertines, mais une bière, ça me paraît déjà un bon début.

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