Nymphéa
Épilogue
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ROXANE
Trois semaines plus tard.
– Et là, c’est bon ?
– Encore un peu à droite, encore… Voilà, ça m’a l’air bon.
Je descends de mon escabeau en prenant appui sur l’épaule de Matthieu. En levant la tête, je m’aperçois que malgré ses indications, le cadre que je viens d’accrocher est complètement de travers.
– Tu te fous de moi ? C’est ça que t’appelles droit ? m’exclamé-je en lui donnant un coup de coude dans les côtes.
– Ben quoi ?
– Tu ne vois pas l’arête du mur ? C’est complètement de traviole !
Il roule des yeux et soupire exagérément fort, avant de râler.
– Quelle idée de me demander à moi ! Je t’ai bien dit que je n’étais pas doué pour ce genre de trucs. Et puis, on ne va pas se mentir, tu as toujours su que j’étais un peu tordu, non ?
Joueur, Matthieu m’adresse un clin d’œil et un franc sourire et à ce moment-là, je n’ai qu’une envie : l’embrasser. Comme je suis d’humeur badine, je me contente de me hisser sur la pointe des pieds pour lui mordiller la lèvre inférieure – je sais que ça le rend fou. Son grognement me fait rire, et je le repousse pour en revenir à ma tâche.
Après avoir replacé correctement le cadre photo, je recule pour regarder avec émotion le visage souriant d’Olympia et la plaque commémorative dorée qui l’accompagne. Cet hommage placardé dans les vestiaires de La Galerie était mon idée, et je suis heureuse qu’Anton ait accepté.
Trois semaines ont passé depuis l’arrestation d’Alexeï Mikheev. Si les policiers ont réussi à garder la nouvelle sous silence les premières quarante-huit heures, la rumeur s’est vite répandue et a mis le feu aux poudres. La presse ne parlait plus que de ça, spéculant à qui mieux mieux sur l’étendue de l’empire du mafieux russe et ses trafics cachés. Jusqu’à ce qu’un petit journal local obtienne l’exclusivité et publie deux doubles pages entières, rétablissant ainsi la vérité.
Ce journal ? La Gazette libre, tenue par Jefferson Broucque. Son auteur ? Moi.
Cela fait une semaine que mon article est paru, je n’en reviens toujours pas que ce soit moi qui aie écrit ça. Je crois que M. Broucque, que j’ai rappelé après des mois de silence pour lui envoyer le fruit de mon travail, n’en revenait pas non plus. J’aurais pu l’envoyer à un journal de plus grande renommée, mais après tout, le patron de La Gazette a été le seul à m’accorder une chance quand j’en avais le plus besoin. Si je me suis lancée là-dedans, c’est aussi grâce à lui. Alors, le lendemain de cette folie, je me suis retroussé les manches et je me suis mise à compiler mes notes pour leur donner forme.
Parmi la liste des dizaines de femmes proposées sur cette fameuse application premium que préparait Mikheev, plus de la moitié étaient mineures. La plus jeune avait quatorze ans et correspondait au profil d’une adolescente signalée comme disparue en France depuis plusieurs mois.
Anton n’avait pas tout à fait raison : ce n’était pas la liste de leurs clients premium que Mikheev cherchait, mais la liste des clients bannis pour avoir enfreint le règlement. Nul doute que cela lui composait une première base de clients solide pour le lancement de son application.
Avec tout ça, le procès a été avancé et les chefs d’accusation se sont accumulés : trafic de stupéfiants, proxénétisme en bande organisée, traite d’êtres humains, exploitation sexuelle de mineurs, pour n’en citer que quelques-uns.
De quoi assurer un bel emprisonnement à perpétuité pour le Russe et ses acolytes les plus proches. Quant à Tatiana, grâce à son accord, elle s’en est sortie avec trois ans d’incarcération dont un de prison ferme, à compter de la naissance de son enfant.
Par je ne sais quel miracle, j’ai également réussi à obtenir une interview de la part de Manuela. Elle décrit son quotidien infernal et l’addiction à l’héroïne à cause des pratiques violentes auxquelles elle était soumise. Après ça, Manuela a tenu parole : elle est partie dans un centre de désintoxication pour se faire soigner. Les relations avec Joconde sont encore tendues, mais sa sœur a promis que cette fois, elle voulait réellement s’en sortir.
De mon côté, j’ai tenu à publier cet article non seulement pour aller au bout de mon projet initial et me prouver que j’en étais capable, mais aussi pour donner une voix à tous ces hommes et femmes de l’ombre. J’ai annoncé ma décision aux Kabinsky avant d’envoyer mon texte et, contre toute attente, ils m’y ont tous les deux encouragée. En fait, Anton m’a même remerciée pour mon aide. J’ai balayé sa gratitude car ce qui est certain, c’est que tout le mérite revient à Tatiana et au courage dont elle a su faire preuve.
J’en ai profité pour lui présenter mes excuses pour la façon dont je me suis énervée contre lui. Nous avons eu nos différends, j’ai parfois douté de ses intentions, c’est certain. Il faut dire que l’aîné des Kabinsky ne manque pas d’ambition. Avec le recul, j’éprouve une certaine admiration pour lui.
Quand je repense à notre première rencontre au Millésime… Tout ça me paraît tellement loin !
J’ai changé, c’est évident. Je ne suis plus cette fille stressée, solitaire, en manque d’affection. Et si c’est le cas, c’est grâce aux Kabinsky, à Olympia, à La Galerie et à toutes les personnes que j’ai croisées sur ma route.
C’est pour ça que j’ai longuement hésité avant de donner ma démission pour retrouver une vie « normale ». Car à quoi se résumait ma normalité, avant ma rencontre avec les Kabinsky ? Une succession de jours et de nuits fades, à vivoter en attendant que quelque chose – ou quelqu’un – d’intéressant vienne me sortir de ma torpeur.
La vérité, c’est que j’ai aimé la vie que je me suis construite à La Galerie. Cette tension brûlante dans le ventre lorsque je choisissais mes tenues et que j’enfilais le masque de Nymphéa. L’excitation et l’appréhension avant chaque nouvelle mission. Cette impression, pour la première fois de ma vie, de faire partie d’un tout, d’y avoir ma place.
Si je suis honnête, je n’ai jamais autant appris sur moi-même que depuis mon embauche. La Galerie a révélé des facettes de ma personnalité que je ne soupçonnais pas, que je redoutais, mais en fin de compte elle m’a appris à les accepter car elles font partie de moi.
Nymphéa fait partie de moi.
Pourtant, avec le recul, je ne me vois pas continuer à travailler en tant qu’hôtesse. Ce qui me plaisait dans ce job, ce frisson d’excitation, ne m’est plus aussi essentiel. Je crois qu’avec les événements de ces dernières semaines, j’ai eu mon compte d’action pour toute une vie ! Maintenant, j’ai envie de réfléchir à mon futur. De toute façon, avec ce que j’ai amassé en tant qu’hôtesse, j’ai assez d’argent pour m’assurer une vie confortable pendant un bon moment. J’ai déjà commencé à chercher un appartement, plus petit, mais qui correspondra mieux à mon nouveau quotidien.
Et puis, il y a Matthieu. Matthieu que je n’ai pas quitté ces dernières semaines, même si je suis retournée habiter avec les filles. Vu nos débuts, je n’aurais jamais cru que ce serait si facile entre nous. Nous ne sommes pas les plus doués pour communiquer, mais nous faisons de notre mieux. Après tout, une relation, ce n’est pas magique, ça se construit à deux. Pour l’heure, nous apprenons à nous connaître et à nous apprivoiser.
Il est des personnes avec qui il est facile de parler, il en est d’autres avec qui il est encore plus facile de se taire. C’est dans nos silences communs que Matthieu et moi nous comprenons le mieux.
Je ne me sens pas capable de poursuivre ma carrière d’hôtesse en me donnant tous les soirs à d’autres alors que le seul pour qui je brûle, c’est lui. Notre couple est encore fragile et je veux mettre toutes les chances de notre côté pour que ça fonctionne. Matthieu doit sentir mon regard insistant sur lui, car il se tourne vers moi.
– Comment les autres ont-ils pris le fait que tu quittes ton job d’hôtesse ?
– Bien. Ça ne les a pas tellement étonnés. Après tout, je n’ai plus eu un seul client depuis des semaines.
Sur le visage de Matthieu, je lis clairement que ça n’est pas pour lui déplaire, mais il n’en dit rien. À la place, il poursuit :
– Ça va être bizarre à La Galerie sans toi. J’ai aimé qu’on travaille ensemble.
Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.
– Non, c’est faux ! J’étais la pire employée.
– Toujours quelque chose à redire, aucune discipline, soupire-t-il. Tu m’en as fait baver !
– Et toi alors !
Il se fend de ce petit sourire narquois dont lui seul a le secret.
– Désolé, je me sentais obligé de dire un mot gentil, vu que tu pars, se moque-t-il.
– Tu n’es pas très doué, fais-je en rentrant dans son jeu. Tu ferais mieux de laisser ça à Anton.
En disant ça, je me suis approchée à pas feutrés pour enrouler mes bras autour de son cou. Il glisse ses mains autour de ma taille en réponse, me collant contre son torse.
– Tu as raison, ce n’est pas mon truc, la parlotte. Je suis plutôt un homme d’action.
Je reconnais la flamme qui s’est allumée dans son regard. De mon côté, la morsure dans mon bas-ventre est sans équivoque. On échange un baiser langoureux qui m’envoie des frissons de la racine des cheveux jusqu’au bout des orteils.
– Je ne serais pas contre un peu d’action, lui susurré-je à l’oreille. On a plein de chambres à proximité, il doit bien y en avoir une de libre.
– En fait, il y en a une où je voulais t’emmener.
J’écarquille les yeux de surprise. J’avais dit ça comme une plaisanterie. Je ne connais que trop bien le sacro-saint self-control de Matthieu sur son lieu de travail. Je ne pensais pas qu’il accepterait mon invitation coquine…
– Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de M. Kabinsky ?
– Je sais, avant, j’avais des principes solides. Puis, tu es arrivée, véritable raz-de-marée qui a bousculé tous mes repères…
– Un raz-de-marée ? répété-je, amusée.
– Plutôt un bulldozer, surtout au début.
– Hé !
Il ricane avant de mordiller le lobe de mon oreille.
– Arrête un peu de te plaindre et suis-moi.
Il glisse ses doigts entre les miens et m’entraîne par le dédale de couloirs jusqu’à une pièce située un étage encore en dessous.
Mon excitation augmente d’un cran lorsqu’il déverrouille l’accès, ouvrant la porte sur une gigantesque chambre aux murs tapissés de bordeaux.
– Est-ce que c’est…
Matthieu hoche la tête.
– La Chambre rouge. Normalement, ne peuvent y accéder que les hôtes et hôtesses confirmés. Mais je sais à quel point tu voulais la voir. Alors, j’ai décidé de faire une petite exception.
– Enfin, des avantages à coucher avec le boss ! Je commençais à croire que ça ne servait à rien.
Je lâche un cri surpris lorsqu’il m’attrape par les fesses pour me soulever. Il esquisse trois pas et m’assied sur une large table au coin de la pièce. Je regarde en l’air. Au-dessus de ma tête, solidement attachés à une poutre, pendent deux liens en cuir. Un frisson me parcourt.
La fameuse Chambre rouge. La Chambre de tous les fantasmes.
Matthieu se glisse entre mes jambes et j’agrippe son dos pour le rapprocher de moi.
– Je croyais qu’avoir accès à tout ça, c’était déjà un sacré avantage, répond-il en montrant du doigt son corps d’apollon d’un air faussement contrarié.
Je me mords la lèvre inférieure. Ma température corporelle est en train de grimper en flèche et je n’ai plus qu’une idée en tête : tracer le contour de ses abdominaux avec ma langue.
– Je vais devoir vérifier pour en être sûre, rétorqué-je en commençant à le déshabiller.
Il rit en se faufilant hors de ma portée.
– Minute, papillon. J’ai quelque chose à te montrer avant.
J’ouvre la bouche pour lui exprimer à haute voix des pensées peu catholiques, mais il sort un papier de sa poche. Un papier plié en deux, qui, lorsqu’il l’ouvre et me le tend, ressemble étrangement à un contrat.
Je fronce les sourcils.
– Lis-le avant de me poser mille questions.
Je parcours les premières lignes et, en lisant l’intitulé, je ne peux déjà m’empêcher de réagir.
« Conteuse de fantasmes. »
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
Le sourire de Matthieu fait apparaître une fossette sur sa joue.
– Une offre d’emploi. Tu as dit que tu ne voulais plus travailler en tant qu’hôtesse, mais que la vie à La Galerie allait te manquer… J’en ai discuté avec Anton. Pour l’instant, il est le seul à s’occuper de la rédaction des scénarios des clients. Avec tout ce qui s’est passé, sa récente rupture avec Narcisse, plus le succès que rencontre La Galerie, on a décidé qu’il aura besoin d’aide. Et on a naturellement pensé à toi.
– Pour écrire des scénarios ?
– Pour donner vie aux fantasmes des clients. Anton lui-même a avoué qu’il commençait à manquer d’inspiration, et on est sûrs qu’une touche féminine ne serait pas de trop. Ce serait une manière de continuer à travailler ensemble, mais d’égal à égale : Anton serait ton unique boss. Toi et moi, on serait au même niveau. En plus de ça, tu pourrais continuer à bénéficier d’un logement de fonction si tu le souhaites, et tu serais avantageusement rémunérée. Le salaire n’est pas le même qu’en tant qu’hôtesse, surtout sans les pourboires. Mais son montant est inscrit en deuxième page, je pense que tu pourras convenir qu’il est plus qu’intéressant…
– Matthieu, le coupé-je en secouant la tête. Arrête ton monologue ! J’accepte.
Il semble si heureux que ça me met des papillons dans le ventre.
– C’est vrai ?
– Bien sûr ! Enfin, si tu penses réussir à me supporter au quotidien.
Il colle sa bouche contre la mienne et m’embrasse comme si j’étais la chose la plus précieuse du monde.
– Je vais faire de mon mieux. Et toi, tu y arriveras ?
– Péniblement, sans doute. Mais si je ne travaille plus sous toi, tu ne devrais plus avoir de raison de m’engueuler comme du poisson pourri !
Ses mains remontent le long de mes côtes, vont frôler ma poitrine. Je le sens sourire lorsqu’il m’embrasse dans le cou et déclare d’un ton coquin :
– J’espère tout de même que tu continueras à travailler sous moi, à certains moments.
J’enroule mes jambes autour de ses hanches et rapproche nos corps. La perspective de continuer à travailler à La Galerie, près de mes amis et de Matthieu, ainsi que la solide érection qu’il commence à frotter contre mon intimité à travers nos jeans, me mettent en joie.
– Comme tu préfères. Après tout, on est dans la Chambre rouge et aujourd’hui, c’est toi qui commandes.
Je n’en attendais pas plus pour me jeter sur ses lèvres. Nos mains se font pressantes, son corps brûle contre le mien. La passion qui monte en moi est si dévorante que j’ai tout à la fois envie de l’embrasser et de le mordre. La moitié de nos vêtements sont tombés au sol, ainsi que le contrat, quand il se décolle de moi.
– Alors, Roxane ? Que puis-je faire pour toi aujourd’hui ? demande-t-il, le souffle court, les lèvres rougies par l’ardeur de nos baisers.
Je n’ai pas à réfléchir longtemps. Le désir qui pulse en moi a besoin d’être assouvi, vite. Il m’aide à me soulever de la table pour enlever mes chaussures et mon pantalon, embarquant mon sous-vêtement en même temps.
J’écarte les jambes de manière provocante. Nymphéa ou Roxane, qu’importe ? Mon expérience à La Galerie m’a non seulement appris qu’il y a toutes sortes de fantasmes et de manières de prendre du plaisir, mais aussi que le mieux qu’on ait à faire en matière de désir, c’est de l’assumer. Sans honte, sans jugement, sans tabous. Et avec un ou une partenaire qui est prêt à vous suivre, bien entendu.
Je me délecte de l’image de Matthieu, torse nu, qui s’agenouille entre mes cuisses. Je renverse la tête en arrière, mes doigts enfouis dans ses cheveux. Un gémissement m’échappe lorsque sa langue vient me caresser avec la douceur d’une plume.
Tandis que je me laisse transporter par les vagues de plaisir de plus en plus intenses, je souris.
Conteuse de fantasmes. Je sens que ça va me plaire. Des fantasmes, j’en ai plein. Maintenant, j’ai aussi trouvé quelqu’un avec qui je meurs d’envie de les assouvir…
En réalité, je sais pourquoi c’est si bon avec Matthieu. Aussi fou soit le sexe, aussi séduisant soit le partenaire, aussi dingue soit le fantasme, rien n’est comparable à l’alchimie de deux amoureux.
L’amour est au sexe ce que la crème chantilly est au chocolat chaud : il sublime ce qui est déjà délicieux pour le rendre meilleur encore.
C’est un alignement parfait : l’alignement entre la tête, le corps et le cœur.
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Gabbiani
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