Nymphéa

Gabbiani · Chapitre 52 sur 54

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Nymphéa

Chapitre 52

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ROXANE

– Vous êtes pile à l’heure. J’apprécie.

Je tressaille lorsque la voix d’Alexeï Mikheev retentit. Nous venons de traverser un étroit couloir pour arriver dans le premier espace de l’entrepôt, celui où avait été aménagée la piste de danse, avec les cages suspendues. La pièce étant plongée dans une semi-obscurité, je mets un moment à m’habituer.

Mikheev se tient au centre de la pièce, à quelques mètres devant nous, avachi dans un grand canapé en velours sombre quelque peu abîmé. Des hommes habillés tout en noir trônent à côté de lui, debout. Il nous adresse un sourire goguenard lorsque nous arrivons à sa hauteur.

– Bienvenue, mes chers. Asseyez-vous, je vous en prie.

Soudain, il s’aperçoit de ma présence, de ma proximité avec Matthieu, et ses yeux s’illuminent.

– Ma belle, ça me fait plaisir de te voir ! s’exclame-t-il. C’est pour moi que tu es là ?

– Certainement pas, répliqué-je tout à trac.

Il se met à rire de manière tellement forcée que ça en est ridicule.

– On peut dire que tu en as fait, du chemin, depuis notre première rencontre. Je t’ai sous-estimée, j’aurais peut-être dû miser sur un autre poulain que cette petite tafiole de Narcisse.

À côté de moi, Anton esquisse un mouvement, comme s’il allait répliquer, mais il n’en fait rien.

– En tout cas, poursuit Mikheev en se tournant vers Matthieu, nous avons plus en commun que ce que je pensais !

Le regard plein de vice qu’il me lance me donne envie de dégobiller. Anticipant la réaction de son frère, Anton se décide enfin à prendre la parole.

– Nous sommes là comme convenu Alexeï. Je te propose qu’on procède à l’échange sans tarder ?

– Quelle impatience, quelle impatience ! C’est bien ça le problème de votre génération, vous ne prenez pas le temps de savourer.

Tout à coup, Matthieu lâche ma main et avance d’un pas, les poings serrés.

– Ça suffit, on n’en a rien à foutre de tes bavardages ! On est là, avec les papiers que tu as demandés. Maintenant, rends-moi ma fille.

Loin de l’impressionner, sa tirade a pour effet d’éclairer davantage encore le rictus sur le visage du Russe. Malgré les hommes à la musculature imposante qui l’entourent, je ne peux m’empêcher de river mon regard sur lui. Il est impeccablement vêtu d’un costume gris clair et d’une chemise blanche. Comme d’habitude, ses longs cheveux gris sont rassemblés en catogan. Jambes croisées, un bras posé sur l’accoudoir, il respire l’assurance.

– Toujours aussi direct, mon cher Matthieu. Eh bien, soit. Restons debout si vous préférez.

Joignant le geste à la parole, il se lève tout en lissant sa veste à deux boutons. D’un geste évasif, il désigne un type à l’écart des autres.

– Maître Chamberland, un de mes avocats, va vous donner le contrat qu’il a soigneusement rédigé avec son équipe et qui stipule que vous me cédez l’entière gestion de La Galerie, sa clientèle et ses salariés. Je vous laisse quelques minutes pour en prendre connaissance.

L’avocat en question s’avance, comme mû par un ressort, et s’exprime d’une voix laconique en déposant une liasse de papiers sur la table :

– Il vous faudra signer et parapher les différents exemplaires de l’acte de vente tous les deux.

À ma gauche, Anton esquisse un pas mais Matthieu tend le bras pour lui bloquer le passage.

– Pas si vite ! Avant toute chose, je veux m’assurer que vous avez tenu parole et que Mya va bien. Montrez-moi ma fille !

– Très bien. Tatiana !

Silencieuse comme un fantôme, Tatiana apparaît depuis une porte cachée au bout de l’entrepôt. Mon cœur se met à battre frénétiquement lorsque je reconnais la frêle silhouette qui l’accompagne. En écho à mes pensées, j’entends Matthieu gémir.

– Mya !

– Papa !

Sa petite main agrippée à celle de Tatiana, Mya contourne le canapé et les fauteuils pour venir se placer sagement à côté de Mikheev. À partir du moment où elle a reconnu son père, son visage s’est illuminé d’un adorable sourire. Je ne dois pas baisser ma vigilance, tant qu’on n’est pas tous sortis de cet endroit, sains, saufs et ensemble, ce n’est pas terminé.

– Je peux aller retrouver mon papa, maintenant ? demande Mya de sa petite voix, en levant la tête vers Tatiana.

– Pas encore, moya dorogaya. Dans cinq minutes, d’accord ?

La petite fille hoche la tête et je croise le regard de Tatiana tandis qu’elle harponne ses doigts sur son épaule. Son visage est hermétique, indéchiffrable comme toujours. Je ne peux m’empêcher d’observer le tableau qu’ils nous offrent tous les trois : la solaire petite Mya, l’innocence à l’état pur, et Tatiana et Alexeï, grands, élancés et terriblement menaçants. Leur aura sombre écrase totalement celle de Mya, et je n’ai qu’une envie, la tirer par le bras et l’arracher à leurs griffes le plus vite possible.

Patience. On y est presque.

– C’est bon pour toi ? questionne Anton en posant sa paume dans le dos de son frère.

Matthieu se frotte la nuque, fixant sa fille sans ciller. Il ne faut pas être devin pour lire dans son regard affolé que non, ce n’est pas bon, que rien n’est bon dans cette situation désastreuse. Néanmoins, il finit par hocher la tête.

– Allons-y. Signons ce putain de contrat et tirons-nous d’ici, grommelle-t-il.

Les deux frères s’emparent des papiers et entament une lecture silencieuse. Je me dandine d’un pied sur l’autre, mal à l’aise, priant intérieurement pour en arriver au moment où on sera hors d’ici. Pourtant, même lorsque je vois Anton et Matthieu signer à tour de rôle les maudits contrats, je ne me sens pas mieux. Au contraire, mon angoisse se fait de plus en plus vive. Je commence à avoir des sueurs froides.

– Voilà, tu as obtenu tout ce que tu voulais de nous, lance Anton sur un ton écœuré. Maintenant, à toi d’honorer ta part du marché et de nous laisser tranquilles.

Après avoir brièvement parcouru des yeux les papiers que maître Chamberland lui a collés sous le nez, Mikheev acquiesce et ouvre grand les bras.

– Je n’ai qu’une parole mes amis ! Vous pouvez récupérer la petite.

Le visage blême de Matthieu semble reprendre des couleurs tandis qu’il lâche un soupir de soulagement.

– Néanmoins, tant que nous y sommes, j’aimerais tout de suite commencer à profiter des avantages liés à ma nouvelle acquisition.

Il darde ses iris vénéneux sur moi.

– Toi. Viens ici.

Je me pétrifie sur place et, avant que je ne puisse esquisser un geste, Matthieu s’interpose.

– Il est hors de question qu’elle aille où que ce soit avec toi, rugit-il.

Mikheev fait claquer sa langue contre son palais, visiblement très amusé par la situation.

– Je crois que tu n’as pas bien compris ce qu’il en est à présent. La Galerie m’appartient et tous ses employés aussi. Et si je ne m’abuse, cette charmante demoiselle fait partie des effectifs, non ? Contractuellement, elle est donc sous mes ordres.

La tête commence à me tourner tandis que je me rends compte de ma stupidité. Avec tout ce qui s’est passé ces derniers jours, je n’ai même pas pris la peine de m’occuper de mon propre avenir. Les Kabinsky ont offert l’opportunité aux employés de partir, mais moi, ai-je réfléchi un instant à ce qui allait se passer à partir de ce soir ? Non, bien sûr, j’étais trop occupée à essayer de consoler Matthieu. Je crois qu’au fond, je n’arrivais pas à y croire. Je n’avais pas envie de croire que ça pouvait réellement se terminer comme ça.

Voyant que je ne réagis pas, les yeux de Mikheev se plissent.

– Ne t’inquiète pas, ma belle. Je vais prendre bien soin de toi, on va se faire un max de cash ensemble ! Tu es prometteuse, nul doute que tes nouveaux clients vont te trouver très à leur goût.

Ensuite, tout se passe très vite. Mikheev s’exclame :

– Attrapez-la.

Simultanément, ses sbires se mettent en mouvement, Matthieu s’avance en s’écriant « non », les poings levés, moi je recule, et avant que je ne comprenne ce qui se passe, mes mains fouillent dans mon sac.

– Je n’irai nulle part avec toi !

Pour la première fois, je vois un éclair de surprise traverser le regard d’Alexeï Mikheev, avant qu’il ne se mette à ricaner.

– Qu’est-ce que tu fais avec ça, gamine ? Repose-le vite avant de te faire mal.

Mais je n’obéis pas. Malgré mes doigts tremblants, je ne desserre pas ma prise du pistolet que je brandis devant moi et dont le canon est pointé droit sur une personne : Mikheev.

– Fais attention à ce que tu fais, m’avertit Anton.

– Tu ferais mieux de l’écouter et de baisser ton arme.

Puisant dans toute ma réserve de courage, et sûrement d’inconscience, je n’en fais rien.

– D’accord, mais seulement une fois que vous nous aurez rendu Mya et que vous nous aurez laissés partir sans problème, répliqué-je.

Cette fois, il n’y a plus aucune trace d’amusement sur le visage aux traits tirés du Russe. Me lançant un regard dédaigneux, il se détourne pour s’adresser à Matthieu d’un ton indolent, comme si tout ceci l’ennuyait profondément.

– Dis à ta petite poupée d’arrêter tout de suite son manège, sinon, il se pourrait bien que notre deal ne tienne plus.

Après avoir bloqué un instant sur la scène qui se joue devant lui, Matthieu vient vers moi, mais je ne me tourne pas vers lui, me concentrant de toutes mes forces pour tenir ma cible en joue. Il se met à parler avec calme, d’une voix basse. Son souffle qui caresse mon cou m’indique qu’il est tout près, pourtant, il ne me touche pas.

– Roxane, calme-toi, tout va bien se passer. Jamais je ne te laisserai partir avec lui, tu peux en être certaine. Maintenant, pose ça s’il te plaît, et rentrons tous ensemble à la maison, Mya, toi et moi.

Un tsunami d’émotions monte en moi, mes yeux me piquent.

D’un côté, je suis touchée par ses mots, de l’autre, je sais qu’il dit ça pour me convaincre d’obtempérer. Tout à coup, comme un uppercut en plein crâne, l’image d’Olympia me revient en tête, et le trou dans mon cœur se met à brûler, plus vivement que jamais.

– Comment peux-tu être en être sûr ? Comment peux-tu avoir confiance en sa parole ? Tu as vu ce qu’il a fait à Olympia, murmuré-je tandis que les larmes se mettent à rouler sur mes joues.

– Olympia ? demande Mikheev qui ne perd pas une miette de notre échange.

Il se tourne vers ses hommes de main, et l’un des deux lâche placidement :

– La tentative de cambriolage à La Galerie, monsieur.

– Oh, je vois, lâche-t-il. Une grande rousse, plutôt jolie, n’est-ce pas ? Un dommage collatéral, comme on dit. Sa mort m’a posé un dilemme moral pendant au moins cinq minutes, tu sais ? Avec un corps pareil, elle aurait eu toute sa place dans ma nouvelle équipe.

Cette fois, mon léger tremblement se mue en spasmes. J’avance d’un pas.

– Je vous interdis de parler d’elle. C’est vous qui méritez de croupir dans un trou, à vous faire bouffer par les vers !

Mikheev ne bouge pas d’un pouce malgré ma proximité, pourtant, je vois bien que ses deux billes bleues sont à présent fixées sur le calibre 315 dans ma main. L’air autour de nous se charge d’une tension qui ne présage rien de bon. Pour une fois, une trace d’humanité passe dans son regard. Malgré ce qu’il essaie de faire croire, il a peur, je le sens. Et ça renforce ma détermination à ne rien lâcher.

Il finit par pousser un profond soupir.

– Bon, ça commence à bien faire tout ça. Visez la petite, qu’on en finisse.

Plusieurs déclics résonnent et je découvre avec horreur non pas un, mais deux pistolets dirigés tout droit sur Mya.

– Mya ! NON ! hurle Matthieu.

Je ne sais pas si elle comprend entièrement ce qui se passe, mais en voyant le visage décomposé de son père, la fillette se met à pleurer.

Ses pleurs me vrillent le cœur. Je chancelle.

Merde, qu’est-ce que je suis en train de faire ? Alors que je m’apprête enfin à baisser mon arme pour oser espérer me sortir vivante de ce merdier, une voix perçante s’élève au-dessus de tous les cris.

– Maintenant, ça suffit.

Un nouveau déclic, un éclair argenté. La stupeur manque de me faire baisser le bras tandis que j’observe, médusée, le revolver posé à même la tempe de Mikheev.

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