Twisted Retaliation: Sombre mafia romance (French Edition)
Chapitre 10
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Roméo
Installés autour d’une table au manoir des Bellochi, Léandro, Dino et moi attendons que Gianni sécurise la ligne afin de contacter Davide Coppola.
Notre « salle de réunion » ne comporte qu’une table ronde et des chaises. Elle ne nous sert qu’à discuter des sujets délicats qui risqueraient de heurter la sensibilité des autres occupantes de la maison, Giulana et Aurora.
Comme lorsqu’ils étaient gosses, les frères Bellochi et leur cousin habitent ensemble dans cette immense bâtisse et continueront d’y vivre jusqu’à leur mort. Ils ne s’imaginent pas un autre mode de vie que celui-ci, en communauté, mais surtout en famille. Mis à part pour les femmes de ménage, personne n’entre chez eux, et ces dernières n’ont pas accès aux étages, seulement aux pièces « communes » de la maison. Ce manoir est leur bulle de quiétude, leur jardin secret, leur repaire, ils ne veulent aucun extérieur à leur famille à l’intérieur.
Ils m’avaient proposé de m’y installer, mais j’ai préféré investir dans un appartement. Même si je passe le plus clair de mon temps avec eux que ce soit entre ces murs ou en dehors, j’apprécie également le calme et la solitude que m’offre mon logement. J’en ai besoin pour recharger mes batteries.
— Je lance l’appel dans une minute, nous prévient Gianni.
Dino ne se donne pas la peine de se redresser, avachi dans sa chaise, les pieds posés sur la table, il est conscient que cet appel n’exigera pas toute son attention puisqu’il n’en sera que spectateur. Comme moi. Je ne souhaite pas mener ces discussions, je laisse tout le plaisir à mon ami qui, je le sais, adore ça. La seule personne avec qui j’aimerais discuter est Cipriano Russo et ce serait uniquement pour lui promettre son décès dans un futur proche, mais ça ne servirait pas notre cause puisque cela divulguerait tout notre plan et nous retirerait l’avantage.
Léandro dépose son téléphone sur la table et n’accorde qu’un bref regard à son frère avant de plonger son regard dans le mien.
— Les photos sont prêtes ?
— Elles partiront dès la fin de l’appel en fonction de ses réponses, dis-je en hochant positivement la tête.
Léandro acquiesce puis, la mine sérieuse, il concentre son attention sur le haut-parleur de conférence qui trône au centre de la table lorsque Gianni lance l’appel.
— Coppola, j’écoute, s’annonce une voix grave, aux notes aussi hautaines que celles de sa nièce.
— Enchanté, Davide. Je me présente, Léandro Bellochi, répond mon ami aux yeux gris-vert. Nous n’avons jamais eu l’occasion de nous parler.
— Tu as franchi une limite en t’en prenant aux miens, Bellochi, répond-il d’une voix bien plus froide.
— C’est eux ? s’enquière une voix masculine en arrière-plan.
Léandro esquisse un sourire en coin.
— Je dirais plutôt que la limite a été franchie lorsque tes soldats sont entrés sur mon territoire. J’espère que personne n’attend leur retour d’ailleurs, ajoute-t-il une note d’amusement dans la voix.
— Qu’est-ce que tu veux ? rétorque-t-il abruptement.
Le regard de Léandro croise le mien. Davide n’a pas nié les faits, il avait connaissance de ce qu’il se passait à Chicago.
J’aurais pu les ménager, leur promettre qu’aucun mal ne serait fait à leur princesse durant sa captivité et les conduire doucement à nous remettre Russo en échange de Leona, mais en confirmant nos soupçons, Davide vient de sceller leur sort. Les photos partiront à la fin de l’appel et je ne manquerais pas d’augmenter peu à peu leur angoisse en continuant de leur transmettre des preuves des horreurs que subit Leona entre nos mains.
— Je voulais seulement revendiquer cet enlèvement et t’en présenter les raisons, répond calmement Léandro en reportant son attention sur le haut-parleur. L’heure des négociations viendra prochainement, je te laisse le temps de réfléchir à une proposition afin de réparer vos fautes.
— Laisse-moi lui parler, lui ordonne Davide.
— Comment elle va ? demande la même voix en arrière-plan.
Je n’arrive pas à savoir s’il s’agit de son deuxième oncle ou de son père, mais compte tenu du niveau d’inquiétude facilement audible dans sa voix, je pencherais pour la deuxième option.
— Je crains que ce ne soit pas possible, mais elle vous envoie toutes ses pensées depuis sa cellule.
— Bellochi, gronde Davide. Si tu lui fais quoi que ce soit…
— Personnellement, je ne compte pas la toucher, le coupe Léandro.
Nous pouvons entendre le soupir de soulagement que le Napolitain pousse en arrière-plan.
— Mais en ce qui concerne le reste des habitants de Chicago… je ne peux pas l’affirmer, termine Léandro avec un sourire cruel aux lèvres.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’inquiète une voix féminine, que je devine être celle de sa mère.
— Vous ne pensiez pas qu’elle serait nourrie et logée gratuitement, elle va devoir travailler pour ça, explique Léandro.
Son regard croise à nouveau le mien, je suis certain qu’il peut y lire la même folie que dans le sien.
— Et ça tombe bien parce que la demande a fortement augmenté dans nos établissements depuis que nous avons fermé votre bordel, nous avions besoin de plus de main-d’œuvre.
Nous entendons sa mère pousser un cri étranglé en arrière-plan suivi rapidement par des sanglots.
— Je vous tuerai tous, clame le père.
— Que ce soit bien clair, pour chaque Napolitain qui pénétrera sur mon territoire, Leona recevra un châtiment et vous vous doutez bien que nous ne manquons pas d’imagination lorsqu’il s’agit de torturer quelqu’un.
— Bellochi…
— On se reparle dans quelques jours, préparez-vous, conclut Léandro.
Un coup de menton en direction de Gianni et son frère met fin à l’appel. Tout de suite après, il leur transfère les photos de Leona.
— Ton petit avant-gout devrait les tenir en haleine quelque temps, me dit Léandro en souriant.
Ils se concentreront sur le premier plan à savoir Leona en tenue de stripteaseuse sur un podium, ils ne se soucieront pas de l’arrière-plan et du manque de public autour d’elle. L’esprit humain est ainsi fait, quand les sentiments s’en mêlent, il est impossible de penser clairement. Au premier coup d’œil, la peur s’infiltrera dans leur système, suivie par la honte, et ils détourneront tous le regard. Ils éviteront ces photos, symboles de leur échec, comme la peste, mais cette image de Leona sur un podium sera gravée dans leur tête et ils s’imagineront la scène. Elle se jouera dans leur tête et les rongera de l’intérieur.
— Ce n’est que le début, réponds-je. Ils ne sont pas au bout de leurs peines.
Il me rend mon large sourire tout en poussant sa chaise pour se mettre debout.
— Viens évacuer cette tension sur le ring avec moi, me propose-t-il.
Je secoue négativement la tête tout en poussant également ma chaise.
— J’emmène mes parents voir Chiara, expliqué-je. On va passer l’aprèm avec elle.
Cela fait presque deux semaines qu’elle est entrée en maison de repos et les médecins l’estiment désormais apte à recevoir de la visite. Physiquement, elle va très bien, elle est en forme, mais mentalement… c’est tout autre chose.
La révélation de son secret lui a foutu un coup de massue derrière la tête.
Selon les psychologues du centre, pour protéger ses sentiments, elle occultait complètement la réalité, elle se dissociait du moment, d’où l’absence de changement dans son attitude. Seulement lorsque son secret a été divulgué, elle a dû faire face à toutes ses actions. D’un seul coup, elle a réalisé tout ce qu’elle avait enduré durant les derniers mois, et elle a sombré.
— Ils estiment toujours ses progrès encourageants ? me demande Gianni en refermant l’écran de son ordinateur portable.
— Elle est en train de remonter la pente, confirmé-je.
— Ça devrait encore plus l’aider de savoir qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait, commente Dino en levant enfin les yeux de son téléphone.
— D’après toi, elle voudra assister au grand final de ton plan ? m’interroge Léandro.
La torture de Russo. Ça me donne des frissons rien que d’y penser.
— Je ne pense pas que ça l’aidera, réponds-je. Pas comme moi en tout cas.
J’ai besoin d’enfoncer ma lame dans le corps de Russo pour tourner la page, mais je ne crois pas que Chiara ait besoin de la même chose. Et son état mental est beaucoup trop instable pour tenter l’expérience.
— Je préfère éviter totalement le sujet et ne rien lui dire pour le moment, conclus-je.
Pour l’instant, elle a davantage besoin de soutien qu’autre chose, je lui apprendrai plus tard qu’elle a été vengée.
— Tu veux que je surveille ta petite souris pendant ton absence ? me demande Dino en ôtant ses pieds de la table.
— Je garde un œil sur elle, ne t’en fais pas. Pour quelqu’un qui n’était pas chaud pour l’enlever, je te trouve bien pressé d’aller la retrouver, me moqué-je. Est-ce que la Napolitaine t’a charmé, gamin ?
— Elle est canon, tout à fait mon genre, répond-il sans hésiter. Mais je ne disais pas ça pour ça. Je parlais plutôt de Romano et sa réputation de vieux porc.
Il fait partie du service de sécurité du Whisper. J’ai également entendu Nedo, le gérant du club, parler des quelques plaintes des filles concernant les remarques graveleuses et le côté voyeur de Romano.
— Il a pour consignes de monter la garde quand l’une des filles lui apporte à manger, mais de ne jamais entrer dans sa cellule. Il sait parfaitement que je lui ferais bouffer ses doigts s’il s’approchait d’elle, expliqué-je d’une voix froide.
— Si tu le dis, déclare Dino en se levant.
Je n’ai aucun doute là-dessus. Dino n’en a peut-être pas conscience, mais le reste des Calabrais me craint autant que Léandro et Gianni. Mes mots sonnent comme des ordres à leurs oreilles et mes mises en garde comme des promesses de mort. Romano, comme les autres, n’oserait pas me défier. À vrai dire, à l’exception de mes proches, Leona est la première personne à me tenir tête depuis des années.
— Il ne lui fera rien, répété-je.
— Rien que tu n’aies pas toi-même envie de lui faire, réplique Dino avec un sourire narquois aux lèvres.
Je ne vais pas faire semblant de ne nourrir aucun fantasme à son égard.
— Tu l’as dit, elle est canon.
Elle le sera d’autant plus avec des larmes au coin des yeux lorsque, à genoux devant moi, elle avalera goulument ma queue.
Il secoue la tête en riant.
— Ça promet d’être intéressant, affirme-t-il en se dirigeant vers la sortie.
— S’il y a le moindre problème avec Romano, pas la peine de m’appeler, tu as carte blanche, me dit sombrement Léandro.
Torturer ou tuer l’un des nôtres est synonyme de trahison selon notre « code d’honneur » sauf si c’est justifié et mérité. En général, il revient au Capo de trancher sur cette question et condamner ou non le Calabrais.
Nous échangeons un regard entendu puis je tourne les talons et je m’en vais rejoindre mes parents chez eux.
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Roméo
— Les dés sont truqués, ce n’est pas possible, m’exclamé-je alors que le petit cube présente une nouvelle fois un six sur sa surface.
Ma sœur laisse échapper un rire tout en prenant son cheval qu’elle fait encore avancer de six cases avant de jeter une nouvelle fois son dé et obtenir un trois.
Si l’on m’avait dit qu’aujourd’hui, je jouerais aux petits chevaux avec Chiara, comme lorsque nous étions gosses, je ne l’aurais pas cru. Et pourtant, c’est le cas.
— À ton tour, me dit-elle.
— Donne-moi ton dé, exigé-je en lui tendant le mien pour échanger.
Chiara secoue la tête, le sourire aux lèvres, mais tend tout de même son cube vers moi.
J’observe d’un œil mauvais mes deux chevaux restants encore coincés à l’écurie tandis que les trois cheveux restants de Chiara sont tous sortis et avancent au galop sur le plateau. J’avais de l’avance pourtant, j’ai rentré deux chevaux déjà, mais cela fait une bonne dizaine de tours que j’attends un foutu six pour continuer.
Je lance le dé et me retiens difficilement de balayer d’un revers de main le plateau de jeu lorsque le chiffre un s’affiche sur le cube.
Chiara me sourit grandement tout en reprenant son dé.
Je déteste perdre. Je déteste encore plus ne pas pouvoir tricher. Seulement durant une partie en tête à tête et sans aucune distraction autour de nous, forcément le regard de Chiara est braqué sur moi et je ne peux rien faire sans qu’elle s’en aperçoive.
— Ça fait longtemps qu’ils sont partis, non ? me demande Chiara en cherchant une pendule autour d’elle.
Elle en trouve une sur sa droite, au milieu d’un mur blanc strié de bandes de couleurs différentes, comme un arc-en-ciel. La décoration de cette pièce ne laisse aucun doute sur sa fonction récréative.
Ici, comme dans le reste de l’établissement tout a été pensé pour apporter aux patients le meilleur cadre de vie possible, le plus propice à un bon rétablissement.
Cet endroit figure dans le classement des dix meilleures « maisons de repos psychiatrique » de tout l’État. En bordure de ville, isolée des gratte-ciels et autres immeubles qui peuplent les rues de Chicago, cet édifice en pierres a des airs de château et son immense parc entièrement arboré contribue à offrir ce cadre de vie des plus agréables.
— Elle s’est sans doute endormie.
Ma mère se sentait épuisée donc le personnel médical lui a proposé de s’allonger dans l’une des chambres vides de l’établissement pour se reposer et mon père l’a accompagnée. Cela fait maintenant une heure qu’ils sont partis.
— Son état a empiré, murmure-t-elle en pivotant à nouveau vers moi.
Elle ne cherche pas à capter mon regard, elle fait semblant de s’intéresser au plateau de jeu, embarrassée par la tournure plus émotionnelle que prend la discussion. Chiara a toujours été comme ça avec moi et même avec nos parents, elle devient très pudique lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets sensibles ou de montrer ses sentiments. La seule personne à qui elle se confiait était notre cousine, Livia, qui a vécu presque toute sa vie chez nous suite au décès de ses parents, mais elle a déménagé à Philadelphie il y a trois ans.
— Elle fatigue plus vite, mais ça ne signifie pas forcément que ça empire, expliqué-je posément. Elle a rendez-vous avec son médecin la semaine prochaine pour qu’il l’examine.
— C’est à cause de moi, n’est-ce pas ? demande-t-elle en se mordant la lèvre, regardant partout sauf dans ma direction.
— Non, affirmé-je sans hésitation, ça n’a rien à voir avec toi.
— Je ne suis pas stupide, soupire-t-elle, agacée, en levant les yeux vers moi.
Comme souvent, elle cache son émotion, sa sensibilité, son impression de faiblesse, derrière une couche de colère. Comme moi.
— Même si je n’ai pas accès à mon téléphone ici, dit-elle en tapant du doigt sur la table, je suis persuadée que tout le monde est au courant de l’histoire. Ils doivent tous m’insulter et ressortir les vieux dossiers par la même occasion comme pour montrer que c’était un destin inévitable. Pour maman, l’opinion des autres est primordiale donc ça doit forcément l’attrister d’entendre toutes ces conneries à mon sujet. Or, les médecins insistaient sur le fait qu’elle devait garder le moral pour pouvoir se rétablir. Donc, si son état empire, c’est à cause de moi, conclut-elle son raisonnement presque à bout de souffle en tapant une nouvelle fois du doigt sur la table.
Elle cligne plusieurs fois des yeux et je comprends alors qu’elle n’était pas essoufflée, mais au bord des larmes durant sa dernière phrase.
— Tu n’es responsable de rien du tout, dis-je fermement en la regardant droit dans les yeux.
Et elle devine que je ne fais pas seulement référence à l’état de santé de notre mère. À nouveau, le sujet étant trop sensible, elle détourne le regard, mais alors que je m’attends à ce qu’elle se renferme comme d’habitude, et même qu’elle quitte la pièce sans un regard en arrière, elle me surprend en reprenant la parole.
— J’ai accepté l’invitation. La première enveloppe. Comme avec le type au lycée qui rédigeait mes dissertations, je savais dans quoi je m’embarquais. Je…
Elle me jette un regard en coin tout en se mordant la lèvre. Je ne bouge pas, ne parle pas, j’attends patiemment qu’elle se confie à moi.
— Je souhaitais me sentir libre, avoue-t-elle dans un murmure. Échapper à la réalité de notre monde, aux exigences… Je voulais mener la vie d’adulte que je pensais ne jamais vivre.
Je glisse une main dans mes boucles brunes et tire dessus tandis que ses mots s’infiltrent dans mon esprit.
— Je… Je croyais savoir ce que je faisais, mais… J’ai perdu le contrôle.
— Ils te l’ont retiré des mains, nié-je en relevant les yeux vers elle, incapable de me taire face à ce sujet. Ils t’ont piégée, manipulée et violée pour t’obliger à te prostituer. Tu n’es pas responsable.
Elle rougit et détourne vivement le regard, gênée par mes mots.
— J’ai ma part de responsabilité, Roméo, me dit-elle d’une voix faible en évitant toujours mon regard. Je me suis mise moi-même dans cette situation, j’ai été suffisamment stupide, imprudente et naïve pour accepter de participer à ces soirées, j’aurais pu décliner comme les autres filles.
— Mais tu voulais t’amuser et te sentir libre, terminé-je à sa place.
Elle me jette un regard en coin très incertain. J’ai moi-même du mal à identifier mon humeur. Je ressens un mélange de honte et de colère. Une part de moi, vieux jeu, estime que les filles n’ont pas à « s’amuser » de la sorte, pas comme des garçons. Mais je me sens également coupable vis-à-vis de ça parce qu’en lui imposant notre vision, nos croyances, en l’obligeant à se préserver jusqu’au mariage, elle a eu l’impression qu’on l’étouffait. Enfin, je suis également agacé, car cette histoire aurait facilement pu être évitée si nous n’avions pas autant de problèmes de communication dans cette famille.
— Je suis soulagée que le mariage ne soit plus d’actualité, murmure-t-elle en fixant à nouveau le plateau de jeu. Je crois que ce monde n’est pas le mien. Je ne souhaite pas épouser un Calabrais, mais… je ne sais pas comment en parler aux parents, avoue-t-elle dans un souffle.
— Tu veux que je le fasse ? lui proposé-je.
— J’ai peur qu’ils le prennent mal, me dit-elle en levant les yeux vers moi.
— Que tu ne leur en parles pas toi-même ou que tu ne désires pas te marier avec un Calabrais ?
— Les deux.
— Si c’est ce que tu souhaites, ils t’écouteront.
Le but n’est pas de forcer qui que ce soit à rester dans ce monde. Si Chiara ne s’y sent pas bien et qu’elle préfère mener une existence plus « normale » alors nos parents comprendront. En tout cas, moi, j’y arrive.
— Est-ce que… Est-ce que tu m’en veux ?
— Non, dis-je sans même savoir à quoi elle fait référence. Tu es ma petite sœur, mon sang, quoi qu’il arrive, tu auras toujours mon soutien.
Un faible sourire se dessine sur ses lèvres et parvient même à illuminer son regard cerné.
— Désolé de ne pas te l’avoir montré plus tôt, lui dis-je.
— Ce n’est pas grave, répond-elle en haussant les épaules. Nous sommes comme ça.
Malgré son langage corporel, je devine qu’elle est touchée par mes paroles à son sourire timide.
— J’aurais dû être plus présent, avoué-je.
— Tu es bien occupé par… ton travail, dit-elle d’une voix incertaine.
Elle ne sait absolument rien de ce que je fais dans la vie, déjà parce que tout est confidentiel, mais aussi, car je ne tenais pas à lui exposer l’étendue de la violence dont je fais preuve de façon presque quotidienne.
J’aurais peut-être dû faire l’inverse, au lieu de lui cacher la face sombre et cruelle du monde, j’aurais dû la faire entrer dans les ténèbres, l’habituer, l’endurcir pour que rien ni personne ne puisse l’atteindre. Naïvement, je pensais être capable de la protéger de tout ça, mais j’ai échoué. Un putain de nœud se forme dans ma gorge.
— Et franchement, le peu que je te vois me suffit, Satana, plaisante-t-elle pour alléger l’atmosphère.
Un sourire se dessine spontanément sur mes lèvres en entendant ce surnom dont elle m’affuble depuis des années par opposition à celui que ma mère me réserve, mon ange.
Notre mère l’engueulerait si elle l’écoutait prononcer ce mot. Pour une personne très croyante comme elle, il est inconcevable de prononcer le nom de Satan. On ne parle pas des démons, on n’évoque pas le diable. Jamais.
Comme si Chiara suivait le même cours de pensées que moi, son visage s’assombrit.
— Je n’imaginais pas faire autant de mal à maman. Je ne supporte pas le fait qu’elle soit malheureuse à cause de moi, avoue-t-elle en baissant une nouvelle fois ses yeux brillants.
— Tout ce qui l’intéresse pour le moment c’est ton rétablissement. Tu veux vraiment lui faire plaisir ? Bats-toi pour remonter la pente et montre-lui que tu vas mieux.
Elle relève les yeux vers moi, son sourire est timide, mais tout de même plus étendu que le précédent et je le vois comme un signe très encourageant.
— Merci, Roméo, souffle-t-elle.
D’un hochement de tête, je lui indique qu’il n’y a pas de quoi me remercier.
— On la termine cette partie ? lui demandé-je en désignant le plateau.
Son sourire se fait plus large tandis qu’elle regarde à son tour les petits chevaux.
— Je rêve, tu en as profité pour tricher, s’écrie-t-elle. Il te restait deux chevaux, Roméo !
— Il ne m’en restait qu’un, nié-je plein d’aplomb.
— Le culot du type, s’écrie-t-elle. Repose ce foutu cheval et arrête de tricher !
— C’est animé par ici, commente notre père en poussant le fauteuil de notre mère dans la pièce.
Un sourire radieux est dessiné sur ses lèvres.
— Roméo a triché !
— Tu n’as aucune preuve de ce que tu affirmes.
— Tu triches tout le temps, c’est de notoriété publique, s’époumone-t-elle.
Je souris à pleines dents, elle fulmine encore plus.
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