Twisted Retaliation: Sombre mafia romance (French Edition)
Chapitre 29
Leona
Lorsqu’il franchit à nouveau la porte de l’appartement, j’ai la surprise de découvrir deux cartons de pizza dans ces mains. Je n’avais pas compris qu’il souhaitait diner avec moi. Je pensais qu’il voudrait rentrer chez lui pour dormir ou retrouver ses amis afin de se vider la tête après cette longue journée, mais certainement pas qu’il désirait passer la soirée en tête à tête avec moi. Et ce constat me provoque des émotions ambivalentes, comme toujours.
— Bon app’, me dit-il en posant un carton de pizza et des serviettes sur la table basse devant moi.
Il n’envisage apparemment pas l’option de manger comme des gens civilisés sur les tabourets prévus à cet effet. Il me confirme mes doutes en s’asseyant nonchalamment sur le sol à côté de mes pieds, le dos appuyé contre le canapé, les jambes tendues sous la table basse. Il ouvre son emballage de pizza et je fronce les sourcils sans parvenir à identifier l’ingrédient qui se cache derrière ces petites taches rondes d’un rouge très vif qui parsèment et colorent le dessus de sa pizza.
Intriguée, j’oublie les bonnes manières et me laisse glisser à mon tour sur le sol.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ? lui demandé-je, la curiosité étant trop forte.
J’avance mon buste en direction de son carton pour mettre à contribution mon odorat, mais ne reconnais pas cette odeur étrange, un peu piquante, mais pas désagréable. On croirait du chorizo, mais ça n’en a pas du tout l’aspect.
— Goute et dis-moi, me répond-il en tirant sur une part.
Il tient le morceau dans sa large paume et l’approche de mes lèvres. Je regarde le bout de sa part de pizza, couvert de cet ingrédient mystère, puis reporte mon attention sur lui. Je contemple son sourire encourageant et ses yeux brillants d’un amusement qui pour une fois me semble pur, dépourvu de toute malice. Il s’agit d’un jeu, mais d’un jeu innocent, presque amical.
— Ouvre la bouche, Topolina, m’encourage-t-il.
Sans savoir pourquoi, je m’exécute tout en plongeant mon regard dans ses yeux d’un marron plus clair. Ils me font penser à la teinte « cognac », la préférée des amoureux des canapés en cuir marron.
Il glisse son bout de pizza entre mes lèvres et dès que la pâte touche ma langue, je croque dedans. Mes yeux me piquent alors qu’une saveur très épicée et pimentée prend d’assaut mon palais.
— C’était quoi ? lui demandé-je en remuant plusieurs fois ma langue contre mon palais pour tenter de raviver le gout.
— De la ‘nduja, me répond-il avec un sourire au coin des lèvres. Cette pizzeria est la seule de l’État à travailler avec des produits calabrais. C’est délicieux, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas le premier adjectif qui me soit venu en tête, nié-je en laissant échapper un faible rire. Mais ce n’est pas mauvais.
J’ouvre à mon tour mon carton de pizza et m’assois en tailleur face à la table basse.
— Quelles sont les spécialités napolitaines ? me demande-t-il.
Je fais la moue tout en séparant un morceau du reste de ma pizza.
— Je crois que c’est surtout des plats à base de poissons ou de fruits de mer, du style palourdes ou moules. J’avoue que je n’y connais pas grand-chose en spécialités ou autres traditions napolitaines, résumé-je.
Je porte ma pizza à mes lèvres et croque un bout, savourant le gout bien plus doux de la mozzarella et du jambon blanc. Elle est bien garnie, la pâte est aérée, pas farineuse, ni trop cuite, ni pas assez… c’est vraiment pas mal.
— Ta mère ne préparait pas des plats traditionnels ? rebondit-il sur ma réponse.
J’attrape une serviette en papier et tamponne le coin de ma bouche en hochant négativement la tête.
— Ma maman ne sait pas cuisiner. Je ne sais pas faire non plus. On a toujours eu une gouvernante. Elle s’occupait des repas, du ménage, du repassage, etc. Ça soulageait mes parents et leur permettait de nous accorder tout leur temps quand ils rentraient du travail.
— Ma mère s’occupait de tout, mais elle ne travaillait pas.
— Ce sont deux modes de vie complètement différents. Tout dépend de la personnalité de chacun, commenté-je avant de croquer dans mon morceau de pizza.
— Qu’est-ce que tu préférerais, toi ?
— Travailler, dis-je sans hésiter en plaçant ma main devant ma bouche. Je ne m’imagine pas rester à la maison, ce n’est pas moi. Si je pouvais choisir, je continuerais de vivre à Grand Rapids afin de gérer mon magasin.
— Après l’échange de demain, ce sera possible, me rappelle-t-il. Tu pourras peut-être faire ce choix en fin de compte.
— Peut-être, acquiescé-je en souriant faiblement.
Comme il n’y a encore rien de concret, je n’arrive pas vraiment à croire que cette option est envisageable.
— Sauf si tu préfères rester à Chicago, reprend-il. C’est une plus grande ville, il y a plus d’emplois, plus de liberté, plus de monde, plus de choix, les meilleures options se trouvent ici, toutes catégories confondues, affirme-t-il avec une moue tentatrice.
Un rire m’échappe bien malgré moi tandis que je secoue négativement la tête.
— Je vais retourner de mon côté de la frontière et plus personne ne franchira les limites de propriété, décliné-je. Personne ne chantera quoi que ce soit sous le balcon de l’autre, Roméo, terminé-je avec un sourire en coin.
Son regard se met immédiatement à briller d’amusement en comprenant ma plaisanterie en référence à la célèbre scène de la tragédie de Roméo et Juliette
— Je tiens d’ailleurs à souligner que nous arrivons au terme de cette histoire et que contrairement à ce que tu affirmais à notre rencontre, je ne t’ai pas chanté de sérénade, ajouté-je en soulevant un sourcil, la moue moqueuse.
Il pouffe de rire.
— C’est vrai, confirme-t-il avec un sourire au coin des lèvres. Tu ne m’as pas déclaré ta flamme, Topolina, mais tu as joui pour moi et c’était bien plus savoureux qu’une sérénade, affirme-t-il en me regardant droit dans les yeux.
Le rouge me monte immédiatement aux joues et je passe inconsciemment ma langue sur mes lèvres tout en soutenant ce regard brûlant qui fait bouillir mon sang dans mes veines, augmentant ma température interne de plusieurs degrés.
L’atmosphère devient soudainement irrespirable, suffocante.
Je suis à deux doigts de céder à cette alchimie aussi forte qu’inexplicable qu’il y a entre nous, cette tension qui nous anime l’un et l’autre, nous électrise et nous fait nous sentir vivants. Entiers. Complets. Libres de nous aimer. Alors que nous appartenons à deux camps opposés. Qu’il est mon ravisseur et que je suis son otage. Que cette histoire aux bases si toxiques ne peut que finir tragiquement comme celle de Roméo et Juliette.
Et ça, je ne le peux pas. Je suis encore suffisamment lucide pour m’y refuser. Ce n’est pas l’avenir auquel j’aspire, celui que je m’imaginais étant enfant. Pour qu’une telle histoire puisse exister, fonctionner, avoir une fin heureuse, il faudrait tout reprendre à zéro, reconstruire les fondations.
Alors j’écoute ma raison et tourne la tête tout en éloignant mon corps du sien.
— Je suis fatiguée, déclaré-je en guise d’excuses pour mettre fin à cette soirée et à tout le reste. Je vais aller me coucher.
Je sens son regard sur mon profil tandis que je me lève, mais il ne cherche pas à me retenir. Il me laisse prendre la fuite parce que tout comme moi, il est conscient qu’il n’y a plus rien à dire, plus rien à ajouter, plus rien à faire. Cette histoire ne pouvait que se terminer brutalement et tristement.
Demain sera un tout autre jour. Nous reprendrons le cours de nos vies et tâcherons d’oublier ces quelques jours ensemble.
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Roméo
Le lendemain, nous arrivons peu avant midi à Fort Wayne. Le parking isolé à l’extrémité de la ville que nous avons choisi comme lieu de rendez-vous est presque désert.
Gianni arrête son Range Rover à un endroit reculé du parking où aucune bagnole n’est stationnée et qui reste tout de même proche d’une sortie, privilégiant ainsi le moindre risque. Notre cortège, composé d’une seule voiture contenant trois soldats, se gare à côté de nous.
Je scanne machinalement les alentours, je cherche à identifier la moindre menace, mais je ne vois rien d’anormal. Ils n’ont aucune raison de nous la mettre à l’envers, ils savent que les représailles seront violentes et sanglantes s’ils tentent quoi que ce soit contre nous. Davide Coppola a accepté l’échange, c’est synonyme de parole et dans ce milieu, l’honneur compte plus que toutes autres choses.
Il n’y a plus qu’à attendre.
Je ne peux pas m’empêcher de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur afin d’apercevoir Leona, assise sur la banquette arrière. Entre inquiétude, stress, soulagement et impatience, elle regarde dans tous les sens et ne tient clairement pas en place.
— C’est eux, commente Gianni d’une voix grave.
Je suis la direction de son regard et découvre une berline noire approchant doucement sur la gauche. J’identifie Davide assis sur le siège passager. Il semble également nous reconnaitre, car il donne un coup de menton dans notre direction et le conducteur manœuvre afin de se garer face à nous sur le parking en laissant une rangée de places vides entre nous.
— Tu sais qui est au volant ? demandé-je à Gianni.
— C’est son fils, Vito Coppola.
Nous patientons quelques secondes, mais aucune autre voiture ne se pointe. Ils sont venus seuls. Comme nous, ils doivent se dire que cet échange n’est qu’une formalité et qu’il n’y a aucune raison que l’un de nous baise l’autre.
— Allons-y, décrété-je en ouvrant ma portière, trop impatient de recevoir mon cadeau.
Je descends de la bagnole, mais garde la porte ouverte, par mesure de sécurité, tandis que j’ouvre celle de Leona. Elle sort sans se faire prier et se rapproche de moi.
Alors que mon regard plonge dans ses immenses yeux bleus, des centaines de mots me passent par la tête.
J’ai le sentiment que je devrais la retenir, la garder auprès de moi, sans être certain de ce que je pourrais lui offrir. Elle a raison, je suis toxique. Elle mérite bien mieux que moi, bien mieux qu’une existence à mes côtés, mais ça ne m’empêche pas de désirer égoïstement cette vie. Juste parce qu’elle me plait, que ces semaines passées avec elle étaient rafraichissantes, envoutantes et que j’aimerais garder cette source de plaisir près de moi.
Mais elle n’en a aucune envie. Elle a été très claire. Elle ne me pardonnera jamais.
C’est terminé.
Alors, mes lèvres demeurent closes et je claque sa portière, refermant figurativement ce chapitre de ma vie par la même occasion, puis fais signe à Leona d’avancer.
Deux de nos hommes sortent de leur véhicule et se postent en renforts tandis que le troisième reste au volant de sa caisse alors que Gianni, Leona et moi nous plaçons à l’avant du Range Rover.
Coppola et son fils sortent à leur tour de leur caisse. Je pose une main sur l’épaule de Leona quand, pressée d’en finir, elle commence déjà à avancer puis je la ramène en arrière.
Comme nos soldats, Vito reste à l’abri derrière sa portière et pointe une arme dans notre direction pendant que son père ouvre la porte arrière de leur berline. Il extrait Russo de la bagnole et le pousse vers l’avant du véhicule. Il a les mains attachées devant lui avec une corde qui a l’air solidement serrée et porte également un bâillon sur la bouche, ce qui ne l’empêche pas de hurler son mécontentement en remuant dans tous les sens.
— Procédons simplement, nous crie Davide alors qu’une bonne vingtaine de mètres nous séparent les uns des autres. Je dépose Cipriano à mi-chemin puis vous m’envoyez Leona et nous partirons en vous le laissant. Ainsi, personne ne s’approche trop près de l’autre camp, conclut-il.
C’est une demande qui me parait honnête. Même si, après le passage de Leona, Russo tentait de s’enfuir, je parviendrais à lui mettre une balle dans la jambe avant qu’il rejoigne la berline.
Un coup d’œil en direction de Gianni m’indique qu’il hésite, mais que pour lui aussi cette demande semble correcte. Moins risquée que de se retrouver face à face avec l’ennemi. D’un faible hochement de tête, nous nous montrons mutuellement notre accord.
— Allez-y, répond Gianni en tournant la tête vers Davide.
Mon excitation grandit à mesure qu’ils progressent vers nous. Plus rien ne compte à ce moment-là. Je ne pense qu’à ma sœur qui sera enfin vengée et me réjouis par avance d’entendre les cris de douleurs de Russo. Il se débat comme un forcené alors que Davide le conduit à mi-chemin puis le force à se mettre à genoux sur le goudron strié de peinture blanche délimitant les places de parking.
Puis doucement, le chef du clan de Détroit de la mafia napolitaine recule jusqu’à sa berline. Il le fait à reculons, sans jamais nous tourner le dos, sécurité oblige.
Je sens le corps de Leona trembler d’impatience entre mes doigts. Je lui accorde sa délivrance en donnant une brève impulsion sur son épaule pour l’encourager à partir.
Contre toute attente, elle s’élance puis marque un temps d’arrêt et tourne la tête vers moi. Nos regards se croisent et l’espace d’une seconde, je crois lire dans le sien de la peine, voire du regret, mais finalement elle cligne des yeux puis reprend sa route.
Et, d’une démarche assurée, le front haut, elle s’éloigne.
Je ne peux qu’admirer la silhouette de cette déesse en train de m’échapper sans pouvoir rien y faire. C’était le deal. C’était le plan. Elle était destinée à recouvrer sa liberté. La détention de cette petite souris était à durée déterminée. Je viens de lui ouvrir la porte de sa cage et l’observe désormais filer sans un regard en arrière.
Elle passe à côté de Russo, resté docilement à genoux, sans lui accorder la moindre considération. Elle continue son chemin, la démarche inchangée, comme si elle ne l’avait pas remarqué ou qu’il était trop insignifiant pour être regardé.
Un sourire se forme au coin de mes lèvres. Leona De Rosa est un sacré bout de femme. Si nous nous étions rencontrés dans d’autres circonstances, je crois qu’elle m’aurait donné envie de tenter l’aventure du mariage.
Mon sourire disparait au moment où un utilitaire débarque en trombe sur notre gauche. La porte latérale grande ouverte laisse apparaitre un homme tenant un fusil d’assaut dont le canon est dirigé dans notre direction.
— À couvert, hurle Gianni.
Je m’élance sans réfléchir en direction de notre véhicule alors que les balles pleuvent autour de nous. Je me planque derrière ma portière et place mes mains au-dessus de ma tête tout en entendant des projectiles percuter le métal à toute vitesse ainsi qu’un crissement de pneus synonyme d’un brusque arrêt.
Les détonations sont beaucoup trop rapprochées, nous n’avons aucune fenêtre de tir et tout se passe à une telle vitesse que nous ne pouvons tout simplement pas riposter. Nous subissons l’assaut, impuissants.
Soudainement, le moteur de la camionnette ronfle et les pneus crissent à nouveau, signe de son départ sur les chapeaux de roue. Les balles s’arrêtent subitement de pleuvoir et je me redresse immédiatement pour leur tirer dessus à mon tour pendant qu’ils prennent la fuite. Je ne parviens qu’à toucher le cul de l’utilitaire sans arriver à atteindre les roues.
— Grimpe, m’ordonne Gianni.
Je saute sans réfléchir à bord du Range Rover tandis que mon ami démarre brusquement, faisant fumer la gomme et rugir le moteur.
Je ne peux pas m’empêcher de hurler ma rage dans l’habitacle alors qu’il se lance à la poursuite de ces enculés.
— Ils nous ont baisés. Putain !
Je frappe rageusement le tableau de bord à plusieurs reprises.
C’était un putain de traquenard et je n’ai rien vu venir. Maintenant, ils ont Leona et Russo.
— On va les rattraper, m’assure Gianni.
C’est faux, putain. Nous pouvons atteindre l’utilitaire, mais pas la berline qu’on ne voit déjà plus. Tout comme moi, il sait que nous avons perdu notre cible. Au mieux, on peut seulement passer nos nerfs sur les occupants du second véhicule.
Et c’est exactement ce que nous faisons, une fois que nous les avons coincés entre nos caisses, mais comme je le prévoyais, il n’y a ni Leona ni Russo à bord. Les deux connards à l’intérieur de l’utilitaire sont des petits gangsters qui, selon leurs aveux, ont été payés une petite fortune par un commanditaire anonyme pour faire ce show.
Pas besoin de nom, nous savons qui les a engagés. Coppola s’est joué de nous. Ce putain de fumier ne se doute pas de la fureur qu’il vient de déclencher.
Les représailles seront sanglantes.
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