Twisted Retaliation: Sombre mafia romance (French Edition)

Chapitre 28

 

Leona

 

J’ai passé la journée à ruminer la discussion avec mon oncle, à me dire qu’il a manqué de loyauté à mon égard. Je pensais qu’il craquerait bien avant, mais il a attendu le dernier moment pour accepter d’échanger Cipriano contre moi.

Rien n’est parvenu à me distraire ni la télévision ni la vue magnifique sur le lac Michigan. Je suis agacée et dans un sens, un peu vexée par son attitude. Alors que je devrais me réjouir à l’idée d’enfin quitter cet enfer, rentrer chez moi, être libre, le manque de réaction de mon oncle me laisse un arrière-gout amer en bouche.

Assise sur le canapé, les bras croisés, je suis toujours en train de pester mentalement contre mon oncle lorsque Roméo retourne à l’appartement après avoir, très certainement, passé le reste de sa journée à l’hôpital.

Il se dirige silencieusement vers le bar tout en quittant sa veste en cuir qu’il dépose sur un tabouret. Je remarque alors qu’il s’est changé, il ne porte plus de jogging, mais un jean noir ainsi qu’un polo blanc et des boots de couleur marron. 

— Comment va ta maman ? demandé-je poliment.

— Je n’ai pas pu lui parler. Elle est complètement dans les vapes comme ils l’ont gavée de morphine, mais au moins, elle ne souffre pas.

— C’est le plus important, dis-je avec un modeste sourire aux lèvres.

— Ouais, confirme-t-il en m’accordant un bref regard en arrière.

Il se plonge ensuite dans la lecture d’un message sur son téléphone.

— Est-ce que… c’est par rapport à l’échange de demain ? lui demandé-je d’une faible voix, me retenant difficilement de me lever afin de satisfaire ma curiosité en lisant par-dessus son épaule.

Il me répond par une onomatopée du style « hum, hum » qui, en l’absence d’un mouvement complémentaire de la tête ou de contact visuel, ne me révèle pas s’il s’agit d’un acquiescement ou d’une négation.

— Ils se sont mis d’accord sur les détails ? reformulé-je pour tenter d’avoir une véritable réponse cette fois.

Il verrouille son téléphone et le glisse dans sa poche de jean avant de se tourner vers moi. 

— L’échange aura lieu demain midi à Fort Wayne, me dit-il en avançant vers le canapé.

Je suppose qu’il s’agit d’un territoire à peu près neutre à égale distance entre Chicago et Détroit.

— Demain soir, à la même heure, tu seras chez toi, continue-t-il en se laissant tomber sur le canapé à côté de moi.

J’éloigne machinalement mes jambes croisées des siennes qui sont grand ouvertes lorsque son genou frôle le mien.

— Je suis claqué, soupire-t-il en bâillant.

Il penche sa tête en arrière et l’appuie contre le rebord du divan. Sa position avachie est en totale opposition avec la mienne. Pendant que lui est bien calé au fond du canapé, le dos reposant contre le tissu moelleux, mais rêche, du meuble, je suis assise presque au bord, les jambes croisées, les mains posées sur mes genoux, le dos bien droit et les épaules en arrière.

— Qu’est-ce que tu voudrais manger pour ta dernière soirée ici ?

Il relève la tête et passe sa main dans ses boucles brunes pour les replacer sur un côté et dégager son visage.

Il me semble différent sans que je puisse l’expliquer. Ses petits yeux marron ne m’ont jamais paru aussi clairs qu’à cet instant. Mais peut-être que c’est seulement dû à notre changement d’environnement, à cet éclairage plus vif, et pas à son humeur qui, ce soir, me parait moins sombre que d’habitude.

— On a de tout ici, toutes les sortes de cuisines, toutes les nationalités, toutes les spécialités. Demande-moi n’importe quoi, je trouverai un restaurant où le commander.

Même l’atmosphère entre nous a l’air différente. Plus détendue. Moins oppressante, suffocante.

Peut-être que, l’un comme l’autre, nous sommes soulagés par notre victoire, heureux d’en finir avec cette histoire, d’obtenir ce que nous souhaitons. Ça expliquerait le changement d’ambiance. Peut-être que nous sommes inconsciemment plus festifs ce soir.

— J’ai envie d’une pizza, avoué-je.

— Je n’aurais jamais deviné que c’était ça ton plat favori, s’étonne-t-il. J’imaginais plutôt un plat bien sophistiqué, très sain…

— Raté, le coupé-je. J’adore la pizza. D’autant plus depuis que ma meilleure amie tient une pizzeria avec son mari. Il fait les meilleures pizzas au monde, affirmé-je en hochant plusieurs fois la tête.

— Est-ce que c’est une invitation à venir en juger par moi-même ? me demande-t-il avec un sourire au coin des lèvres.

Je secoue négativement la tête tandis qu’à mon tour, un sourire amusé se dessine sur mes lèvres.

— Ce serait fou de franchir les lignes ennemies pour une pizza.

— J’irai sans hésiter si c’est là que se trouve la meilleure d’entre toutes, me répond-il sans perdre une seconde.

Mon cœur manque un stupide battement sans que je puisse l’expliquer et je me sens rougir. Embarrassée par les réactions inexpliquées de mon corps, je détourne le regard et fais mine d’ôter une poussière invisible sur le bas de ma robe.

— Et toi, quel est ton plat préféré ? lui demandé-je, en fixant mon genou avec un grand intérêt.

— Très classique, les pâtes à l’ail.

— Vraiment ? lui demandé-je en tournant la tête vers lui.

Il acquiesce en souriant.

— Si en plus il y a de la ‘nduja, je me régale.

— De la quoi ?

— De la ‘nduja, c’est une sorte de saucisse aux piments et épices. Ça vient de Calabre. Ma mère a grandi là-bas, elle a rapporté toutes ces spécialités calabraises en s’installant aux U.S. après avoir épousé mon père.

— Mariage arrangé ?

Il acquiesce.

— C’est la tradition, résume-t-il. 

Je ne peux que lui donner raison. Il y a encore beaucoup de mariages qui sont arrangés dans notre monde, c’est ce qui nous permet de souder les rangs et conserver nos origines sans pour autant naitre ou vivre en Italie.

— Et, toi aussi, tu as suivi la tradition ? lui demandé-je timidement.

— Tu es en train de me demander si je suis marié ?

Il termine sa phrase par un éclat de rire qui me stupéfait parce que je ne vois pas ce qu’il y a de si drôle. Ma question n’est pas si absurde…

— Topolina, je ne t’aurais pas caressé la chatte si j’étais marié, dit-il en souriant toujours.

Je rougis instantanément, pas de contrariété ni de honte, mais plutôt d’embarras.

— Les vœux de fidélité sont rarement respectés dans ce genre d’unions, rétorqué-je.

— Mes seuls modèles en la matière sont fidèles à leurs femmes donc j’ose espérer que, conformément à leur exemple, je le serai aussi, me répond-il gravement en soutenant mon regard. On verra ça le moment venu, continue-t-il en haussant les épaules. Quand j’aurai déniché celle qui me donnera envie d’arrêter mes soirées orgies.

Évidemment, il éclate de rire alors que mes rougeurs se propagent jusqu’à mon torse à l’évocation de cette pratique qui me dépasse complètement.

— Tu la veux à quoi ta pizza ? me demande-t-il plus sérieusement.

Il soulève ses hanches afin de parvenir à attraper son téléphone dans sa poche sans avoir à se relever de sa position semi-couchée.

— Jambon, mozzarella, dis-je sans hésiter.

Il me répond encore une fois par une onomatopée tandis qu’il se plonge dans son téléphone, seulement cette fois, je réussis à comprendre qu’il s’agit d’un acquiescement.

Un silence suit ce moment durant lequel j’entends juste ses doigts taper contre l’écran de son téléphone. Je réalise alors qu’il s’agit d’un tout autre modèle de smartphone que celui qu’il avait ce matin et qu’il a jeté contre un mur par excès de rage. Un phénomène très courant avec lui.

Pratiquer le yoga ou la méditation lui ferait le plus grand bien ou bien il pourrait participer à des ateliers de gestion de la colère, ça ne pourrait que lui être bénéfique. Et ça lui éviterait de charcuter quelqu’un d’autre.

Une vague d’amertume déferle en moi en souvenir des événements datant d’à peine vingt-quatre heures et pour je ne sais quelle raison, je trouve sa position avachie encore plus malpolie et indécente soudainement. N’éprouve-t-il donc aucun remords vis-à-vis de ce qu’il a fait la veille ? A-t-il déjà tout oublié ? Lui le peut, il ne porte pas les stigmates de sa crise de folie sur sa peau.

— Gianni t’a remis des strips avant de partir tout à l’heure ?

— Hein ? dis-je en sortant brusquement de mes pensées.

— Ton pansement, répète-t-il en détournant le regard de son téléphone pour donner un coup de menton dans ma direction. Gianni a tout refait ?

Je baisse les yeux dans la direction indiquée par son menton et découvre ma main posée sur la blessure. Je touchais certainement la marque de manière inconsciente tout en repensant à sa crise.

— Oui, dis-je seulement en retirant ma main de ma hanche.

Je tourne la tête et regarde droit devant moi, la mâchoire contractée à cause de la colère que son absence de remords fait naitre en moi. Son geste est inexcusable, je ne le lui pardonnerais pas, mais j’apprécierais tout de même des excuses comme un signe d’aveu, de reconnaissance. Je veux qu’il admette que c’était mal et qu’il manifeste un minimum de remords, qu’il comprenne que son crime est impardonnable, mais qu’il demande quand même pardon aux victimes.

— La commande arrive dans trente minutes, m’annonce-t-il.

J’acquiesce seulement de la tête, sans le regarder. Je ressens tant d’animosité que j’en ai soudainement mal au ventre.

— Qu’est-ce que tu penses de moi ?

Je tourne vivement la tête vers lui, certaine d’avoir mal entendu. Il ne peut pas me servir l’occasion de lui exprimer toute la haine que j’éprouve à son égard sur un plateau. Je le savais sadique, mais pas maso.

— On a passé quasiment trois semaines ensemble, reprend-il. Tu t’es forcément fait une opinion sur moi. Alors, je t’écoute. Comment tu me décrirais ?

Son regard du moins est plus incertain. Je suis persuadée qu’il a senti la soudaine tension dans l’air.

— Tu veux que je te dise ce que je pense de toi ? répété-je.

— Sois franche et directe, acquiesce-t-il.

Il veut de l’honnêteté, il va être servi.

Oubliant mes bonnes manières et ma posture de petite bourgeoise, je décroise les jambes et tourne les hanches afin d’angler mon corps dans sa direction et je pose un genou sur l’assise pour garantir ma stabilité.

— Je pense que tu es quelqu’un de foncièrement mauvais, débuté-je, entrant directement dans le vif du sujet. Tu es sadique. Tu te nourris de la peur des autres. Tu es le monstre que tout le monde craint. Et ça te ravit d’inspirer cette terreur parce qu’ainsi, les gens ne s’approchent pas trop près de toi.

Il ne m’arrête pas, il ne me contredit pas, mais son regard s’assombrit et ça me prouve que mon analyse est correcte.

Peut-être que ça me plait d’avoir raison, de démontrer que je parviens parfaitement à le lire ou peut-être que ça me grise de le voir perdre la face, de le dérouter au point de le rendre muet... La raison importe peu, tout ce que je remarque c’est que je me sens surpuissante et continue donc sur ma lancée, poussant un peu plus loin ma réflexion.

— Je pense que si tu te satisfais des prostituées c’est parce que tu sais que tu es incapable d’offrir à quelqu’un une relation saine, affirmé-je. Tes excès de violence font que tu es une personne dangereuse et imprévisible et qu’une relation avec toi ne peut être que toxique pour l’autre.

Je vois nettement la contraction de sa mâchoire, et inconsciemment, je souris narquoisement.

— C’est pour ça que tu t’es rapproché de gens comme toi, qui partagent ta noirceur, qui ont aussi le mal en eux, car tu te doutais qu’ils te comprendraient. Parce que c’est ça le fond du problème, tu te sens incompris. Tu n’expliques pas toi-même tes déviances alors comment les autres pourraient les tolérer ? Les Bellochi t’ont accepté sans poser de questions, sans te juger et sans chercher à te changer ou te soigner, c’est ça qui t’a plu.

Il se redresse, mais même si je ressens un soupçon de peur lorsqu’il se place face à moi, la mine sombre, le regard noir, je ne perds pas mon assurance ni mon courage et poursuis.

— Tu t’es éloigné de ta famille parce que tu savais que tu ne pourrais jamais être le fils qu’ils désiraient, et plutôt que de les décevoir, les blesser ou même les effrayer, tu as préféré fuir.

Je touche un point bien plus sensible en évoquant sa famille et je m’empresse de continuer avant qu’il ne cède encore à un accès de fureur.

— Ça me montre que tu tiens à eux et aussi que, malgré les apparences, il y a bien un cœur qui bat en toi. Il ne bat que pour très peu de gens et ça… je le respecte, murmuré-je après un court suspens. C’est la seule facette de ta personnalité qui n’est pas sombre et qui ne me rebute pas.

— Wôw, ravi que tu termines sur une note positive docteur Freud, dit-il d’un ton purement sarcastique et d’une voix extrêmement glaciale.

— Il ne fallait pas me demander d’être honnête si tu n’étais pas prêt à entendre la vérité, me moqué-je. Je suis persuadée que tu ne pensais pas m’en avoir dévoilé autant sur toi, le provoqué-je avec un sourire narquois aux lèvres.

— Tu t’es également dévoilée, Leona.

Mon air narquois ne lui ayant pas plu, Roméo contre-attaque de façon automatique, sans même attendre que je lui retourne la question à mon sujet.

— Tout ce caractère, tu ne le montres pas en temps normal, continue-t-il, une étincelle de malice et de satisfaction dans les yeux. Tu tiens aux apparences parce que tu as été élevée comme ça. Avec tes fringues hors de prix, ton maquillage impeccable, ta coiffure soignée et tes manières de bourgeoise, tu veux que les gens se disent que tu es une fille de bonne famille, bien élevée, sage, obéissante, polie, courtoise. Et tu l’es… mais seulement en partie, conclut-il avec un sourire goguenard aux lèvres.

Il se penche vers moi rapprochant davantage nos visages et je suis bien trop fière et brave pour reculer même si mon instinct de préservation me l’ordonne.

— Il n’y a pas que de la lumière en toi, affirme-t-il dans un murmure avant de frotter son nez contre ma joue. Je le sens. Je ne serais pas aussi attiré par toi s’il n’y avait pas une noirceur dans ton être qui appelait la mienne.

Je secoue négativement la tête, réfutant ses paroles, refusant d’admettre qu’il a raison alors que je l’ai moi-même accusé de n’être intéressé que par les personnes aussi sombres que lui.

— Tu ne me lirais pas si bien si tu ne ressentais pas la même chose que moi, la même attraction. Tu n’aurais pas été aussi électrisée par mon toucher si ma personne ne te plaisait pas.

Tout en frôlant ma joue avec ses lèvres, il déplace mes cheveux avec ses doigts et les coince derrière mon oreille. Mon cœur bat à un rythme infernal dans ma poitrine. J’aimerais me persuader qu’il s’agit d’une réponse en rapport avec la colère ou la peur, mais au fond de moi, je sais que mon cœur s’emballe parce que ses propos m’affectent plus qu’ils ne le devraient. Et pas dans le bon sens du terme. Je ne suis pas outrée par ses insinuations, je suis perturbée par leur logique. 

— Tu ne m’aurais pas montré toute cette fougue et cette furie si tu n’avais pas senti que je pouvais répondre à tes attentes, me susurre-t-il à l’oreille. Tu te serais pliée à mes ordres comme tu te soumets sans résister à ceux de ta famille si tu ne voulais pas jouer avec moi.

Je pouffe d’indignation par pur réflexe, me forçant à réfuter ses paroles scandaleuses et honteuses pour moi.

— Tu as senti tout de suite qu’avec moi, tu pouvais être toi-même, affirme-t-il sans se préoccuper de mes signes de négation.

Il se replace face à moi, son nez frôlant presque le mien.

— Tu peux te persuader du contraire et continuer de nier, mais ton corps ne ment pas, il me réclame, souffle-t-il contre mes lèvres. 

Je recule ma tête et instaure quelques centimètres entre moi et ses lèvres, par sécurité.

— Il n’y a pas de quoi se vanter de faire ressortir ce qu’il y a de pire chez moi, dis-je d’une voix dédaigneuse. Au contraire. Si tu ne t’étais pas montré aussi infâme dès le départ, je ne t’aurais peut-être pas tenu tête.

— Mais alors nous n’aurions pas été sincères l’un envers l’autre, me rétorque-t-il du tac au tac, pas du tout agacé par mon accusation. Et, je ne trouve pas que j’ai fait ressortir ce qu’il y a de pire en toi, mais plutôt que j’ai libéré ce que tu tentais désespérément de camoufler aux autres. Une lionne aux sombres désirs...

Ce n’est que lorsque je sens son souffle chaud sur mes lèvres que je me rends compte qu’il a de nouveau avancé, qu’il a comblé la distance entre nous.

— On se correspond, Leona…

Je pose une main sur son torse et le pousse en arrière pour l’écarter.

— Je ne suis pas comme toi, craché-je en même temps. Je ne suis pas un monstre.

Soit il est surpris, soit il me laisse faire, mais en tout cas, je parviens à l’éloigner de moi.

— Tu ne m’enlèveras pas le fait qu’on se plait mutuellement, affirme-t-il en se calant de nouveau contre le dossier du canapé.

Il glisse une main derrière sa tête, faisant ressortir son imposant biceps et attirant mon attention sur tous ces tatouages qui me fascinent plus que de raison. 

— Si je n’avais pas pété les plombs hier, je serais parvenu à te séduire, tu te serais offerte à moi.

Il obtient une brève expiration nasale bien sonore en réponse, un geste disgracieux jugé intolérable en société, mais qui réfute à merveille de tels propos aussi outrageux qu’infondés. 

— Sois honnête avec toi-même, Topolina, m’accuse-t-il, le regard plus dur comme s’il était vexé. Avoue que je te plais.

— Je n’ai jamais prétendu le contraire, dis-je sans honte avec le menton bien haut. Tu as une belle enveloppe.

— Mais l’intérieur est pourri, complète-t-il.

J’acquiesce sans hésiter.

— C’est toi qui pensais que j’avais une âme, me rappelle-t-il.

— Il faut croire que je me trompais, rétorqué-je sèchement.

— Ouais, souffle-t-il.

Je vois un soupçon de peine dans son regard avant qu’il lève la tête en direction du plafond et me cache son visage. Ce que je pense de lui, de son manque d’humanité et d’âme le tracasse bien plus que ce qu’il prétend. Cette fois, j’en suis certaine, je l’ai vexé.

Pour je ne sais quelle raison, je me sens mal d’avoir affirmé cela alors que c’est faux. Mon mensonge me rend presque nauséeuse. Quitte à être parfaitement honnête ce soir, autant l’être jusqu’au bout.

— Ce n’est pas vrai, avoué-je après un long silence tout en baissant les yeux pour regarder mes doigts triturer le bas de ma robe. Je crois toujours que tu as une âme. C’est ce qui te pousse à te battre pour venger ta sœur par tous les moyens, et… je trouve ça admirable.

Mon aveu étant éprouvant, ma phrase se termine dans un soupir.

— C’est sans doute pour ça que je n’arrive pas à te haïr malgré ce que tu m’as fait, murmuré-je.

Je relève les yeux vers lui, le regard incertain, voire rempli d’une grande fragilité, et croise le sien, surpris, mais également satisfait. Et durant quelques minutes, nous nous contentons de nous regarder sans parler. Les mots sont de toute façon inutiles. On ne peut pas effacer ce qui a été fait.

— Je suis désolé pour ce que je t’ai fait, dit-il d’une voix grave, mais aux notes si sincères que mon cœur s’arrête momentanément.

Le silence s’abat entre nous tandis que je sens l’atmosphère se charger d’une nouvelle tension, très différente de celle d’avant, mais tout aussi pesante et suffocante.

Entre sa mine presque meurtrie, son visage aux traits suppliants et son regard peu assuré, presque honteux, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il est sincère. Il est réellement désolé, il éprouve sincèrement des remords vis-à-vis de cet acte. Je ne peux pas nier le fait que ça me touche, ses excuses sont fortement appréciées, mais pas suffisantes, ça n’apaise pas mon cœur ni mon âme.

— Ça ne suffit pas, murmuré-je, les yeux plissés, en proie à une certaine émotion.

— Je sais, murmure-t-il en retour.

J’entends ses excuses, mais je ne peux pas lui pardonner. Pas après ce qu’il a fait. Je touche inconsciemment la blessure qu’il m’a infligée et il suit du regard mon mouvement avant de glisser sa main dans ses cheveux et fixer le plafond du regard.

— J’ai failli mourir il y a presque trois ans, me révèle-t-il d’une voix faible. J’ai reçu une balle dans le ventre. Si la femme de Léandro n’avait pas fait pression sur la plaie, j’aurais succombé à une hémorragie. Je me rappelle la douleur insupportable et je me souviens m’être dit que c’était ma pénitence, ce que je devais endurer avant de crever pour avoir fait souffrir tous ces gens. Mais tu sais quoi ? demande-t-il en me regardant de nouveau. Je n’éprouvais aucune culpabilité.

Il accentue sa phrase d’un hochement négatif de tête avant de relâcher ses cheveux. 

— Je ne regrettais rien, répète-t-il. Je n’allais pas me mettre à implorer le seigneur, je me foutais de la rédemption, je ne la désirais pas et, de toute façon, on ne me l’aurait jamais accordée.

Il se redresse afin de se rapprocher de moi.

— Si je me prenais une balle demain, je penserais à toi, continue-t-il. À ce que je t’ai fait. Je veux mourir en sachant que je t’ai demandé pardon, que je me suis excusé pour le seul crime dont je me sens coupable.

Je frissonne inexplicablement. Entre son regard intense, ses paroles, sa proximité, ce parfum qui intoxique mes sens, j’ai l’impression de perdre pied. Il me touche bien plus que de raison, ses mots me plaisent bien plus que de raison.

Je suis si concentré sur son visage, noyée dans ses yeux, que je sursaute en entendant le bruit d’une sonnette.

— C’est le livreur qui doit être en bas. Je reviens.

 

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