Twisted Retaliation: Sombre mafia romance (French Edition)
Chapitre 27
Roméo
Lorsque je retourne à l’appartement le lendemain matin après être allé nous acheter des cafés et des viennoiseries dans un coffee shop au pied de l’immeuble, j’entends immédiatement le bruit de l’eau qui tombe contre les parois de la douche.
Je referme la porte à clés puis dépose notre petit-déjeuner sur le bar.
Un gobelet de café dans une main, je m’approche de la fenêtre du salon pour contempler la vue. Même à une heure aussi matinale, le parc en contrebas est rempli de monde. Il est particulièrement apprécié par les joggeurs, les promeneurs et les familles, mais il est d’autant plus visité en été avec l’afflux de touristes à cette période. C’est plus calme en hiver. Peu de vacanciers osent affronter le froid polaire et les tempêtes de neige qui s’abattent régulièrement sur la ville en début d’année.
Je prends une longue gorgée de café en essayant de me souvenir de la dernière fois que je suis parti en vacances. Ça remonte à très loin. Du moment où j’ai mis un pied dans ce monde en côtoyant les Bellochi, je ne m’en suis jamais éloigné. Je vis pour la ‘Ndrangheta, pour protéger notre organisation et la faire perdurer. On n’a pas nécessité de vacances quand on tire son oxygène de son travail.
Je glisse machinalement ma main dans la poche de mon jogging en sentant mon téléphone vibrer. Un coup d’œil en direction de l’écran et ma mine devient instantanément plus sombre en voyant le nom de mon père. Il n’a même pas besoin de parler, je sais ce qu’il va m’annoncer.
— C’est maman ? lui demandé-je sans préambule.
Je peux pratiquement l’entendre acquiescer à l’autre bout du fil tandis qu’il retient sa respiration comme pour étouffer son émotion puis la relâche beaucoup trop brusquement.
— La nuit a été difficile, très douloureuse pour ta mère, me dit-il d’une voix grave. Elle ne pouvait pas rester comme ça. Au petit matin, elle s’est résignée et a accepté d’aller à l’hôpital.
— Ils la gardent, terminé-je.
Un profond abattement me tombe dessus. Je pose mon gobelet de café sur la première surface disponible puis je passe ma main dans mes boucles en tirant fortement sur les pointes.
— Elle va rester là-bas, acquiesce-t-il. Indéfiniment, souffle-t-il.
Je peux entendre le sanglot étouffé dans sa voix. J’avale difficilement ma salive, me sentant également émotif.
— Combien de temps ils lui donnent ? murmuré-je.
— Ils ne savent pas. Son état se dégrade beaucoup plus rapidement que le schéma habituel, ça pourrait être quelques semaines comme quelques jours, termine-t-il d’une voix étranglée.
Je me sens pâlir. Je ferme les yeux alors que mon rythme cardiaque ralentit de manière drastique.
Même si nous avons eu le temps de nous y préparer, que cette annonce ne nous surprend pas, ça n’enlève rien au poids du chagrin, putain.
— Ce serait bien tu viennes, Roméo. Ta mère et ta sœur ont besoin de toi. Surtout ta sœur, ajoute-t-il plus bas.
Je cligne plusieurs fois des yeux pour chasser mes larmes puis renifle bruyamment avant d’acquiescer.
— J’ai un truc urgent à régler, je viendrai tout de suite après, lui assuré-je.
— Parfait. À tout à l’heure…
— Je fais au plus vite, affirmé-je d’une voix tremblante.
Je raccroche immédiatement et tire une nouvelle fois sur mes cheveux. Les yeux fermés, les dents serrées, j’essaie de combattre mes larmes tandis qu’un puissant sentiment de défaite et, surtout, d’impuissance est en train de me faire suffoquer, comprimant ma poitrine et enserrant mon bide dans une poigne de fer.
Bordel, ça fait mal.
La rage s’empare alors de moi, unique réponse à toutes mes crises émotionnelles, ma peine se transforme en colère intense et, en poussant un grognement animal, je jette mon téléphone à travers la pièce. Je l’entends se fracasser contre une surface, mais n’ouvre pas les yeux. Je prends mon crâne entre mes mains et le serre dans un étau tout en hurlant toute la fureur que je ressens face à cette injustice contre laquelle je ne peux rien faire.
— Roméo, s’immisce une petite voix.
Je relâche ma tête et ouvre brusquement les paupières, croisant ses grands yeux bleus à la fois inquiets et apeurés. Leona se tient à l’autre bout de la pièce, seulement vêtue d’une serviette, les cheveux encore mouillés. Entre son regard, sa posture rigide et sa façon de se mordiller la lèvre, je devine qu’elle hésite entre fuir et satisfaire sa curiosité.
— Est-ce que ça va ? me demande-t-elle d’une faible voix.
Elle a donc choisi la seconde option. Elle désire connaitre la raison de mon état.
— Ma mère a été hospitalisée.
— Oh…
Son léger soupir de soulagement m’indique qu’elle s’attendait à autre chose, quelque chose de bien pire, comme le fait d’avoir perdu Russo à cause de sa lettre et de ne pas pouvoir venger Chiara.
— Elle a un cancer, lui annoncé-je sans savoir d’où me vient ce besoin de me confier. Ils lui donnent quelques semaines au maximum.
— C’est terrible. Je suis désolée de l’apprendre, dit-elle poliment, une grimace de compassion sincère sur le visage.
Elle avance spontanément dans ma direction. Pourquoi ? Je l’ignore, mais elle le fait. Elle traverse la pièce pour me rejoindre et pour je ne sais quelle raison, ce geste m’encourage à continuer, à me délester de ce qui me pèse à cet instant.
— Je ne sais pas si elle sera encore là pour le dix-huitième anniversaire de Chiara et ça me fait chier pour elles.
— Ta sœur n’a pas… Oh, mon dieu, s’exclame-t-elle en posant une main devant sa bouche, les yeux exorbités. Je n’avais pas compris que… C’est terrible, répète-t-elle. Je suis sincèrement désolée pour vous.
Elle pose sa main sur mon bras, sûrement dans un geste de réconfort, mais la retire aussi vite en me sentant me raidir sous la surprise. S’en suit un long silence durant lequel elle recule de plusieurs pas en réajustant mécaniquement le nœud de sa serviette.
— Je vais rejoindre les Bellochi chez eux pour appeler ton oncle, annoncé-je après plusieurs minutes de silence. Ensuite, je me rendrai à l’hôpital. Gianni passera examiner tes…
— Laisse-moi participer à l’appel, me coupe-t-elle soudainement.
— Tu veux participer à l’appel, répété-je, très surpris. Pourquoi ?
— Afin de t’aider à le convaincre. Je sais comment procéder, affirme-t-elle.
— Comment ?
— Tu avais raison, débute-t-elle. Mon oncle fera tout son possible pour préserver mon innocence. D’après moi, quand il comprendra que je subis tout ça à cause de Cipriano, il sera d’accord pour vous le remettre. Mais si je me trompe et qu’il hésite toujours alors il faudrait qu’on le place dans une situation de stress intense qui l’obligera à prendre une décision très vite.
Jusque-là, elle n’a fait que reprendre mon plan. Je travaillais sur la situation stressante et je progressais bien avant qu’elle leur envoie une lettre leur affirmant être bien traitée.
— À quoi tu penses ? lui demandé-je d’une voix plus sèche que prévu.
— Fais semblant de m’agresser devant lui.
— Quoi ?!
— Fais mine de m’agresser, répète-t-elle. Je me débattrai, crierai, demanderai de l’aide pendant que tu m’arracheras mes vêtements. Mon oncle cédera pour me sauver, c’est certain.
— C’est cruel comme mise en scène, commenté-je plus par amusement que par reproche.
La vérité c’est que j’aime beaucoup son plan d’autant plus parce qu’il est aussi sadique.
— Pas plus que celles que tu as orchestrées tout seul. Au moins, cette fois, je suis d’accord pour participer, me rétorque-t-elle sèchement.
Celle-ci, je ne l’ai pas volée.
— Pourquoi tu ferais ça ?
— J’estime que Cipriano doit payer pour ce qu’il a fait subir à ta sœur.
Et durant une seconde, nous échangeons un sourire de connivence avant qu’elle replace un masque de froideur sur son visage.
— Mais que ce soit clair, ça ne veut pas dire que je te pardonne. Je te déteste toujours. Je t’aide seulement vis-à-vis de ta sœur parce qu’elle mérite d’être vengée, affirme-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine.
— Je m’en contenterai, affirmé-je bien que ça sonne complètement faux dans mon esprit. Je vais demander à Léandro et Gianni d’apporter tout le matériel pour passer l’appel.
Un rapide coup d’œil dans la pièce et je repère mon téléphone posé sur le sol à quelques mètres de moi, il semble avoir tenu le choc.
— Il me faut des vêtements aussi, ajoute-t-elle en décroisant les bras. J’ai regardé dans l’armoire, il n’y en a aucun… Tu ne vis pas ici ? me demande-t-elle en fronçant les sourcils.
Je hoche négativement la tête tout en me redressant. L’écran de mon téléphone est fissuré de long en large, mais à part ça, il semble intact.
— L’appartement appartient aux Bellochi, ils possèdent tout l’étage.
— Et personne n’y vit ?
— Non, dis-je sans lever la tête, focalisé sur mon téléphone qui se rallume. On s’en sert de baisodromes pour ne pas laisser entrer des étrangères chez nous.
— Oh.
Je relève la tête et la découvre la bouche grande ouverte et les joues cramoisies.
— J’irai t’acheter des vêtements après avoir appelé Gianni. Déjeune pendant ce temps, je suis allé te chercher un café, terminé-je en donnant un coup de menton en direction du bar.
Et juste comme ça, sa gêne s’évapore. Son besoin de caféine surpassant tout le reste, elle tourne immédiatement les talons et se dirige vers le bar. Je souris derrière son dos puis baisse les yeux en direction de mon téléphone et contacte Gianni par numérotation rapide.
Roméo
Afin d’avoir plus de place, nous avons changé d’appartement et nous nous sommes installés à la table de la salle à manger du plus grand des trois logements situés à cet étage. Celui qui possède une immense pièce à vivre, quatre chambres et une terrasse sur laquelle est implanté un petit jacuzzi. Toutes nos soirées orgies se déroulent ici. Et ça me perturbe énormément de voir Leona dans cet environnement.
Elle s’est isolée volontairement à l’autre bout de la pièce, les bras croisés sur sa poitrine, elle observe Gianni en train de finir d’installer le matériel vidéo pour lancer l’appel que nous avons longuement passé en revue avec Léandro. Elle porte une robe manches courtes de couleur beige qui est entièrement boutonnée sur le devant afin de donner un effet très théâtral à notre mise en scène si je devais la lui arracher. Ses longs cheveux noirs, bien coiffés, encadrent son visage pensif et font ressortir son teint de plus en plus pâle à mesure que l’heure approche et que le stress monte.
— Deux minutes, annonce Gianni en vérifiant encore l’angle de la caméra afin que nous tenions tous dans le champ.
— C’est parti, s’extasie Léandro en se frottant les mains. Tout le monde sait ce qu’il a à faire.
J’acquiesce machinalement tout en serrant et desserrant les poings, soumis à une forte de dose d’excitation, mais aussi de stress.
Léandro tire la chaise et s’assied à la table juste devant moi. Je resterai debout derrière lui avec notre otage tandis que Gianni se tiendra en retrait pour gérer la caméra.
— Approche, dis-je à Leona.
Comme toujours, elle se force à paraitre sûre d’elle alors que je me doute qu’elle est angoissée par l’appel et légèrement terrifiée à l’idée de se rapprocher de nous. Léandro lui fout clairement la trouille.
— Tout est bon, déclare Gianni en approchant son P.C. du bord de la table pour que son frère puisse lancer l’appel vidéo.
Gianni se replace derrière le trépied de la caméra tandis que Léandro appuie sur le bouton d’appel et j’entends nettement Leona retenir son souffle à côté de moi. Je le fais également.
Quelques sonneries plus tard, Davide Coppola apparait à l’écran de l’ordinateur. Assis dans un fauteuil en cuir, les mains jointes, posées sur une surface en bois massif très sombre et avec comme arrière-plan une imposante bibliothèque. Cette pièce semble aussi austère que la personne qui s’y trouve, cependant son masque se fissure dès lors qu’il aperçoit sa nièce derrière Léandro.
— Leona, souffle-t-il de soulagement.
L’émotion qu’elle ressent en revoyant son oncle est également bien visible sur son visage, seulement conformément au plan sur lequel nous nous sommes mis d’accord, elle reste silencieuse. Comme le ferait un otage brisé par des semaines de captivité. Ce n’est pas le moment de se montrer forte et fière, pas si elle souhaite que son oncle accepte l’échange d’otages sans avoir à jouer notre mise en scène.
— Tu vas bien ?
Elle baisse les yeux en feignant une grimace qui en dit suffisamment long sur sa peine.
— Plus vraiment, lui répond Léandro avec un air faussement ennuyé sur le visage. Ton appel d’hier nous a contrariés. Tu semblais t’imaginer avoir tout compris, pouvoir mener les négociations, m’imposer tes termes et… Je déteste ça. Une mise au point devait donc être faite, dit-il sombrement en posant sa main tatouée sur son menton pour le gratter négligemment.
Conformément au plan, j’attrape Leona par le bras pour la placer devant moi puis je l’immobilise en rabattant ses poignets derrière elle.
— Qu’est-ce que vous faites ? Lâchez-la, ordonne son oncle, d’une voix bien moins assurée que celle qu’il employait hier.
— Leona devait être avertie au même titre que vous, conclut le Capo de la ‘Ndrangheta.
Je la sens se tendre contre moi à l’évocation de cet avertissement dont le souvenir est beaucoup trop frais et douloureux dans son esprit.
D’un geste rapide, en continuant de regarder l’écran d’ordinateur devant lui, Léandro saisit le bas de la robe de Leona et la remonte jusqu’à son ventre, exposant ainsi la pieuvre gravée à cet endroit. Gianni a été obligé de retirer tous les strips puisqu’ils cachaient l’intégralité du motif du fait de sa petite taille. On devine l’entaille peu profonde, mais il ne devrait pas s’attarder sur ce détail, le simple fait de voir qu’elle est blessée devrait suffire à le pousser au bord du gouffre.
Un autre homme entre dans le champ de la caméra et découvre à son tour la marque et son visage blêmit en moins d’une seconde.
— Papa, couine Leona, son corps devenant rigide contre moi.
— Bande de chiens, crache-t-il. Espèce de…
— Federico, l’arrête Davide.
— J’y réfléchirais à deux fois avant de nous insulter encore. Vous ne voulez pas qu’à mon tour, je perde mon sang-froid, commente Léandro. Elle porte déjà notre signature, au moindre faux pas, vous recevrez très vite son cadavre.
Nous ne procédons pas ainsi normalement, mais ils ne peuvent pas le savoir. Donc, nous nous servons des résultats de ma crise de folie passagère pour leur foutre un coup de pression. Cela semble plutôt efficace à en juger par leurs mines à la fois horrifiées et enragées.
— Qu’est-ce que vous voulez ? grogne Davide.
Léandro sourit grandement, le provoquant ouvertement alors que le chef de la mafia napolitaine vient de lui rendre les rênes qu’il pensait nous avoir volées suite aux révélations de sa nièce.
Le père de Leona me fusille du regard alors que je restreins toujours les poignets de sa fille derrière elle sans se douter une seule seconde que ma prise est loin d’être ferme et qu’elle pourrait s’échapper si elle le souhaitait. Mais elle ne le fait pas, elle s’en tient au plan en regardant son père avec des yeux larmoyants.
— Je vais vous transmettre un numéro de compte sur lequel vous allez verser dix millions de dollars, décrète Léandro en lâchant la robe de Leona.
— Quand vous l’aurez relâchée, nie Davide.
— Ce sera fait, parle en même temps le père de Leona.
— Ce n’était pas sujet à débat, s’immisce Léandro. Faites-le tout de suite si vous souhaitez continuer les négociations. Sans cela, je raccroche et j’organise la mise à mort de Leona en invitant tous les Calabrais à y participer.
— On va le faire, s’empresse de répondre Federico. Donnez-moi le numéro de compte.
Léandro adresse un signe de tête à Gianni qui envoie immédiatement les données sur le téléphone de Davide.
— Donnez-moi quelques minutes, nous dit Federico après avoir recopié les numéros sur une feuille.
Il dégaine ensuite son téléphone et recule jusqu’à la bibliothèque pour passer un coup de fil, à une banque offshore, certainement.
— Il ne peut pas y avoir de suite à ces négociations, nous dit calmement Davide. Nous ne pouvons rien offrir de plus que de l’argent, vous le savez très bien.
— C’est là où tu te trompes, le contredit Léandro. Ce fric sert uniquement à couvrir une partie des pertes économiques que tu m’as causées.
— En seulement quelques mois, nous n’avons pas fait énormément de profits, nie Davide. Tu as déjà récupéré pas mal d’argent en débusquant mes hommes. Avec ce complètement, nous remboursons l’intégralité de notre dette financière.
— Et qu’en est-il des dommages et intérêts aux victimes ? demande Léandro.
— Que sa famille nous donne un montant et qu’il relâche ensuite ma nièce, s’agace Davide en me regardant.
— Une dette d’honneur ne peut se racheter avec de l’argent, réplique Léandro, laissant son raisonnement en suspens.
Il se met à étudier ses divers tatouages sur ses doigts tout en faisant mariner Davide, lui laissant imaginer comment une dette d’honneur doit se régler.
— Vous avez abattu tous mes hommes, lui rétorque-t-il, le ton commençant à monter.
— Encore une fois, tu te trompes, soupire faussement de lassitude Léandro. Certains faisaient des aller-retour entre Chicago et Détroit.
— Je ne vais pas te remettre tous les hommes qui ont foulé le sol de ton territoire, c’est ridicule. Aucun dirigeant n’accepterait ça, tu le sais très bien. Ne me prends pas pour un imbécile en me faisant croire que tu l’es.
— Ce serait une erreur de me prendre pour un abruti, répond calmement Léandro, le regard tout de même menaçant.
— Arrête de tourner autour du pot et dis-moi ce que tu veux dans ce cas.
— C’est fait, indique le père de Leona en revenant près de son beau-frère.
Un regard en direction de Gianni nous confirme qu’effectivement, le versement a été effectué.
— Il n’est pas seulement question de venger sa réputation, débute Léandro. Elle n’a pas juste été recrutée par un de tes hommes pour bosser dans son bordel. Elle y a été contrainte.
Inconsciemment, je resserre ma prise autour des poignets de Leona alors que la colère se répand dans mes veines.
— Elle y a été forcée après avoir été violée par l’un de tes hommes, continue Léandro d’un ton sec en les fusillant du regard.
Je sens les petits doigts de Leona tenter de toucher les miens dans un signe de réconfort, obligeant leur propriétaire à se tordre le poignet pour y parvenir. Cette attention, pourtant si simple, me réchauffe le cœur et apaise en partie ma rage. Sans pouvoir l’expliquer, certainement pour profiter davantage de la chaleur de ses doigts, je fais glisser mes paumes jusqu’aux siennes et toujours derrière son dos, je lui prends les mains.
— C’est lui que nous voulons, termine Léandro.
Il saisit le morceau de papier disposé sur la table près de lui et le lève en direction de la caméra.
— Vous nous remettrez Cipriano Russo si vous souhaitez récupérer sa fiancée, ordonne-t-il.
Les deux hommes regardent avec beaucoup d’attention l’image agrandie d’une capture d’écran faite sur la vidéo montrant clairement Russo en train d’agresser Chiara avec l’aide de Viledo.
— Cipriano, répète le père de Leona, une expression de pure surprise ainsi que de haine et de dégout sur le visage.
Davide est plus stoïque, plus enclin à restreindre ses émotions et à ne pas les révéler, encore moins face à l’ennemi, mais on devine tout de même son étonnement.
Leurs réactions me redonnent de l’espoir. Russo ignore peut-être encore que nous en avons après lui, ainsi il ne s’est pas barré et donc l’échange est toujours possible. Ma vengeance est toujours possible.
— La seule façon de rembourser cette dette d’honneur, c’est en nous le remettant, recommence Léandro d’une voix ferme et sans appel en reposant la photo sur la table.
Le moment fatidique arrive. Nous attendons la réponse du grand chef.
Leona entrelace nos doigts puis elle serre mes mains dans un signe de soutien et certainement d’impatience alors qu’un silence pesant s’installe autour de nous.
Son père, prêt à approuver tout ce qu’on lui demande pour récupérer sa fille, est déjà en train de hocher positivement la tête ce qui est encourageant, mais son oncle, avec sa mine bien plus fermée, m’inquiète.
— Cette image ne prouve rien, finit-il par dire calmement. Je ne peux pas accepter de te remettre l’un de mes hommes seulement en me basant là-dessus. Personne ne comprendrait. Ce serait comme le tuer moi-même sans raison.
— Je t’ai fourni la raison, nie Léandro. Ma demande est à prendre ou à laisser. Si Russo ne règle pas sa dette lui-même en le payant de sa vie, nous obligerons sa fiancée à s’en acquitter.
— Non, répond le père. Nous le ferons…
— Nous devons d’abord nous assurer de leurs propos, l’arrête Davide.
— J’ai vu la vidéo, s’immisce brusquement Leona. Il l’a fait, il est coupable de ce qu’ils l’accusent, je te le jure.
Je serre à mon tour ses doigts entre les miens pour la remercier de ce mensonge qui semble faire réfléchir son oncle.
— Je dois entendre sa version, tente-t-il de gagner du temps.
— Plus de preuves ou de témoignages ne changeront rien au deal, rétorque sèchement Léandro. Si vous refusez de nous remettre Russo, sa fiancée paiera sa dette à sa place. Sur le principe d’œil pour œil, elle subira à l’identique ce qu’il a fait endurer à la sœur de mon ami.
— Vous ne pouvez pas faire ça, s’indigne son père.
— Cette décision ne dépend que de la vôtre, répond Léandro avec une grimace faussement innocente. Leona ou Russo, c’est aussi simple que ça. Choisissez celui que vous préférez épargner. Je vous donne deux minutes…
— Prenez Russo, répond sans hésiter le père de Leona.
— Ça ne fonctionne pas comme ça, tente de calmer le jeu Davide. Un chef de clan ne prend pas une telle décision comme ça, ne condamne pas l’un de ses hommes sans être certain qu’il le mérite…
— Je comprends. Personnellement, j’aurais privilégié la famille sans hésiter, mais tout le monde n’est pas comme moi, réplique Léandro en haussant les épaules. Roméo, me donne-t-il le signal. Elle est tout à toi. Sa famille te l’offre.
— Non, s’écrient père et fille en même temps.
Sans trop savoir pourquoi, je serre brièvement ses mains dans un signe d’encouragement avant de dégager les miennes. Avec un sourire cruel et carnassier aux lèvres, je passe mes mains devant elle, saisis les deux pans de sa robe et tire fermement dessus. Les boutons cèdent très facilement sous ma force. Leona pousse un faible cri alors que son soutien-gorge apparait.
— Arrêtez, hurle son père à deux centimètres de l’écran. Leona !
Je pose mes mains à l’endroit où l’habit tient encore fermé et, en veillant à ne pas frôler sa blessure, je tire une nouvelle fois sur les deux pans et fais sauter le restant des boutons.
Leona pousse un nouveau cri et attrape les deux pans du vêtement afin de couvrir sa nudité partielle tout en gesticulant entre mes bras pour essayer de s’échapper.
— On vous le donne, affirme son père. Ne lui faites pas de mal, on vous le donne. Dis-leur, encourage-t-il son beau-frère.
Mais Davide reste silencieux, une expression létale sur le visage, il observe la scène sans pour autant céder. Donc j’arrache la robe de sa nièce et la lance en direction de Léandro qui s’amuse avec le tissu tout en souriant cruellement à la caméra. Puis, je l’oblige à se pencher sur la table en appuyant sur sa nuque.
— Stop, supplie-t-elle d’une voix étranglée par un sanglot.
Et durant une seconde, je suspends mon geste, perturbé par un sentiment de profond malaise alors que Leona, continuant de jouer la comédie, pose elle-même sa joue sur la table. Elle dirige son regard vers l’écran d’ordinateur et donc en direction de la caméra située juste derrière afin qu’ils continuent de voir ses yeux brillants de larmes.
— Arrêtez, s’écrie encore son père en secouant l’écran de l’ordinateur comme s’il allait parvenir à nous atteindre.
— S’il te plait, couine Leona.
Je ne sais pas si c’est moi ou son oncle qu’elle implore, mais dans les deux cas, ça me donne envie de faire un putain de carnage. J’ai autant envie de foutre une balle dans le crâne de son oncle que dans le mien, j’ai juste besoin de tuer la personne qu’elle est en train de supplier. Elle ne devrait pas avoir à le faire. Personne ne devrait pouvoir lui faire du mal. Il devrait déjà avoir cédé, putain.
— Donne-lui, bon sang, c’est juste un fils de pute, l’encourage le père de Leona.
Federico est à deux doigts de secouer son beau-frère qui s’entête à rester silencieux.
— Je ne peux pas, s’agace-t-il. Demandez-moi autre chose, n’importe quoi, tente-t-il de négocier.
— Roméo, est-ce que tu désires autre chose ? m’interroge Léandro.
— Non, grogné-je en lançant un regard noir à Davide.
Après avoir patienté vingt secondes, énervé contre cet enfoiré qui apparemment refuse de jeter en pâtures le fils de son ami pour sauver sa nièce, je glisse une main sous l’élastique de mon jogging et baisse un côté. Puis en continuant de restreindre Leona, j’abaisse l’autre pan.
— Non, non, non, s’il te plait, pas ça, se met-elle à paniquer.
Elle tente de se débattre, mais elle n’y met pas beaucoup de force, bien moins que les précédentes fois où elle s’est retrouvée dans cette position.
— Arrêtez, me supplie son père.
— Dernière chance, indique Léandro en jouant avec le col de la robe de Leona, toujours disposée sous son nez, tout en souriant narquoisement à Davide.
Je baisse mon caleçon en veillant à rester caché derrière la croupe de Leona, pas par souci de pudeur, mais par un manque bien visible d’excitation qui me décrédibiliserait complètement. Je ne peux clairement rien pénétrer avec une queue aussi molle.
— Je t’en prie, ne fais pas ça, couine-t-elle.
À travers l’écran face à nous, je la vois se mettre à pleurer et je me crispe, sa détresse parait si réelle qu’elle m’en donne des sueurs froides.
— Arrêtez, grogne Davide.
— Dis les mots magiques, lui répond Léandro.
— Je vous l’apporterai, c’est d’accord. Relâchez-la.
Je le fais bien avant que Léandro donne un coup de menton dans ma direction. Je remonte mon caleçon et mon jogging à la vitesse de l’éclair tandis que Leona reste penchée sur la table en pleurant toujours. Mais de soulagement, cette fois. C’est terminé. Elle le sait. Son cauchemar prendra bientôt fin.
— Bien, c’est entendu dans ce cas, décrète Léandro. L’échange aura lieu demain. On se rappellera pour les détails.
Sans attendre une réponse de leur part, il raccroche.
— Tiens, dit-il à l’attention de Leona en posant sa robe à proximité de ses doigts.
Elle l’attrape immédiatement et couvre le devant de son corps avec, tout en se redressant.
— On a eu ce qu’on voulait, déclare Gianni en décrochant la caméra de son trépied.
— C’était long, grogne Léandro en regardant son frère.
Je tire machinalement Leona en arrière et la place derrière mon dos pour lui servir de paravent tandis qu’elle se rhabille. Du moins, qu’elle essaie, sa robe étant foutue, il ne faut pas s’attendre à un miracle. Heureusement pour elle, j’ai tout acheté en double en prévision de ce moment, une autre robe l’attend dans son appartement.
— On aura Russo, c’est tout ce qui compte, répond Gianni. Son manque de loyauté envers les membres de sa famille ne regarde que lui.
Ce qui semble plutôt rude dit comme ça, mais qui n’est pas totalement faux. À la place de Davide Coppola, j’aurais craqué bien avant, mais ce connard pensait certainement qu’on bluffait. Peut-être qu’il a vu ma gêne. Peut-être qu’il a compris que c’était une mise en scène. Ou peut-être qu’il se fout du sort de sa nièce. Je n’en sais rien et je m’en contrefous maintenant. Demain, j’aurai Russo. Leona rentrera chez elle. Et je pourrai enfin clore cette histoire en annonçant la bonne nouvelle à ma famille. Je dois me rendre à l’hôpital très vite d’ailleurs, entre la préparation, la mise en place et l’appel, ça nous a pris bien plus de temps que ce que je pensais.
— Je peux vous laisser régler les détails de l’échange, je dois aller voir ma mère, demandé-je à Gianni et Léandro.
Mes deux amis acquiescent évidemment.
— Quel niveau de sécurité on prévoit pour l’échange ? nous interroge Gianni.
— Ils n’ont aucun intérêt à nous la foutre à l’envers, répond Léandro. Il faudrait qu’ils soient vraiment stupides.
— J’irai avec quelques soldats, leur dis-je. Vous, vous restez là. S’il s’avère que c’est un piège et qu’ils me butent, détruisez leurs villes et découpez Russo et les Coppola en morceaux pour moi.
J’entends nettement Leona hoqueter derrière moi, apparemment, elle n’est pas encore habituée à ce genre de paroles. Contrairement à mes deux acolytes qui sourient à pleines dents.
— J’irai avec toi, affirme Gianni. Hors de question que tu y ailles seul. On se protège les uns les autres contrairement à eux.
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