Vivez mieux et plus longtemps
Le génie des industriels
Cela fait maintenant des décennies que l’industrie du tabac ment éhontément au monde entier, avec un aplomb qui confinerait à la simple effronterie si la vie des gens n’était en jeu. Nul n’a oublié ce jour mémorable de 1994 qui vit sept dirigeants d’entreprises fabriquant des cigarettes affirmer sous serment, devant une commission de la Chambre américaine des représentants, avec une solennité digne des plus grands d’Hollywood, que la nicotine n’était pas une substance addictive ! Si vous vous intéressez à la publicité, vous serez estomaqués, à la faveur d’une recherche rapide sur internet, de découvrir le contenu de certaines publicités qui déclencheraient un scandale immédiat si elles réapparaissaient aujourd’hui. Il y en a pour tous les goûts. Dans l’une, un homme dans la force de l’âge et qui semble faire autorité s’affiche en fumeur, avec un slogan qui ne souffre aucune objection : « More Doctors smoke Camels than any other cigarette » (Les médecins fument plus de Camel que n’importe quelle autre marque de cigarettes) ! Dans l’autre, on voit un homme cracher la fumée de sa cigarette au visage d’une femme : « Blow up her face and she will follow you anywhere » (Soufflez-lui à la figure, elle vous suivra n’importe où), dit le slogan qui présente ainsi la cigarette « Tipalet » comme un instrument infaillible de séduction. Ce genre de pantalonnade a permis d’ancrer dans nombre d’esprits que le tabac était sexy alors que la cigarette altère le tonus sexuel. Démonstration : l’érection est due à un afflux sanguin et nécessite une bonne irrigation. Mais le tabac rétrécit les vaisseaux… Donc l’irrigation se fait moins bien… En cause, la nicotine, le monoxyde de carbone, certains radicaux libres et d’autres, parmi les innombrables constituants de la cigarette.
La France n’a bien sûr pas échappé au rouleau compresseur de ce type de publicités mensongères. En témoigne cette troisième publicité qui met en scène un couple. L’homme est assis dans un fauteuil : il lit le journal tout en fumant sa pipe. Une femme (la sienne ?), à genoux, le regarde avec dans l’œil ce qui ressemble à de l’amour mâtiné d’admiration : « J’aime que tu fumes la pipe et j’adore l’odeur unique du Clan », lui dit-elle… J’apprends au passage que le Clan est un mélange pour la pipe mais, surtout, j’hallucine ! Au mépris des femmes s’ajoute le mensonge, sans qu’à l’époque ces publicités n’aient ému qui que ce soit.
Autres temps, apparemment profitables aux cigarettiers… Longtemps, l’inorganisation des consommateurs, la crédulité de leurs contemporains, la passivité des pouvoirs publics, la force persuasive des experts en réclame et sans doute aussi le silence des autorités médicales ont déroulé le tapis rouge devant les industriels du tabac qui, des décennies durant, ont empoisonné leurs semblables sans que personne ne bronche. Leur imagination s’est montrée sans limite. Une fois démasqués, ils ont su se renouveler en inventant, par exemple, les cigarettes « parfumées » à la menthe ou aux fruits… Génie ! Miracle du marketing ! Croyant sauver ainsi leur haleine de quelques reproches justifiés, ce sont principalement les femmes et les jeunes qui se sont laissé séduire, sans se douter que la fraîcheur ressentie à la première bouffée ne servait qu’à masquer le goût souvent désagréable et l’âpreté du tabac, sans se douter non plus que, de façon insidieuse, ces innovations facilitaient la mise en place de la dépendance, car le fumeur a alors tendance à ingérer plus profondément la fumée.
Autre vaste escroquerie, les cigarettes dites « light ». Mettez-vous une bonne fois pour toutes dans le crâne que dans « cigarette light », il y a cigarette et c’est cela qui importe et doit vous alerter ! On les dit légères, moins dangereuses ; c’est évidemment faux. La composition de la fumée des cigarettes dites légères est quasi identique à celle des cigarettes classiques. L’effet « light » repose essentiellement sur la présence de petits trous au niveau du filtre qui permettent de diluer la fumée. Comme elle pense à tout, l’industrie du tabac nous a bombardés avec des analyses réalisées par des « machines à fumer », qui « tirent » toujours sur la cigarette de la même manière. Sauf que quand un fumeur dépendant opte pour les cigarettes dites légères, il adapte sa manière de fumer afin d’absorber la quantité de nicotine dont son organisme a besoin : il fume plus ou inhale davantage.
Toutes ces manipulations, dont la liste n’est ici pas exhaustive et pourrait s’enrichir de l’évocation des cigarettes roulées réputées encore plus nocives que les cigarettes classiques, ont assuré la fortune des cigarettiers, leur permettant d’engloutir des sommes colossales dans la publicité et le marketing. Il est vrai que, consciente que ses produits tuent la moitié de ceux qui les consomment, l’industrie du tabac a toujours à cœur de renouveler sa clientèle…