Ces gens-là

Chico Buarque · Chapitre 8 sur 63

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Ces gens-là

Rio, le 24 janvier 2019

À l’attention du syndic de la résidence Saint-Eugene

Je suis Maître Marilu Zabala, j’habite l’appartement 201 et je suis sûre de parler au nom de la grande majorité des résidants de la résidence Saint-Eugene. Le nouveau locataire du 702 – on dit qu’il est écrivain, mais je n’ai jamais entendu parler de lui – n’est évidemment pas obligé de saluer ses voisins, ni même de nettoyer ses chaussures boueuses quand il rentre. Je ne peux pas exiger de civisme de sa part, et je ne l’ai jamais réprimandé pour avoir pris l’ascenseur principal en short et parfois même suant à grosses gouttes et torse nu, ce qui est d’ailleurs interdit par le règlement intérieur de la résidence. Je porte plainte malgré tout, au nom de la sécurité et de la tranquillité de tous les résidants, y compris moi-même. Car en plus de se faire livrer à manger et à boire à des heures avancées de la nuit, on m’a rapporté un mouvement incessant de femmes dans l’appartement de cet individu. Il m’est déjà arrivé deux ou trois fois d’avoir le déplaisir d’apercevoir, depuis ma fenêtre, certaines prostituées – pardon, mais c’est le mot qui convient, car on ne pourrait parler, dans le cas présent, de filles légères, d’escort-girls, ou employer d’autres euphémismes du même genre –, certaines prostituées sortir d’un Uber pour monter au septième étage. Ce sont vraiment des professionnelles de la plus basse extraction, et je ne dis pas cela à cause de leur physionomie, car je suis juge fédérale et je n’ai pas de préjugés raciaux, mais à cause du manque manifeste de décence avec lequel elles s’habillent et de la vulgarité avec laquelle elles hurlent au téléphone. Je ne doute pas que nous ayons bientôt des orgies au 702 jusqu’au petit matin, effrayant les enfants, perturbant notre sommeil et résonnant dans la rue, ce qui portera d’évidents préjudices à la réputation de la résidence Saint-Eugene.