Ces gens-là
12 avril 2019
Votre Honneur, Monsieur le Juge […] ORDRE D’EXPULSION POUR NON-PAIEMENT DU LOYER ET DES CHARGES ET DEMANDE URGENTE D ACTION ’ […]. Sous prétexte d’être au chômage, l’accusé ne paye pas ses loyers […]. Même après plusieurs tentatives d’accord à l’amiable […] selon les articles 300 et suivants du Code de Procédure Civile, une mesure d’expulsion pour non-respect de contrat est pleinement justifiée […] départ volontaire du locataire, ou paiement, dans un délai de 15 (quinze) jours […] après ce délai, à compter de la date de notification, l’expulsion aura lieu, si nécessaire avec recours à la force, y compris l’ouverture forcée de la serrure (art. 65 de la loi no 8245/91) […].
Dans l’attente d’une réponse,
Rio de Janeiro/RJ 11/04/2019
12 avril 2019
— Vous êtes le fils du juge Duarte ?
Ce doit être le cas, même si j’ai entendu mon père répéter sans cesse que son fils à lui ne ferait pas ceci ou ne ferait pas cela ; j’avais envie de lui demander où diable était ce fils et que faisait-il. Homme de principes, papa ne pardonnait pas mes failles, ni les méchancetés banales de l’enfant, ni les éventuelles faiblesses de caractère de l’adolescent. D’une certaine manière, c’est une bonne chose qu’il soit mort avant d’avoir vu son fils, vieil homme déjà, s’abaisser à jouer un rôle aussi dégradant devant la porte d’un club ; un clochard, presque, comme ceux que Fúlvio se plaît à tabasser. Nous sommes vendredi, en fin d’après-midi, et je reconnais le 4 × 4 dans le parking, mais cela fait une demi-heure qu’on me répète que les employés sont allés vérifier si M. Castello Branco se trouve bien dans les annexes du Country. Il fait déjà nuit lorsque je suis autorisé à entrer, et je le rencontre debout dans la véranda, disant au revoir à un monsieur tiré à quatre épingles qui, après m’avoir été présenté, me demande si je suis le fils du juge Duarte. Nos familles s’entendaient bien, et il se souvient d’avoir vu ma mère, lorsqu’il était enfant, dans la piscine de la maison de son père : sauf votre respect, quel beau brin de femme !
La lourde main de mon père semble inhiber la mienne, mais un gin-tonic me libère et je montre l’ordre d’expulsion à Fúlvio, qui ne comprend pas tout de suite ce que je lui demande. Puis il me fait très bien comprendre, comme je m’y attendais, que son cabinet d’avocats ne s’occupe pas de causes dérisoires comme la mienne. Peut-être un stagiaire ? je propose sans conviction, mais Fúlvio rit et me demande combien je dois en fin de compte au propriétaire. Je ne serais pas vexé s’il me signait immédiatement un chèque pour que l’on puisse passer sans délai à une conversation plus amène. À la place, il s’étonne que dans un mariage moderne comme le nôtre, je ne puisse pas compter sur l’aide de ma femme Rosane. Oui, il connaît bien Rosane, une professionnelle distinguée qui, à la demande de Denise, a conçu une superbe bibliothèque en freijo, afin qu’elle puisse transvaser ses bouquins dans leur fazenda au cœur des montagnes. Il se souvient que ma femme s’y est rendue à plusieurs reprises, pour surveiller l’avancée des travaux ou se baigner dans la piscine avec Denise. Quel beau brin de femme ! doit penser Fúlvio, qui en apprenant notre séparation se dit triste pour Rosane : moi aussi j’ai déjà envisagé de divorcer, mais Denise ne saurait pas vivre seule. Après le troisième gin-tonic j’invente une version en anglais de mon roman, que je ferai parvenir aux producteurs de cinéma de Los Angeles dès que j’aurai réussi à trouver les cinq mille dollars que la traductrice demande pour son travail. Ce pognon-là, tu le gagnes fastoche avec un crowdfunding, m’assure Fúlvio en se levant, avant de se mettre à parler fort à son portable de sujets concernant la politique. Il marche ainsi un bon moment dans le club, puis me dit en revenant de ne pas m’inquiéter : l’addition du bar sera débitée sur son compte. En s’excusant, car Denise l’attend pour dîner, il me donne deux petites tapes sur l’épaule et laisse deux billets de cinquante reals sur la table. Ce n’est pas un pourboire pour le serveur, c’est sa contribution au crowdfunding.
Je ferai toujours l’éloge de l’intégrité de mon père, mais la vérité, c’est qu’il n’a jamais eu de problèmes financiers, encore moins à subir une menace d’expulsion. Il était, grâce au salaire qu’il percevait avec le poste qu’il a occupé toute sa vie dans la fonction publique, propriétaire d’un grand appartement donnant sur la plage du Flamengo. Il aurait pu devenir vraiment très riche si, en plus de son salaire, il avait accumulé les gratifications, les avantages, les privilèges plus ou moins légaux que sa carrière lui concédait. Ce sont des vestiges de l’époque impériale, disait-il en conduisant sa propre voiture lorsqu’il allait au tribunal, se passant du véhicule officiel avec chauffeur. Il était, de l’avis de ses collègues moins stricts, un emmerdeur. C’était comme si, en se faisant passer pour une vestale de la dernière sévérité, mon père les accusait tacitement de prévarications, de pots-de-vin, de ventes de non-lieux ou d’autres délits de ce genre. En représailles, ils se délectaient à insinuer que si le juge Duarte voulait donner des leçons d’honnêteté, il devrait commencer à le faire sous son propre toit. La réputation de ma mère nous valait des commentaires à peine voilés même dans mon école, fréquentée par d’autres fils de magistrats, mais je ne l’ai jamais défendue et n’ai jamais endossé ses erreurs. À toutes fins utiles, j’étais le fils du Dr Duarte, veuf, médecin à Brasília.
Il aurait été plus difficile de nier ma filiation si j’avais cédé aux désirs de mon père et suivi ses pas en étudiant le droit. Mais je n’ai pas eu à le contrarier, car je suis devenu orphelin à dix-huit ans et n’ai pas fréquenté l’université. J’ai fait un peu de publicité, de journalisme télé, j’ai travaillé dans la presse, mais ce sont ses économies qui m’ont permis de vivre un certain temps encore dans l’immeuble Art déco où je suis né et où j’ai grandi. J’ai gardé l’une des employées de maison, qui en plus de faire la vaisselle et la cuisine, nettoyait les nombreuses pièces de l’appartement, avec un soin tout particulier pour la chambre du couple, où elle changeait les draps chaque semaine. Je ne sais si elle était mue par une servitude posthume ou si elle croyait que je pourrais à tout moment y emménager. De fait, la chambre était trois fois plus grande que la mienne, avait une salle de bains privative et jouissait d’une vue imprenable sur la plage du Flamengo. Leur lit était aussi trois fois plus grand que le mien, mais j’avais des sueurs froides à l’idée de dormir dans le lit funèbre d’un suicidé. Cela dit, le côté gauche était celui de maman, lorsqu’il lui arrivait de faire halte chez nous. C’est là, sans doute, qu’elle m’avait donné le sein, et c’est là que j’allais peut-être bien dormir à nouveau, libéré des frayeurs nocturnes, pour y faire mes meilleurs rêves. Mais le côté du lait de ma mère était aussi le côté du sang de mon père, car il avait choisi son côté à elle pour se tuer. De plus, cela ne me plaisait guère d’occuper la place où il la cherchait peut-être pour se venger après des mois de nuits solitaires. Je ne pouvais pas non plus supporter l’image de ma mère en train de rouler de son côté pour y chercher sa clémence. Alors on n’a qu’à baiser au milieu du lit, dit tout à coup la petite garce, impressionnée par mon histoire. Les petites garces que j’emmenais chez moi n’avaient d’yeux que pour la chambre du juge, à cause de la salle de bains avec bidet, du lit king size et de la vue sur la mer. C’est pourquoi j’ai peu à peu perdu mes scrupules à utiliser ce lit nuptial, où nous étions parfois trois, quatre, huit à nous coucher, profanant ainsi tous les recoins de l’appartement. Finalement, je me suis si bien habitué à ce lit que, lorsque j’ai dû déménager pour un lieu plus modeste, je l’ai pris pour le caser dans une chambre où il occupait tout l’espace. Vingt ans plus tard, promettant ma régénération et un mariage officiel, j’ai réussi à introduire Maria Clara dans mon appartement. Je lui ai même présenté le lit, mais elle l’a fait transformer par le menuisier en bois pour barbecue.